‹ Marat inconnu, l'homme privé, le médecin, le savantChapitre 59 sur 86 · L'APOTHÉOSE · texte numérisé non relu

L'APOTHÉOSE

Le 2/i brumaire 1793, TAssemblée avait rendu le décret qui accordait à Marat les honneurs du Panthéon. Le Comité d'Instruction publique devait coni poser le plan de la cérémonie. Les deux tableaux de David, représentant la mort de Le Peletier et celle de Marat (1), figuraient dans le lieu des séances des représentants du peuple. Un crédit de 2/i.000 livres était ouvert au peintre (2), pour subvenir aux frais

(1) Le tableau de la Morl de Le Peletier est encore conservé par la famille Le Peletier Saint-Fargeau ; celui de la Morl de Aîaral appartient à Mme veuve David Chassagnole ; mais une réplique, qui fut autrefois en la possession du prince Napoléon, est aujourd'hui la propriété de M. Terme. {Intermédiaire des Chercheurs et Curieux, 1890, col. 319.-)

(2) David avait dû maquiller le cadavre, pour qu'il pût être exposé en public. « Le visage, conte M. J. de Bonnefon (a), fut blanchi à la craie, puis graissé; les lèvres déprimées furent rehaussées de plâtre. Les bras croisés par-deséus le suaire furent entourés de toiles peintes, pour dissiniuler les ulcères.

de gravure et d'impression de son chef-d'œuvre (1), avec cette réserve que David désignerait le graveur; que mille exemplaires de la gravure seraient distribués aux représentants et aux départements ; qu'on déposerait le surplus aux Archives Nationales et que, sous ces conditions, les planches resteraient la propriété de Tartiste. Le dernier article portait que les tableaux, après avoir été placés dans le lieu des séances de la Convention, n'en pourraient être retirés sous aucun prétexte par les législateurs qui suivraient (2)

Les dél)ris de paupières furent relevés avec des pinces et montrèrent les yeux menaçants et farouches. Le tout fut verni, tel un monstrueux poisson vert écaillé d'argent. Caillières de l'Étang fut tant ébloui par le spectacle, qu'il vint proposer à l'Assemblée de porter en triomphe dans tous les départements ce corps contaminé. Un ironiste écrivit à ce sujet ce projet d'épitaphe :

Ci-gîl Marat le bienfaisant

Qui nous apporta l'anarcljie en régnant

Et la peste en mourant

a^ Joarnal, 30 août 19Û7.

(1) L'œuvre ne fut terminée que quatre mois après la mort de Marat. Pour l'exécuter, David avait fait mouler la tète en plâtre ; les accessoires de la salle de bain étaient restés à sa disposition ; quant au corps, il avait copié avec conscience... un modèle choisi au point de vue de l'art seul, car il n'aurait pu songer à faire un portrait fidèle de Marat avec son corps trop frêle pour la tète. Le tableau achevé fut offert à la Convention le 14 novembre 1793 et placé dans la salle de ses séances. (Cf. /'A/V/s/e, d'août 1889, art. de E. Dlrand-Gréville.)

(2) Par suite de diverses circonstances, le décret ne reçut

Quelques jours après, sur le rapport de Chénier, on proposait l'exclusion de Mirabeau du Temple des grands hommes. Mais ce n'est qu'après Thermidor que Léonard Bourdon, au nom du Comité de l'Instruction publique, faisait décréter queles cendres deMarat seraient transférées dans la ci-devant église Sainte- Geneviève, le jour de la cinquième sans-culottide, époque de fête publique dans le nouveau calendrier.

Le 21 septembre 179/i (26 fructidor an II), la cérémonie était célébrée en grande pompe.

pas son entière application. David ne toucha que 12.000 livres, au lieu des 24.000 annoncées. La gravure ne fut jamais exécutée, bien que l'argent reçu ait été distribué, par le peintre, aux arllstes désignés ou acceptes par le Comité d'Instruction publique. Lors de la réaction thermidorienne, en 1795, ])avid écrivit au ministre de l'Intérieur, pour obtenir décharge de cette somme. Il joignit à son mémoire les quittances des graveurs, mais sans accompagner ces pièces de comptabilité, comme c'était son devoir, den bois, œuvres, ébauches ou essais tentés par les ouvriers. Quant aux tableaux, « qui ne devaient être enlevés sous aucun prétexte, » un décret, du 20 pluviôse an III (8 février 1795), les rendait à leur auteur, en dérogation formelle à l'arrêté de brumaire 1793. Il résulte de tout cela que si la gravure ne fut jamais faite, on est en droit de se demander quel travail avaient pu faire, pour 12.000 livres, les artistes choisis par David. Un fait à peu près analogue s'était passé, presque à la môme date, à la séance de la Convention du 2 floréal, an II :Thibaudeau avait fait décréter que la Manufacture des Gobelins exécuterait des tapisseries représentant la Mort de Maral et de Lepellelier, d'après des copies faites sur les originaux de David et sous la surveillance du peintre. On çst

