‹ Marat, l'ami du peuple (volume 2)Chapitre 18 sur 87 · JUILLET · texte numérisé non relu

JUILLET

SoMMARS. — La société dos Jacobins enToie savoir de ses nouvelles. ~ Demeure de Ifarat — Personnages qui composaient sa maison. —Première visite de Charlotte de Corday. — Elle adresse une lettre à Marat — Seconde visite. — Assassinat. — Lntte de l'assassin contre Simonne et Bas. — Marat expire. — Interrogatoire de Charlotte. — Sa seconde lettre. — émotion du pabUc. — Charlotte est transférée ^ l'Abbaye. — Séance de la Convention : David promet de représenter les derniers instants de Marat. — Drouet apaise l'indignation des tribnnes. — Les Coràeliers demandent et obtiennent la £&veur d'inhumer leur ami auprès du lieu de leurs séances. — Séance du club des Jacobins. — Discours de Châles, de Bentabole , de Maximilien Robespierre, de Robespierre jeune. — Motions à la Commune. — Bxpo> sition du corps dans Téglise des Cordeliers. — Compte rendu de l'état du cadavre par David. — Obsèques du 16 Juillet. — Description de sa tombe. — Frais des funérailles. — Discours sur le corps. — Réflexions de la foule. — Fête de la translation du cœur de Marat. — Discours insensés. — Dernières paroles du président des Cordeliers. — Réflexions sur la complicité des Girondins.

Cependant le peuple commençait à s'inquiéter; Tabsence de Harat à la Convention, la nature des pièces qui composaient son journal, semblaient un indice certsdn que le mal ayait pris de la gravité, car on connaissait son activité ; luimême d'ailleurs n'avait pas caché l'état de sa santé. Le 12 juillet la société des Jacobins avait arrêté que des délégués du club dont Marat était président honoraire iraient prendre des nouvelles cerlaines chez le malade même. Maure rendant compte de sa mission : « Nous venons de voir notre frère Marat, dit-il, il est bien reconnaissant de l'intérêt que vous lui témoignez. Nous l'avons trouvé dans le bam; une table, un encrier, des journaux autour de lui, s' occupant sans relâche de la chose publique. Ce n'est point une maladie, mais une indisposition qui ne prendra jamais les membres

du côté droit; c'est beaucoup de patriotisme pressé, resserré dans un très-petit corps : les efforts violents du patriotisme, qui s'exhale de toutes parts, le tuent. U se plaint de l'oubli de la Convention qui a négligé de lire plusieurs mesures de ' salut public qu'il lui a adressées. » {Journal des Débats des Jacobins^ 16 juillet 1793.) L'Ami du peuple avait déjà répondu la veille à d'autres délégués cordeliers qui étaient venus le conjurer de ménager sa santé : « Dix ans de plus ou de moins sur la durée de ma vie ne m'occupent nullement; mon seul désir est de pouvoir dire à mon dernier soupir : Je meurs content, la patrie est sauvée. » C'était encore trop ambitionner; pour moins de désillusion, n'aspirons jamais qu'à remplir un devoir de conscience, en nous dévouant au salut de tous.

Les dépositions des commisssdres jacobins prouvent que, comme nous l'avons avancé, Marat ne se croyait pas si fort en danger ; on était en outre si habitué à le savoir souffrant, que cette assurance de Maure dut calmer les esprits; conmae en tout temps, d'ailleurs, on l'avait peu aperçu dans les clubs ou dans les réunions patriotiques, son absence était moins remarquée; on se résout rarement aussi à envisager de près ce qu'on appréhende. Le peintre et député David faisait aussi partie de la commission; c'est lui qui nous apprend qu'une lèpre couvrait le corps de l'Ami du peuple, et que son sang était brûlé, [Moniteur y séance du 16.) C'est ce détail qui a servi de fondement à toutes les répugnantes peintures que nous ont laissées les contre-révolutionnaires.

La journée du 13, avons-nous dit, n'avait pas été mauvaise; les bains, dont le malade faisait un usage fréquent, le soulageîdent en effet; quand le corps y était plongé, Marat ne sentait plus les ardentes démangeaisons qui le dévoraient, dors le cerveau se calmait, les idées revenaient, le journaliste se remettait à la tâche ; aussi sortait-il le moins possible de la baignoire, qu'on recouvrait d'un drap ; la tête seule et les bras étaient libres; une planche placée en travers lui ser-

MORT DB MARAT. - FUNÉRAILLES. t€a

v£dt de table et d'appui-main ; le reste, comme le commissaire jacobin vient de nous l'apprendre. Avant d'assister à la jcëne terrible qui va se passer dans quelques heures, esquis* sons le plan des localités, l'intérôt y gagnera.

