II. — L’Œuvre
La biographie de Marat, avons-nous dit, reste encore à écrire. Sa vérîtàbleph/ysionomie est encore à retracer. Entre les attaques de ses détracteurs, c’est-à-dire presque tous les historiens, Michelet, Louis Blanc, Lamartine, et les tirades de ses apologistes, MM. Bougeard et Chevremont, U y a place pour um jugement équitable tenant compte à la fois et des crimes politiques auxquels Marat a indéniablement participé ou poussé, et de la valeur trop facilement méconnue de l’homme.
Il est téméraire de vouloir en faire un démocrate pur de tout reproche, il est radicalement faux de ne voir en lui qu'un charlatan.
Bien que nous n’ayons pas à nous occuper de ses œuvres scientifiques, il nous sera néanmoins permis de dire d'une façon générale que ses travaux sur la lumière, l’électricité et le feu sont remplis d'ingénieux aperçus et d'expériences intéressantes. La preuve en est l'accueil ffivorable qu’ils reçurent en Angleterre et la traduction allemande dont ils furent honorés. Pourtant, s'il est indéniable que Marat fut médecin et même médecin de talent — sa veuve aimait à rappeler ses ÿiccès dans le traitement de certaines maladies d'yeux — au moins convient-il de dire que ses attaques contre certains savants sont indignes d’îin homme qui bien plus que d’autres aurait dû apprécier leur savoir. Passe encore qu'il ait médit de l’Académie des Sciences dont quelques membres ne brillaient que par leur ignorance, mais reprocher à Laplace de n’être fameux que « grâce à sa jolie moitié », c’est user des arguments habituels aux plus vils pamphlétaires. Laplace d'ailleurs, ne fut pas le seul homme de science qui eut à supporter les invectives de Marat. Quant à Monge, s'il obtint la place d’examinateur des élèves du génie, ce f ut « pour avoir appris à compter au maréchal de Castries-». Quand il parle de Lavoisier, il perd tout à fait la tête : il l'accuse d'être « le père putatif de toutes les découvertes qui font du bruit, de changer de système comme de souliers, de s’être procuré 100.000 livres de rente en faisant de Paris une vaste prison {allusion aux barrières d’octroi établies par lui}, enfin de n’avoir fait que changer le terme d'acide en celui d’oxygène »
Ces citations suffisent, il est inutile de l'accuser avec Michelet
d'avoir préparé la mort de Lavoisier qui d'ailleurs fut guillotiné dix mois après l'assassinat de Marat.
Mais, avant de passer à l'examen de ses doctrines politiques, il convient de dire un mot en passant d'une œuvre purement littéraire qu'une réédition moderne a seule tirée de Vouhli. Les Lettres Polonaises sont une fort médiocre imitation de Bousseau, remplie des clichés alors à la mode ; on a même hésité à l'attribuer à Marat dont elle reste la seule tentative en un genre pour lequel il n'avait arienne des qualités requises.
So7i Essai Sur l’homme, malgréla faiblesse de la thécn'ie, a le singulier .onérite de s'écarter des sentiers battus et d'ouvrir des voies nouvelles. Précurseur immédiat de Bichaf, de Cabanis et de tous les positivistes modemes, Marat y étudie l'infliience réci-\ proque du corps sur l’âme et de l'âme sur le corps.
Après avoir 7iettement déclaré que Vhoimne est com'poèé de deux substances, l'âme dont il place le siège dans les méninges et le corps dont il fait V anatomie, il essaye de démontrer de quelle façon elles peuvent agir l'une sur l'autre.
C'est la, partie faible, de cette théorie encore bien confuse et sou- 'vent inexplicable.
Bepousser les- creuses formules dont se contentaient les métaphysiciens,^ était faire preuve d'une belle audace, mais ni les connaissances du temps ni la science de Marat ne pouvaient donner la solution d'un problèrnejqui même encore aujourd’hui-reste tout entier.
L'ouvrage fit du bruit ; -venant d’un spiritualiste qui s'offorça-it de réfuter le grossier matérialisme d’Helvétius, il attira sur son- auteur la haine des philosophes et les sarcasmes de Voltaire. Celui-ci, l'élevant l’incohérence et le « 7iéant » de l’œuvre, prétendait n' apercevoir dans tout cela « qu’ Arlequin faisa^it la cabriole pour égayer le parterre ».
Ainsi, ni la philosophie, ni les sciences, inalgré la justesse de certaines observatio7is, ni la littérature ne permettamit à Marat de prendre la place prépondérante à laquelle il aspirait.' Mais déjà les Chaînes de l’Esclavage, publiées en Angleterre {111 i), faisaient de lui un législateur ; c’était là sa véritable voie; c'est dans les traités de politique, c’est dans une lutte de chaque jour polir leur défense, c'est dans la vie de jownaliste que Marat allait conquérir l'immense influence que l'on sait et s'attirer l'opprobre ou la reconnaissance de la postérité.
Souper du diable (caricature sur Marat).