On avait décidé de trans[)orter le cadavre à découvort ; mais on n'avait pu arriver à lui fermer les youx, qui s'était retournés, ni la mâchoire qui restait obstinément pendante. On avait alors pris le parti de lui couper la langue, parce qu'elle lui sortait de la bouche. On recouvrit d'un pavillon tricolore une baignoire de porphyre, qu'on avait fait extraire de Versailles, et dans laquelle on avait placé le corps de Marat pour le transfert au Panthéon.

« On en voyait sortir, par-dessous le drap tricolore qui était relevé de côté, comme en draperie, un avnnt-bras droit dont la main tenait une plume de fer ; et comme il y eut des gens qu'on avait apostés, pour aller baiser cette main morte et cette plume allégorique, qui étaient censées devoir être celles de FA mi du Peuple, il en résulta, dit l'auteur du récit que nous reproduisons (1), d'ailleurs sous les plus expresses réserves, je ne sais quel dérangement qui fit tomber cet appareil d'avant-bras et de fil d'archal sur le milieu du parvis Sainte-Geneviève; et Ton vit par là que le membre avait été fourni par un autre cadavre que celui de Marat. »

encore à se demander si ces tapisseries ou leurs copies ont jamais existé. (V. fnlermédiaire, 18iJ0, col. 318, 443.) Après le décès de David, survenu à Bruxelles le 29 décembre 1825, ses enfants devinrent propriétaires du tableau original de \aMort de Marat et de deux copies du dit tableau. (Notice sur le Marat de Louis David ; Paris, .louaust, 1867.) (1) Souvenirs de la marquise de Créquij, VI, 375.

Les membres de la Convention, le Conseil exécutif provisoire, les corps constitués se réunirent dans le jardin du Palais-National ; puis le cortège s'ébranla au chant de Y Hymne du départ, en suivant la place de la Révolution, la rue Honoré, le Pont Neuf et la rue des Cordeliers ; là il fit une station devant le jardin des Cordeliers : « lieu qui renferme le cœur de Marat. »

Après cette halte, on se dirigea vers le Panthéon. L'Institut national de musique chantait des strophes républicaines ; des groupes de citoyennes portaient des corbeilles de fleurs, qu'elles répandaient sur leur passage. Surtout le parcours retentissaient les cris répétés de : Vive la Répabliqae, vive la Convention, vivent les Sociétés populaires !

Des commissaires accompagnèrent le cortège jusqu'au Panthéon, oVi l'on parvint vers 3 heures et demie.

Arrivé devant le Panthéon, le convoi s'arrêta. Un huissier de la Convention s'avança vers la porte du temple et lut à haute voix le décret qui conférait à Jean-Paul Marat l'immortalité.

Le corps, descendu du char, fut déposé sur une estrade, et pendant qu'on faisait sortir par une porte latérale les restes impurs de Mirabeau, suivant l'expression du A/o/i//e«r^ et qu'on les transportait au cimetière ci-devant Saint-Étienne-du-Mont (1), les échos

(1) Trois jours après, le 3 vendémiaire an III (24 septembre

LA ilORT I)i: MARAT A63

retentissaient du son des voix des choristes, chantant une mélodie de Méhuî.

Le président de la Convention prononça ensuite le discours d'usage, et la fête se termina par un chœur général à la gloire des martyrs et des défenseurs de la Liberté, composé pour la circonstance par Marie- Joseph Chénier, pour les paroles, et Gherubini pour la musique. Il était près de 9 heures du soir quand la cérémonie prit fin.

L'heure de la réaction était proche. La dépanthéonisation allait être le dernier acte de cette sinistre comédie.

1701^, les citoyens Garnier et Parût, commissaires civils de la section du Panthéon, vont au cimetière ouvrir le cercueil de plomb qui contenait le corps de Mirabeau et font mettre ce cercueil en dépôt dans le rez-de-chaussée d'une maison située n" 1, carré Saint-Étienne-du-Mont. Le cercueil de bois où Ton jette les restes du tribun demeure dans ce qu'on appelle le « dépositoire » du cimetière, sous la garde du citojen Turpia. (Le Temps, 26 oct. 1909.)

LA DÉPANTHÉONISATION

Le 8 février 1795, la Convention arrêtait qno los honneurs du Panthéon ne seraient décernés à aucun citoyen, ni son buste placé dans le lieu des séances ou tout autre endroit public, que « dix ans après sa mort )).Le lendemain, on enlevait de la salle, où délibéraient les conventionnels, les bustes deMarat, de Le Peletier, de Dampierre et de Beauvais, ainsi que les deux tableaux de David représentant la mort de Le Peletier et celle de Marat ; on n'y laissa que le buste de Brutus (1).

