‹ MaratChapitre 6 sur 92 · OUVRAGES A CONSULTER · texte numérisé non relu

OUVRAGES A CONSULTER

Histoires de France, de Michelet, (la Révolution), Lamartine, (les Girondins) Louis Blanc (La Révolution) toutes défavorables à Marat. — Boügeard, Marat, 18C0. — Cuevremont, Marat — Rastaîl, Etudes sur Marat, etc, — Cabanes, Marat inconnu, 1891.

CtiOIX PE TEXTES

AUTOPlOQR/irHIE bE nARAT

Je demande pardon à mes lecteurs si je les entretiens aujourd’hui de moi, ce n’est ni amour-propre, ni fatuité, mais simple désir de mieux servir la chose publique. Comment me faire un crime de me montrer tel que je suis, lorsque les ennemis de la liberté ne cessent de me dénigrer, eu me représentant comme un cerveau brûlé, un rêveur, un fou, ou comme un anthropophage, un tigre altéré de sang, un monstre qui ne respire que le carnage, et cela pour inspirer l’efiroi à l’ouïe de mon nom, et empêcher le bien que je voudrais, que je pourrais faire.

Né avec une âme sensible, une imagination de feu, im caractère bouillant, franc, tenace ; un esprit droit, un cœur ouvert à toutes les passions exaltées, et surtout à l’amour de la gloire, je n’ai jamais rien fait pour altérer ou détruire ces dons de la nature, et j’ai tout fait pour les cultiver.

Par un bonheur peu commun, j’ai eu l’avantage de recevoir une éducation très soignée dans la maison paternelle, d’échapper à toutes les habitudes vicieuses de l’enfance, qui énervent et dégradent l’homme, d’éviter tous les écarts de la jeunesse, et d’arriver à la virilité sans m’être jamais abandoimé à la fougue des passions ; j’étais vierge à vingt et un ans, et déjà depuis longtemps livré à la méditation du cabinet.

La seiüe passion qui dévorait mon âme était l’amour de la gloire; mais ce n’était encore qu’un feu qui couvait sous la cendre.

C’est de la nature que je tiens la trempe de mon âme, mais c’est à ma mère que je dois le développement de mon

MAEAT

caractère ; car mon père n’aspira jamais à faire antre cnose do moi qu’un savant.

Cette femme respeetable, dont je déplore encore la perte, cultiva mes premiers ans ; elle seule fit éclore dans mon cœur la pliilantliropie, l’amour de la justice et de la gloire; sentiments précieux ! bientôt' ils sont devenus les seules passions qui dès lors ont fixé les destiirées de ma vie. C’est par mes mains qu’elle faisait passer les secours qu’elle donnait aux indigents, et le ton d’intérêt qu’elle mettait en leur parlant m’inspira celui dont elle était animée.

L’amour des hommes est la base de l’amour de la justice; car l’idée du juste ne se développe pas moins par le sentiment que par la raison. J’avais déjà le sens moral développé à huit ans : à cet âge je ne pouvais soutenir la vue des mauvais traitements exercés contre autrui ; l’aspect d’une cruauté me soulevait d’indignation, et toujours le spectacle d’une injustice fit bondir mon cœur comme le sentiment d’un outrage personnel.

Pendant mes premières années, mon physique était très débile, aussi n’ai-je connu ni la pétulance, ni l’étourderie, ni les jeux de l’enfance. Docile et appliqué, mes maîtres obtenaient tout de moi par la douceur. Je n’ai jamais été châtié qu’ime fois, et le ressentiment d’une humiliation injuste fit en moi une si forte impression qu’il fut impossible de me ramener sous la férule de mon instituteur ; je restai deux jours entiers sans vouloir prendre aucime nourriture. J’avais alors onze ans ; on jugera de la fermeté de mon caractère, à cet âge, par ce seul trait. Mes parents n’ayant pu me faire fléchir, et l’autorité paternelle se croyant compromise, je fus renfermé dans une chambre ; ne pouvant résister à l’indignation qui me sufîoquait, j’ouvris la croisée, et je me précipitai dans la rue. Heureusement la croisée n’était pas élevée ; mais je ne laissai pas de me blesser violemment dans la chute ; j’eii porte encore la cicatrice au front.