Le logement qu'habitait PAmi du peuple, rue des Corde» liers, n* 80 (aujourd'hui, rue de l'École de Médecine, n** 22), était louer au nom de Simonne Evrard* Situé au premier étage, il se composait, si nous en jugeons d'après les procès-verbaux, de cinq pièces.: une antichambre éclairée par une fenêtre donnant sur la cour à gauche; quand on était entré dans cette antichambre et adossé à la porte, trois pièces se présentaient sur le même plan : une à droite, éclairée par une fenêtre donnant sur la cour; une chambre à coucher à gauche, ayant vue sur la rue par deux croisées en verre de Bohême; et, entre ces deux pièces, un cabinet servant de salle de bain, probablement éclairé par un vitrage. La cinquième pièce enfin était le salon, qui avait entrée par une porte donnant dans l'antichambre à gauche, avec jour sur la rue des Cordeliers. (Publication de M. C. Vatel.)

Le personnel se composait de Marat^ de Simonne Evrard^ qui passait pour sa sœur, de Catherine Evrard^ soeur de Simonne, mariée à un imprimeur du journal VAmi du peuple^ 4e Jeannette Maréchal^ cuisinière, du citoyen Laurent Bas^ qui aidait au service du journal, de trois femmes attachées à la maison comme plieuses.

Le samedi 13 juillet, vers onze heures et demie, un fiacre s'arrêtait devant la porte de TAmi du peuple; une jeune femme se présente (peut-être pour la seconde fois dans la journée, les rapports diffèrent sur cette circonstance) à la porte de l'antichambre, et demande à parler au citoyen Marat; elle a, dît-elle, des choses fort intéressantes à lui apprendre. Simonne Evrard lui répond qu'elle ne peut l'admettre , que l'état du malade ne permet de laisser pénétrer personne. La jeune femme insiste, Simonne est inébranlable. « — Mais, quand faudra-t-il revenir? — Je ne puis

VOUS assigner d'époque, ne sachant quand Marat sera rétabli.» La visiteuse se retire; la mort laissait encore à l'Ami du peuple quelques heures de répit. Sisyphe se remit à la tâche ; c'est alors qu'il rédigea son numéro du lendemain 14, sa dernière dénonciation contre Barrère, ce prototype de l'homme de loi qui nagea si bien en effet, comme l'avait écrit le dénonciateur, qu'il a successivement traversé la Terreur, dont il s'est fait le pourvoyeur, le Directoire, sous lequel il a fait le mort, l'Empbre, dont il était l'agent secret, la Restauration, qui le trouva trop infâme pour le prendre à ses gages; il a si bien nagé^ enfin, qu'il n'est mort qu'en 1841, à l'âge de quatre-vingt-six ans, pensionné par le roi Louis-Philippe, qui payait peut-être les dettes du fils de Philippe-Égalité.

Le soir du même jour, vers les sept heures et demie, TAmi du peuple reçoit par la poste une lettre ainsi conçue : « Je viens de Caen. Votre amour pour la patrie doit vous^ faire désirer de connaître les complots qu'on y médite. J'attends votre réponse. »

La signataire était la môme personne qui s'était présentée dans la matinée, et qui, revenue chez elle, avait résolu d'écrire pour obtenir la permission d'être introduite. Mais il est probable que, dans l'impatience où elle était d'accomplir son dessein, elle s'était décidée à faire, en attendant la réponse directe, ime nouvelle tentative; car vers les huit heures, quoiqu'elle eût été si mal accueillie le matin même, elle se présente de nouveau. Cette fois c'est la citoyenne Pain, concierge de la maison et plieuse, qui la reçoit et réitère qu'il est impossible d'entrer. Une contestation assez vive s'élève, Maract entend du bruit, croit reconnaître qu'il s'agit justement de la personne qui vient de lui écrire, il ordonne qu'on laisse pénétrer la citoyenne. Il était dans son bain, recouvert d*uii drap, comme d'habitude ; Simonne était auprès de lui. Par discrétion, celle-ci se retire dans le salon, et. laisse seule avec le malade la visiteuse qui s'assied, sans trahir la moindre émotion, â la tête de la baignoire, de façon que Marat, obligé

de 'Se tourner de côté pour lui répondre, se trouvât embarrassé par ce mouvement et ne s'aperçût pas des siens; la conversation s'engage entre elle et l'Ami du peuple sur l'objet des prétendues révélations.

