SE FAIRE DES CRÉATURES
Dans tout gouvernement où le prince dispose des bénéfices, des charges, des dignités, il s’en fait bien toujours des amis; cependant il ne les accorde d’abord qu’au mérite ; mais une fois parvenu à avilir et à corrompre ses sujets, il travaille à s’en faire des créatures. Maîtres des petits, les grands le sont en quelque sorte de l’Etat, et c’est avec eux qu’il commence à partager l’autorité ; il séduit celui-ci par l’appât d’un emploi ; celui-là par l’éclat d’un ruban ; et bientôt les têtes viennent d’elles-mêmes se présenterau joug.Indépendammentde la multitude de fonctionnaires cpii occupent les différentes places de l’Etat, il tient par l’espoir ces nobles fainéants, ces petits ambitieux, qui courent sans cesse après la faveur et la dignité.
Ceux qu’il ne peut gagner par des effets, il les gagne par des promesses, des égards, des cajoleries. Flattés de ces marques de distinctions, ils font tout pour les conserver.
A ces créatures du prince ajoutez la foule des intrigants, que les hommes en place enchaînent par leur crédit. Ainsi sans rien faire pour le devoir, ceux qui sont à la tête de quelque département ne songent qu’à flagorner le prince dans la vue de partager son autorité ; ils se chargent de fers pour en faire porter à d’autres ; tous recherchent la faveur avec empressement et visent à s’élever ; les gens même de la plus basse condition ne s’efforcent d’en sortir que pour dominer à leur tour.
Lorsque le prince est riche en domaines ou qu’il a le maniement des deniers publics, il se sert de ces richesses pour augmenter le nombre de ses créatures. L’amour de l’or qui est entré dans tous les cœurs avec le goût du luxe, lui soumet tous les rangs; et le riche comme le pauvre, préférant ce métal à la liberté, est toujours prêt à mettre son honneur à prix.
Que les choses ont changé ! L’amour de l’égalité unissait les enfants de la patrie, en confondant l’intérêt particulier dans l’intérêt général ; maintenant l’amour du faste, de l’or, des dignités, brise ces liens et isole chaque individu. A voir la discorde.r avarice et la vénalité des citoyens, on croirait la liberté aux abois ; mais de tant d’hommes disposés à se vendre, le prince n’a que ceux qu’il peut acheter, les autres restent à regret fidèles à la patrie.