Les hommes légers qui me reprochent d’être une tête verront ici que je l’ai été de bonne heure ; mais ce qu’ils refuseront peut-être de croire, c’est que dès mon bas-âge j’ai été dévoré de l’amour de la gloire, passion' qui changea sou-

AUTOBIOÜBAPHXE DE MAKAÏ

vent d’objet dans les diverses périodes de ma vie, mais qui ne m’a jamais quitté un instant. A cinq ans, j’aurais voulu être maître d’école, à quinze ans professeur, auteur à dixhuit, génie créateur à vingt, comme j’ambitionne aujourd’hui la gloire de m’immoler pour la patire.

Voilà ce que m’a fait la nature, et les leçons de mon enfance ; les circonstances et mes réflexions ont fait le reste.

J’étais réfléchi à quinze ans, observateur à dix-huit, penseur à vingt et un. Dès l’âge do dix ans j’ai contracté l’habitude de la vie studieuse, le travail de l’esprit est devenu pour moi un véritable besoin, même dans- mes maladies; et, mes plus doux plaisirs, je les ai trouvés dans la méditation, dans ces moments paisibles où l’âme contemple avec admiration la magnificence du spectacle de la nature, mi lorsque, repliée sur elle-même, • elle semble s’écouter en silence, peser à la balance du bonheur la vanité des grandeurs humaines, percer le sombre avenir, chercher l’homme au delà du tombeau, et porter une inquiète curiosité sur ses destinées éternelles.

A part le petit nombre d’années que j’ai consacrées à l’exercice de la médecine, j’en ai passé vingt-cinq dans la retraite, à la lecture des meilleurs ouvrages de science et de littérature, à rétude de la nature, à des recherches profondes et dans la méditation. Je crois avoir épuisé à peu près toutes les combinaisons de l’esprit humain sur la morale, la philosophie et la politique, pour en recueillir les meilleurs résultats. J’ai huit volumes de recherches métaphysiques, anatomiques et physiologiques sur l’homme. J’en ai vingt de découvertes sur les différentes branches de la physique ; plusieurs sont publiés depuis longtemps, les autres sont dans rues cartons. J’ai porté dans mon cabinet le désir sincère d’être utile à l’humanité, un saint respect pour la vérité, le sent'iuent des bornes de l’humaine sagesse, et ma passion dominante, l’amour de la gloire ; c’est elle seule qui a décidé du choix dos matières que j’ai traitées, et qui m’a fait constamment rejeter tout sujet sur lequel je ne pouvais pas me promettre d’arriver au vrai, à de grands résultats et d’être original. Car je ne puis me résoudre à remanier un sujet déjà traité, ni à ressasser les ouvrages des autres.

mahat

J’osoiais me flatter de ii’avoir pas laanqué mon but, à en juger par l’indigne persécution que n’a cessé de me faire, pendant dix années, l’Académie royale des sciences, lors, qu’elle se fut assurée que mes découvertes sur la lumière renversaient ses travaux depuis un siècle et que je me souciais fort peu d’entrer dans son sein. Comme les d’Alembert, les Caritat, les Leroi, les Meunier, les Lalande, les Laplace, les Monge, les Cousin, les Lavoisier, et les charlatans de ce corps scientifique voulaient être seuls sur le chandelier, et qu’ils tenaient dans leurs mains les trompettes de la renommée, croira-t-on qu’ils étaient parvenus à déprécier mes découvertes dans l’Europe entière, à soulever contre moi toutes les sociétés savantes, et à me fermer tous les journaux, au point do n’y pouvoir même faire annoncer le titre de mes ouvrages, d’être forcé d’avoir un prête-nom pour faire approuver quelques-unes de mes productions !

Je gémissais depuis cinq ans sous cette lâche oppression, lorsque la révolution s’annonça par la convocation des états généraux. J’entrevis bientôt où lés choses en viendraient, et je commençai à respirer dans l’espoir de voir enfin l’humanité vengée, de concourir à rompre ses fers et de me mettre à ma place.

Ce n’était encore là qu’un beau rêve, il fut à la veille de s’évanouir ; une maladie cruelle me menaçait d'aller l’achever dans la tombe. Ne voulant pas quitter la vie sans avoir fait (xuelque chose pour la liberté, je composai V Offrande à la Patrie, sur un lit de douleur. Cet opuscule eut beaucoup de succès; il fut couronné par la société patriotique du Caveau, et le plaisir que j’en ressentis fut la principale cause de mon rétablissement.