Depuis un mois, dès le 9 janvier, on avait commencé la démolition du monument élevé à Marat sur la place du Carrousel ; les citoyens aidaient les ouvriers dans leur travail. Sur le chantier, les

(1) Delécluze, Louis David, son école et son temps, cité par Baghelin, Iconographie de VAmi du Peuple, p. 45.

LA iMORï DE M A RAT 4 G')

crieiirs vendaient un opuscule, qui portait ce titr*i significatif : les Crimes de J.-P. Marai, Le même jour, des jacobins qui avaient promené le buste du tribun dans le faubourg Saint-Antoine étaient mis en état d'arrestation (1).

Une feuille royaliste jugea l'heure opportune de réimprimer un extrait du Plan de Conslilution publié par Marat quelques années auparavant. Cet extrait, accompagné de perfides commentaires, présentait lAmi du Peuple comme le plus fidèle soutien de la monarchie.

Le lendemain, le eri de réprobation est général. Au théâtre de la rue Feydeau, le buste de Marat, renversé puis réinstallé par le Comité de Sûreté générale, est jeté à bas. Les «peclateurs attirés en foule par la pièce du jour, la tragédie de Phèdre, acclament Racine et insultent Marat. Le buste de l'auteur d'Emile est substitué à l'image du démocrate. Au théâtre de la République, au théâtre de la Montansier, les mêmes scènes se produisent.

Certains fabriquent un mannequin, qui est brûlé dans la cour des Jacobins, aux applaudissements de la foule. Les cendres de ce mannequin, mises dans un vase de nuit, furent jetées dans l'égout de la rue de Montmartre (2).

(1) Hexnix, llisl. numismatique de la Révolullon, cité par Baclielin {Iconographie de VAnii du Peuple, p. 75). {2j Ce sont seulement le buste et les cendres du mannequin qui

iùii MARAT INCONNU

Ce même égout avait dôjà reçu le busie du tribun, que des enfants avaient proniené dans les rues, en l'accablant d'insultes, et qu'ils avaient lancé dans le gouiïre, en hurlant : Marat, voilà ton Panthéon ! Ce dernier incident fut confirmé plus tard par un témoin oculaire, le célèbre peintre de bergeries Paris, dont la famille habitait alors la rue j\Iontmartre (1).

Tous ces événements avaient motivé le décret de février 1795 dont il restait à poursuivre Fapplication.

Le 7 ventôse an III (26 février 1795), Ginguené, au nom de la Commission executive de ITnstruction publique, écrivait à Soufllot, alors inspecteur général du Panthéon, que la famille do feu Marat n'ayant pas réclamé son corps, comme celui de Le Peletier, il y avait lieu de ne pas surseoira son inhumation (2) Le lendemain, Michel Parot, commissaire central de la section du Panthéon, assisté de son greffier, faisait extraire les restes de Marat, renfermés dans un cer-

fiircnt jetés à l'égout, et non le cadavre, suivant une tradition recueillie par V. Hugo dans un chapitre de ses Misérables, ainsi que l'a rappelé M. Charles do Lomcnie, dans le Temps du 18 novembre 1909 ; cf. ilnlermédiaire des CherchenrSt 20 avril 1909, col. 574.

(1) P. Fassy, Moral, sa mort, etc., p. 26,

(2) V. les pièces extraites des archives de la Préfecture de police, dans le livre de M. Fassy, p. 38-39,

cueil de plomb, recouvert d'une caisse en bois (1), et les faisait remporter en présence du citoyen Soufflot, au cimetière ci-devant Geneviève.

Ce cimetière, dont l'emplacement est marqué sur Ift plan Turgoi, et qu'on appelnit autrefois le « cimetière des Clercs », se trouvait à gauche de l'église Sninl-Étienne-du-Mont. Cette nécropole ayant été désaffectée au commencement du siècle, on a ouvert une voie de communication sur une partie de son Qmplacoment. Sur l'autre partie on voit aujourd'hui des jardins qui s'étendent derrière le bâtiment d'administration de la bibliothèque Sainte-Geneviève et de l'Institution Lelarge. Il existe à ce même endroit une usine d'électricité.

N'est-il pas à propos de rappeler que Marat fut un des hommes de son temps les plus compétents en physique médicale et particulièrement en thérapeuti([ue électrique ? Habenl sua fata loci.

(1) Le cercueil de plomb fut seul inhumé, la caisi^e en bois fut remise à Soufflot.

Page 1