DUFOUR
(3) Ce n était pas chose facile que de pénétrer chez Mlle Albertine Marat. M. Goupil-Louvigny, qui fut son confident, en parle ainsi, dans une lettre adressée à Chèvremont le 11 juin
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un club d'hommes distingués, une société d'élite : pen^ seurs, historiens ou philosophes, aimant à remonter aux sources de la Révolution, avides d'entendre, de la bouche des spectateurs du terrible drame, le récit vivant et coloré des scènes dont ils avaient eu Theureuse fortune d'être les témoins.
On voyait là un érudit de valeur, Hauréau, l'auteur de V Histoire liltéraîre du Maine] Alphonse Esquiros, qui a brossé en quelques pages énergiques et pittoresques V Histoire deê Montagnards; Emile de la Bédollière, romancier aimable et fécond ; le colonel Maurin, infatigable collectionneur des écrits et objets de la grande époque; et un disciple fervent de Jean-Jacques, et surtout de Bernardin de Saint-Pierre, dont il avait épousé la veuve, Aimé
188G : « ... Recevait-elle la visite d'un inconnu ? Préalablement, elle lui faisait donner par écrit son nom, son adresse, sa profession, etc., en lui déclarant sans détours qu'elle ne voulait recevoir qui que ce soit sans ces sortes de formalités ; ensuite elle lui disait avec le même sans façon qu'elle lui ferait savoir s'il
pourrait se présenter de nouveau Je me prêtai volontiers
pour elle à obtenir les renseignements qui les faisaient bu aj^réer ou refuser (a). Elle mettait ainsi à nu sa nature soupçonneuse, ce qui rebuta souvent bon nombre de visiteurs. Parmi les personnages connus qui ont eu accès chez elle, à ma connaissance (une ou deux fois peul-ctl-e, trois fuis au plus), jusque vers la fin de 1837, figurent Esquiros, Villiaumc, Raspail, le colonel Maurin, iVlathon ou Matloh... »
(a) Y. aux pièces justificatives, note Y, une lettre, à ce sujet, dont nous devons la communication à lobligeance, toujours empressée, de M. Alexandre Duval.
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Martin, connu surtout comme bibliophile et amateur d'autographes ; tous ces hommes d'opinion différente, mais s'exprimant avec la courtoisie et la mesure de gens de bonne compagnie.
Les deux derniers surtout — les collectionneurs sont sans pitié ! — n'attendaient que le moment où ils pourraient se partager les dépouilles de celle que la misère réduisait tous les jours à abandonner, une à une, les dernières épaves de ce qu'elle possédait et que les nécessités de l'existence devaient la contraindre à émietter.
Aimé Martin devint ainsi le possesseur d'un manuscrit autographe de F Ami du Peuple, un Roman de cœur (1), écrit dans le style de Rousseau, et qui n'aurait peut-être pas fait trop mauvaise figure à côté de la Nouvelle Héloïse, ou des Rêveries d'un promeneur solitaire [%.
Le colonel Maurin recueillit, dans cette succes-
(1) Les Aventures du jeune comte de Polowski, attribué, selon toute vraisemblance, à Marat, par le bibliophile Jacob. Nous avons eu le manuscrit sous les yeux, et nul doute que l'écriture soit celle du conventionnel. Par contre, il a été établi par M. Chèvremont qu'un autre manuscrit de Marat, intitulé : Lettres polonaises, aurait été à tort, donné comme l'œuvre de Marat. (Cf. Revue des Sciences et des Lettres, f' février 1890.)
(2) A la mort d'Aimé Martin, le bibliophile Jacob songea à publier ce péché de jeunesse de Marat, sous le titre de : Un Roman de cœur; pour alïrinnder le bon public, le manuscrit original resta exposé dans les bureaux du Siècle, où tout le monde fut admise le voir. C'est ce môme manuscrit, écrit d'une écriture
sion anticipée, de nombreuses pièces, bustes, portraits, etc., et les épreuves du journal que Marat corrigeait dans son bain, quand il fut frappé par Charlotte Corday.
Un futur historien, alors simple étudiant en droit, Yilliauraé, fréquentait aussi chez Aibertine. C'est à ce jeune homme que la sœur de Marnt, alors âgée de soixante-treize ans et n'espérant plus vivre bien longtemps, transmit la collection des OEuvres politiques de son frère, classées en douze volumes par ^ui-même.
Le but de Marat était d'en publier une nouvelle édition, afin que la prostérité ne pût se méprendre sur les vrais ei les faux numéros de F Ami du Peuple. C'est cette même collection, qu'Albertine n'avait pas ouverte depuis quarante-deux ans (1), que Villiaumé prit la précaution de faire relier « dans son
fine et gracieuse la), qui a figuré à VExposilion historique de la Révolalion, organisée en 1881) dans la cour du Carrousel.
(a) V. aux Pièces juslificalives, noie X, leporlrailgrai.hologiquede Marat.
(1) D'après une note manuscrite, en notre possession, écrite par Villiaumé lui-même, qui ajoute ces détails, intéressants à consigner pour les historiens : « La mention biographique et bibliographique qu'on voit sur Marat, dans Vllistnire parlementaire, au tome XXVII, p. 304, fut écrite en 1836, par Rcux-Lavergneet par moi, sur le vu de ma collection, du vivanld'Albertine, qui en reconnut l'exactitude, sauf les fautes d'impression de cette notice. » Villiaumé déclare ensuite transmettre ces douze volumes, cotés et paraphés par lui, à M. Solar, homme de lettres. La déclaration de Villiaumé est datée du 1" avril 1859.
appartement w et t< soiis seà yeux », et dont il se servit potit* son BkioiPe dé la Révolaliofi de 1789.