Rendu à la vie, je ne m’occupai plus que dos moyens de servir la cause de la liberté.

Je ne tardai pas à m’indigner de la mauvaise foi de Necker, et de ses efforts criminels pour rendre illusoire la double représentation et arrêter la réforme du gouvernement, qu’il avait provoquée.

Je ne tardai pas non plus à m’indigner du manque de zèle des députés du peuple, et do la tiédeur de leurs efforts contre les ordres privilégiés qui voulaient dissoudic les états géné-

r<aux. Craignant qu’ils no manquassent de vues ou de moyens, je publiai mon Plan de, eonHiti.lion, après avoir été pjndant six semaines en relation avec ceux qui passaient alors poulies plus chauds patriotes, Chapelier, Siéyès, Rabaud, Barnave, Duport, etc., mais j’eus bientôt lieu de reconnaître que leur nullité apparente tenait à d’autres causes qu’à un défaut de lumières, et je sentis (^u’il fallait bien plus tiavailler à combattre les vices que les erreurs. Cela ne pouvait se faire qu’au moyen d’une feuille journalière où l’on ferait entendre le langage de l’austère vérité, où l’on rappellerait aux principes le législateur, où l’on démasquerait les fripons, les prévaricateurs, les traîtres, où l’on dévoilerait tous les com^ilots, où l’on éventerait tous les pièges, où l'on sonnerait le tocsin à l’approche du danger.

J’entrepris donc l’Ami du Peuple ; on connaît les succès de cette feuille, les coups terribles qu’elle a portés aux ennemis de la révolution, et les porsécutions cruelles qu’elle a attirées à son auteur,

En portant mes regards sur l’assemblée nationale, j'avais bien compris que, composée comme elle l’était, en majeure partie, d’ennemis de la liberté, il était impossible qu’elle travaillât sincèrement à la faire triompher ; aussi démontrai-je la nécessité d’exclure les nobles, les prélats, les bénéficiers, les robins, les financiers, les créatures de cour, et les suppôts de la chicane. — Les voyant sans cesse machiner en secret pour arrêter la constitution, attendre les événements pour la renverser, et feindre d’y travailler loyalement dans les seuls temps do crise, je ne cessai do revenir sur la nécessité indispensable de purger le Sénat national par la proscription do ces ennemis publics de tous les emplois de confiance. Et si, poussé au désespoir à la vue de leurs attentats, de leurs complots sans cesse renaissants et à l’ouïe des meurtres et des massacres de tant de patriotes qu’ils ont fait égorger, l’indignation m’a enfin arraché cette triste vérité qu’il n’y a point de liberté, de sûreté et de iiaix à espérer pour nous, que ces lâches machinateurs ne fussent retranchés du nombre des vivants, — c’est lorsque j’ai été bien convaincu que leur mort était le seul moyen d’assurer le salut public. Vérité si bien sentie par tous les peuples

^.lABAT

qui ont rompu leurs fers, que c’est par le saerilicc des ennemis ■ de la liberté qu’ils ont commencé leurs révolutions.

Depuis que fai pris la plume pour la défense do la patrie, ou n’a jamais pris la peine de réfuter mes opinions ; mais chaque jour on a piddié contre moi une multitude de libelles ati'oces. Ceux que le gouvernement a fait imprimer pour contre-balancer l’influence de ma feuille, et me diffamer, ne tiendraient pas dans l’église Notre-Dame. Qu’ont-ils produit ? rien, (pie d’enrichir les libellistes et les imprimeurs. Quant à moi, ils ne m’ont pas fait perdi-e une ombre de popularité pour ceux qui peuvent m’entendre et qui savent lire.