« Que se passe-t-il à Caen?

— Dix-huit députés de la Convention, d'accord avec le département, y régnent*

— Quels sont leurs noms? »

La visiteuse les désigne et Marat prend note; à fin de liste, l'Ami du peuple aurait ajouté : « Ils ne tarderont pas à être guillotinés. » Telles sont du moins les paroles que cite la jeune femme, au moment même du premier interrogatoire ; plus tard elle arrangera son plaidoyer, et Marat lui aurait dit : « Je les ferai bientôt tous guillotiner à Paris. » Quoi qu'il en soit, sur cette réflexion elle se lève, et lui porte un coup de couteau. « A moi, ma chère amie, à moi ! » s'écrie Marat, et il s'affaisse sur lui-même.

Tous accourent à ces cris. Simonne se précipite vers la baignoire : « Ah! mon Dieu, il est assassiné! » Éperdue, elle crie au secours, aperçoit l'assassin qui se défend vigoureusement contre l'homme de peine et la cuisinière; elle se. jette sur cette femme, et tous trois la précipitent à terre; " alors elle revient vers son ami, le sang coulait à flots de la profonde blessure, elle y porte la main pour l'arrêter ; inutile, Marat était mort; le couteau avait pénétré sous la clavicule du côté droit si profondément que le chirurgien, quelques minutes après, put faire pénétrer l'index de toute sa longueur à travers le poumon blessé ; le tronc des carotides avait été ouvert.

Cependant l'assassin s'était relevée et avait essayé de s'enfuir; déjà elle était dans l'antichambre quand Bas, l'homme de peine, saisit une chaise et lui assène un coup qui la renverse ; elle se relève une troisième fois, c'est alors que le commissionnaire la saisit par les seins, la terrasse, et la frappe avec rage. Les plieuses s'étaient enfuies en appe-

lànt du secours; en quelques secondes l'appai'tement se trouva envahi par les voisins; la criminelle ne pouvait plus échapper, elle était tenue à terre par la foule qui la pressait à l'étouffer, '

Parmi les voisins accourus les premiers au bruit de cet événement, se trouvait un locataire de la maison, le citoyen Lafondée, chirurgien-dentiste; il se précipite vers la victhnc bsdgnée dans son sang; plus de pouls, plus de mouvement; il fait retirer le cadavre, il aide à le transporter sur le lit, applique des compresses sur la plaie, en attendant le chirurgien Pelletan» qui déclare bientât qu'en effet tout secours est inutile.

On se rappelle que Marat avait écrit quelque temps auparavant : ((Si je meurs assassiné, voua savez quelle main portera le coup. » Suivons l'enquête.

Sur la clameur publique qu'il y avait un grand rassemblement dans la rue des Cordeliers, qu'un meurtre venait d'être commis sur la personne du citoyen Marat, député à la Convention nationale, Guellard, commissaire de police de la section du Théâtre-Franç^ds, se transporte à la maison de l'Ami du peuple. Il entre, l'antichambre était remplie de citoyens armés; l'assassin, dont on tenait les poignets, paraissait résignée; son calme imposait. La scène était terrifiante* d'aspect et de tumulte ; du sang partout, il avait jailli jusqu'à terre et y formait une mare coagulée; il s'était mêlé à l'eau de la baignoire, on aurait dit une mer de sang; de tous les côtés des visages bouleversés par la stupeur, la colère bu la terreur; on se demande comment cette femme n'a pas été mille fois écharpée; plus tard elle écrivit à Barbaroux qu'elle s'y attendait; elle a oublié dé nous' communiquer, ses réflexions en songeant que tout ce peuple, qu'on lui avait dépeint comme une bande de brigands, ne l'avait pas fouléi aux pieds au moment où elle venait d'égorger son ami. y^

Le commandant du poste voisin , le citoyen Martin Cuisinier, était monté avec ses hommes de garde; sur Tordre

da commissaire, il fit passer la prévenue dans le salon pour procéder à riaten\)gatoire. Interrogée sur ses nom, prénoms, âge, qualité, pays, demeure, elle a répondu se nommer Marie-Anne-Gharlotte de Corday, ci-devant d'Armont, native de la paroisse SîûjQt-Saturnin-des-Ligneries , diocèse de Sées, âgée de vingt-cinq ans moins quinze jours, vivant de ses revenus et demeurant ordinairement à Caen, lieu de sa résidence.

u ' — Qui vous a déterminée à commettre cet assassinat?

