ENCOURAGER LA SERVITUDE
Quand le prince est la source des emplois, des honneurs, des dignités, la faveur est l’objet de tous les vœux. Pour être quelque chose, chacun s’efforce de lui plaire ; de toutes parts on sacrifie l’avantage d’être libre à un joug brillant, et l’amour de la patrie à de honteuses distinctions ; on parle avec emphase de son mince mérite, on lui prête toutes les vertus ; on exalte le bonheur de vivre sous ses lois. Ceux qui l’approchent affichent la bassesse. Ils s’empressent de ramper à ses pieds, méprisent tous ceux qui dédaignent d’imiter leur exemple ; et fiers de leurs fers, briguent l’honneur honteux d’en être le jouet. Ils vont plus loin ; manquant de vertus, ils n’en peuvent souffrir dans les autres, et ils mettent toute leur adresse à les ridiculiser. Sans cesse ils insultent aux actions éclatantes, sans cesse ils calomnient les gens de bien ; sans cesse ils font tomber sur les partisans de la liberté les plus humiliantes épithètes.
D’abord, on méprise leurs vils discours ; mais à force de les répéter, et de ne point rougir, ils étonnent leurs adversaires ; puislahardiesseavec laquelleils affrontent le ridicule en impose; et comme la plupart des hommes sont incapables de n’estimer les choses que ce qu’elles valent, leur mépris s’arrête et leur admiration commence. De son côté le prince n’élève aux honneurs qu’autant qu’on montre de bassesse. Jamais sûr de sa faveur, tant qu’on n’est pas prêt à trahiiTa patrie, il vous accable de sa disgrâce, si vous vous souvenez un instant du devoir; de sorte qu’il n’y a que les vils flatteurs et les scélérats, qui vendent leur honneur pour vendre leur protection, qui puissent se soutenir dans des places si épineuses. Dès lors, tous les vices régnent à la cour, et y marchent tête levée.
Ne pouvant pas vivre comme on voudrait, on vit selon les temps, les hommes, les affaires, les plus sages même n’ont plus qu’une froide admiration pour la vertu, et les meilleurs patriotes ne sont plus que des gens indifférents au bien public.
Enfin, rien n’excitant plus aux belles actions, la paresse, l’avarice, l’ambition, le dépit portent tout le monde à négliger ses devoirs, chacun fait un trafic honteux de ses avantages
et sans songer à s’acqnittev dignement do ses emplois, on ne songe qn’à ce qu’on peut faire pour en tirer le meilleur parti. Dès lors, les sujets dévoués au prince n’ont plus d’autre soin que celui de se distinguer uni.: infâme prostitution à toutes ses volontés.