Je sais bien que mes écrits ne sont pas faits pour rassurer les ennemis de’ la jiatrie : les fripons et les traîtres ne craignent rien tant que d’être démasqués. Aussi le nombre des scélérats qui ont jpré ma perte est prodigieux. Forcés de couvrir leurs ressentiments, leurs basses vengeances, leur soif de mon sang, du manteau de l’amour de l’humanité, du respect pour les lois, ils vomissent du matin au soir, contre moi, mille impostures atroces et ridicules. Les seules qui ont trouvé des dupes, et qu’ils ne se lassent point de répéter, c’est que je suis un cerveau brûlé, un fou atrabilaire, ou bien un monstre sanguinaire, ou bien un scélérat soudoyé. Je ne daignerais pas repousser ces ab.surdes calomnies, si un grand nombre de mes collègues, égarés sur mon compte par des scélérats intéressés, n’attendaient de moi une réponse victorieuse. Je x^bis la leur donner.

Qu’ils lisent les écrits que j’ai x^ibliés au commencement de la révolution, VOffrande à la patrie, mon 'Plan de cons- ' tiMion, mon Code de législation criminelle, et les cent premiers numéros de VAnii du Peuple; et qu’ils me disent dans quel ouvrage renommé par la sagesse et la philanthropie, ils trouvent plus de ménagement, de prudence, de modération, d’amour des hommes, de la liberté et de la justice.

Ils me font un crime d’avoir demandé la tête des traîtres et des conspirateurs. Mais les ai-je jamais voués ces scélérats aux vengeances du peuple que lorsqu’ils bravaient impunément le glaive de la justice, et que les ministres des lois n’étaient occupés qu’à leur assurer l’impunité ? Et puis où est donc le si grand crime que d’avoir demandé cinq cents

autoeiographib de Marat

têtes criminelles pour en épargner cinq cent mille innocentes ! Ce calcul même n’est-il pas im trait de sagesse et d’humanité ?

Es m’accusent d’être un scélérat vendu. Mais je pouvais amasser des millions en vendant simplement mon silence, et je suis dans la misère ; j’ai perdu par la révolution mon état, les restes de ma fortune, et il me reste pour patrimoine 2.000 écus de dettes que m’ont laissées les frix)ons à rpii j’avais donné ma confiance, qui ont abusé de mon nom et qui m’ont dépouillé J’ai développé mon âme tout entière à ceux de mes honnêtes collègues qui semblent ne demander qu’à me connaître à fond, pour se rapprocher de moi, et travailler enfin au bien du peuple trop longtemps oublié, par les cruelles dissensions qui régnent dans l’assemblée. Je suis prêt à toutes les condescendances qui no compromettent point le salut public, les droits et les intérêts de la nation, je n’exige de leur part que de la bonne foi ; qu’ils disent un mot, et je suis prêt à me concerter avec eux sur les moyens d’assurer la liberté, la paix et le bonheur de la nation. Je ne demande pas mieux que de poser le fouet de la censure pour la règle du législateur ; mais si, abusant de ma confiance, ils ne vouaient qu’enchaîner ma plume, qu’ils sachent qu’elle ne le serait qu’un instant, je m’empresserais do les marquer du sceau de roi)probre, et ils seraient mes premières victimes, car je ne consentirai jamais à tromper le peuple. {Journal de la Répullique Française.) (1)

(1) Cl Marat était de la plus petite stature; à peine avait-il cimi « pieds de h^ut. Il était neanmoins taillé en lorce, sans être ni gros « ni gras ; il avait les épau es et l’estomac larges, le ventre mince, " les cuisses coui tes et écartées, les jambes cambrées, les bras « foits, et il les agitait avec vigueur et grâce. Sur un cou assez « fort, il portait une lête d'un caractère très prononcé ; il avait le « visage large et osseux, le nez aquilin. épaté et même écrasé ; le « dessous du nez pioéminent et avancé; la bouche moyenne et sou- « vent crispée dans l’un des coins, par une contraction fréquente; <1 les lèvres minces, le front grand, les yeux de couleur gris jaune, « spirituels, vifs, perçants, sereins, 'naturellement doux, même grâce deux, et d'un legaid assuré; le sourcil rare, le teint plombé et « flétri ; la barbe noire, les cheveux bruns et négligés ; il marchai 1 IC la tête haute, droiie et en arrièi e, avec une rapidité cadencée. <■ qui s’ondulait sous un balancement de hanches ; son maintien le IC plus ordinaire était de croiser ses deux bras sur sa poitrine. Kn (' parlant en société, il s'agitait avec véhémence, et terminait près-

M.vr.AT

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