« — Ayant vu la guerre civile sur le point de s'allumer dans toute la France, et persuadée que Marat était le principal auteur de ce désastre, j'ai préféré faire le sacrifice de ma vie pour sauver mon pays. » Elle a affirmé en outre n'avoir communiqué son projet à âme qui vive. Et dans l'interrogatoire subi quelques jours après devant le tribunal révolutionnaire, elle ajoutait : « Je n'avais dit mes projets à personne; au reste, je n'ai pas cru tuer un honune, mais une béte féroce qui dévorait tous les Français... Il entretient la guerre civile pour se faire nommer dictateur. •. il est l'auteur des massacres de septembre; il a attenté à la souveraineté du peuple en faisant arrêter les députés au 31 mai...

« — D'où induisez-vous que Marat était une bête féroce ?

a — Par tous les troubles qu'il a excités et par les massacres dont il est l'auteur; et dernièrement à Caen il faisait accaparer le numéraire à tout prix, La preuve c'est qu'un particulier a été arrêté muni d'argent qu'il apportait à Paris; on fait actuellement son procès. »

Le commissaire la fouille ; entre divers objets, il trouva dans sa gorge la gatne du couteau avec lequel elle avait comnoiis le meurtre, et qu'elle avait acheté le matin au Palais- Royal; dans sa poche était une lettre qu'elle y avait mise dans le cas où elle n'aurait pas* été reçue quand, à huit heures, elle s'était présentée de nouveau chez Marat; cette lettre était ainsi conçue : « Je vous ai écrit ce matin, Marat, Avez-vous reçu ma lettre? Je ne puis le croire, puisqu'on m'a

refusé votre porte; j'espère que demain vous m'accorderez une entrevue. Je vous le répète, j'arrive de Gaen; j'ai à vous révéler les secrets les plus importants pour le salut de la République. D'ailleurs, je suis persécutée pour la cause de la liberté ; je suis malheureuse y il suffit que Je le sois pour avoir droit à votre protection. » Singulier monstre qu'on est plus sûre d'attendrir en se disant malheureuse et persécutée pour la liberté ! '

L'émotion du dehors, moins profonde, n'en était que plus exaltée; en quelques minutes la rue des Gordeliers s'était encombrée de curieux ; c'était d'ailleurs un des quartiers les plus populeux et les plus agités de Paris ; le club des Gordeliers, sis à quelques pas de la maison de l'Ami du peuple, y attirait des patriotes de tous les points. Notre ami es^ mort, se disait-on ; il vient d'être assassiné ! Alors commençaient les commentaires, qui s'augmentaient de toutes les chrconstances extraordinaires que Timagination si mobile d'un peuple en guerre ciVile et affamé peut ajouter : c'était le signal de regorgement de tous les patriotes; les départements marchent sur Paris, les royalistes nous massacreront tous; ils se vengeront de septembre, c'est évident; hier c'était Bourdon qu'ils tuaient, aujourd'hui c'est Marat, demain ce sera Robespierre ou Danton , puis nous tous ; que faire ? Hélas, Marat n'est plus là pour nous guider, lui qui ne s'est jamais trompé, qui devinait tout, qui osait tout révéler. Et l'agitation croissait de plus en plus, car il y avait pour chacun péril de vie, car tous étaient compromis à cette époque où c'était un parti, et le plus suspect, que de n'en pas prendre. Les femmes surtout paraissaient les plus exaltées; c'était une femme qui avait frappé, or, il semblait que toutes les autres eussent intérêt à réparer ce crime; et comment? Par l'immolation la plus expéditive de la coupable. Nous croyons que si sa qualité de femme n'eût pas été pour Gharlotte un rempart contre la colère des hommes, l'assassin ne serait pas arrivée saine et sauve à l'Abbaye, quand à mmuit, après l'in-

terrogatoîre, elle partit de la maison de l'Ami du peuple pour être transférée à la prison. Voici quel compte Drouet rendit de ce périlleux trajet : « J'ai conduit l'assassin à l'Abbaye. Lorsque nous sommes sortis, on la fit monter daris une voiture où nous entrâmes avec elle, et tout le peuple se mit à faire éclater les sentiments de sa colère et de sa douleur. On nous suivit. Craignant que l'indignation dont on était animé ne portât le peuple à quelque excès, nous primes la parole et nous lui ordonnâmes de se retirer. A l'instant on nous laissa passer. Ce beau mouvement opéra un effet singulier sur cette feoune; elle tomba d'abord en faiblesse, puis étant revenue à elle, elle témoigna son étonnement de ce qu'elle était encore en vie. »