L'exemplaire complet du journal tAmi du Peuple^ annoté de la main de Marat, passa, après la mort de Yilliatlmé, dans là bibliothèque Solâr, et à là vente Solar, le prince Napoléon en fut déclaré l'adjudicataire. Comment arriva-t-il entre les mains de M. Fontaine, le libl'aire bien cônnil, puis figura-t-il (du 19 au 2/i janvier 1885) dànâ là Vente de la collection Nadaillac (i) ? C'est une de ces énigmes bibliographiques dont nous laissons à d'autres le soin de trouver la solution.
C'est dans son logis de la lue de la Barillerie, a au cinquième étage, dans une pièce un peu obscure, mais proprette dans tout son vieu5c ameublement», qU'Albertiue Marat fut, pour là première fois, mise eh pfésetice d'un homme qu'on pourrait à plus d'un titre comparer au conventionnel. Raspail a conté quelque part cette entrevue. C'est une véritable « interview », avant que le mot ait acquis droit de cité.
Un soir, Tauteur du Manuel dé Santé avait vu
(1) Il est regrettable « qu'Un monument aussi important pour l'iiistoire de la Révolution f^âhçaisé, qui avait sa place marquée d'avancé dans Une de nos bibliolhèqiiéé publiques, ou chez un de nos grands attialeui's (et cela, ati dire de î^aul Lacroix, bon jugé en la matière), ait trouvé place dans une galefie anglaise ou américaine? L'exemplaire de la vente Nadaillàc fut, en efTet, acquis par un amateur étranger, pour la somme lespectable de 2.450 francs.
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vanir che? lui un rommissionnaire, le priant de se rendre che^ Mlle Marat. Quand ils furent en présence, Albertine prit la parole : « Mon commissionnaire ne^ou^ a pas trompé, en vous disant que je suis la sœur de Marat, Au reste, vong allez en juger sur-le-champ », reprit-elle, en sortant d'un secrétaire vermoulu deux miniatures de J,-P, Marat, exécutées par Jean Bosio (1), frère du sculpteur, et portraitiste formé a l'école de David,
« Ce n*egt pas tout, Je dois penser à placer non un héritage, qui en voudrait ? — et elle montrait d'un geste son modeste mobilier — mais un dépôt, un souvenir de mon frère, dont la mémoire m'est restée chère, et dont le culte n'est pas sorti de mon cœur. Je ne vois d'autres dépositaires que M. Garrel et vous, M. Garrel à votre défaut. » Et ce disant, elle plaçait sous les yeux de Raspail le microscope solaire qui avait servi à Marat à faire des observations dans la chambre obscure (observations consignées dans les Découvertes sur le Feu et la Lumière), la collection de ses prismes montés, de ses appareils électriques ; sa trousse de médecin, et une liasse de papiers, notamment l'exemplaire complet de VAmi du Peuple^ couvert de notes écrites de la main de Marat.
Le lendemain de sa visite à Albertine, Raspail se
(1) Jean Bosio signait aussi ses œuvres Jean Boze ou J. Bose.
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rendait à Nantes, où il était convié à un banquet patriotique. Arrêté le soir même, dans la diligence qui le transportait, il fut incarcéré et ne revint à Paris qu'après plusieurs mois de détention. A son retour, il ne put recueillir aucun renseignement précis sur le sort d'Albertine Marat. Il n'apprit qu'en 1865 la mort delà vaillante femme, c'est-â-dire vingt-quatre ans après le décès.
On a conté qu'elle avait fini ses jours dans un lit d'hôpital, à la Salpétrière ; Albertine Marat s'éteiornit, en réalité, dans son humble mansarde de la rue de la Barillerie (1).
A la date du 6 novembre (IS/il), i événement était mentionné, en ces ternies, dans le Siècle :
La sœur du fameux Marat vient de mourir à l'âge de quatre-vingt-trois ans, dans un grenier de la rue de la RariHerie, au milieu de la plus profonde misère, et nayant près d'elle à son lit de mort quun épicier, son seul héritier, et une portière, Tunique amie qui lui fût restée. Cette dame, dont les traits fortement caractérisés rappelaient la figure de son frère, vécut longtemps du produit de la fabrication des aiguilles de montres, ouvrage, dit on, où elle excellait.
Elle connaissait la langue latine (2),
(1) « Le 30 octobre 1841, à 4 heures du malin, est décédée en son domicile à Paris, rue de la Barillerie, 34, demoiselle Albertine Marat, âgée de 83 ans. » Extrait des registres des actes de décès du IX^ arrondissement de Pa/'/s. (Communication de M. Chèvremont.)
(2) Elle n'était pas, du reste, dépourvue d'instruction ;
Les infirmités venues avec l'âge, elle était tombée daus le dénùment. Ouatre voisins et amis ont accompagné sa dépouille mortelle jusqu'au cimetière.
Ce fut toute son oraison funèbre.
Un inconnu paya 6 francs le droit de placer une croix sur la tombe que la municipalité concédait aux pauvres, pendant un an, dans l'enceinte de la fosse commune (1).
M. Alex. Duv^l possède et nous a montré d'elle'des réflexions sur la Révolution, notamment des observations sur YHisloirede France, de .MoNTGAiLLARD,t. VU, p. 37, qui sont fort judicieuses. FJlIe a tracé de Lafayette un portrait singuHèrement dur et qui serait à reproduire. Elle avait conservé des relations avec quelques personnages de l'époque révolutionnaire ; Tamateur auquel nous venons de faire allusion possède deux lettres qu'Albertine adressait à Bouchotte, alors minisire de la Guerre, pour lui recommander deux militaires blessés : rappelons à ce propos, que Bouchotte avait, au nom du gouvernement, dont il faisait partie subventionné le journal de à\Iarat. (1) Gazelle anecdolujue, 1876, t. I, lU.
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