Le commissaire Guellard avait envoyé prévenir de l'horrible attentat le comité de salut public, celui de sûreté générale de la Convention et le conseil de la conunune. Ceux-ci avaient immédiatement envoyé des délégués pour prendre les plus exactes informations, ce qui explique pourquoi l'assassin resta quatre heures exposée à la vengeance de la foule, avant d'être mise en lieu de sûreté. Nous n'avons plus à nous occuper de Charlotte de Corday ; elle aspirait surtout à se faire un nom, elle l'a acquis; l'histoire dura quelle épiihète il convient d'y ajouter. Entrons à la Convention, puis aux Jacobins pour mieux juger de l'effet produit par cette épouvantable catastrophe.

Ce n'est que lendemain là qu'il fut question du meurtre à la Convention. Chacun s'était empressé d'y accourir, désireux d'apprendre quelques nouvelles certaines, car dans la nuit toute la ville avait été en éveil, tant on se croyait à k /eiUe d'un massacre général.

C'était Jean -Bon Saint- André qui présidait. Tout le monde était dans l'attente de ce qu'il, allait aire; le président, d'une voix émue : <( Citoyens, un grand crime a été commis sur la personne d'un représentant du peuple : Marat a été assassiné chez lui. »

A cet instant plusieurs sections se présentent avec des adresses. C'est celle du Panthéon qui demande pour TAmi du peuple les honneurs dus aux grands hommes : « C'est une dette que l'Assemblée doit reconnaître dès aujourd'hui, sauf à la payer plus tard conformément au décret : les mânes du Caton français ne seront point offensés de cet honorable sursis. Le cœur de tous les bons républicains lui fait d'avance un Panthéon plus durable et plus glorieux. »

Puis les députés de la section du Contrat social : « Où estu, David? s'écria Torateur; tu as transmis à la postérité l'image de Lepelletier mourant pour la patrie, il te reste encore un tableau. »

David. « Aussi le ferai-je. » — Et vous, législateurs, décrétez une loi de circonstance. Le supplice le plus affreux n'est pas assez pour venger la nation d'un aussi énorme attentat. Anéantissez pour jamais la scélératesse et le crime. Apprenez aux forcenés ce que vaut la vie, et au lieu de la leur trancher comme un fil, que l'effroi des tourments désarme les mains pai'ricidcs qui menacent la tête des représentants du peuple! »

Guirault l'inspiré ne nous paraît pas heureux dans ses amplifications oratoires à grand effet. Vouloir enchérir sur le guillotineur, c'était pitié; c'était rivaliser d'infamie avec ce valet de bourreau qui, après le supplice, dit-on, prit la tête de Charlotte et la souffleta devant la foule.

Quelques membres de l'Assemblée prirent tour à tour la parole et s'essayèrent dans des improvisations élogieuses plus ou moins sincères, où généralement domine l'ampoulé. Il y eut cependant quelques bonnes réflexions.

Drouet. « Tout l'or de la terre n'avait pu séduire son ame républicaine, on l'assassine pour le réduire au silence. » Et sentant l'émotion qui gagnait les tribunes, et voulant en prévenir l'explosion redoutable, l'orateur ajoutait : « Vous voulez être vengés, vous le serez; mais faisons tourner an profit de la liberté un malheur public qu'il n'a pas été en notre pouvoir d'empêcher. Amis, il ne faut pas que le désir

immodéré de satirfaire aux mânes de ce zélateur ardent de la liberté trouble l'harmonie qui rëgn^ dans cette cité. Songez, citoyens, que nos ennemis n'attendent que cela. Soyez calmes, 'vous serez vengés et la liberté triomphera ; elle ne dépend :pas de la vie d'un homme; il en existe encore qui ambitionnent le sort de notre collègue et qui voudraient verser jusqu'à la djBmière goutte de leur sang pour cimenter la révolution. » [Moniteur.)

Le 15, sur la proposition de Chabot, la Convention décide qu'elle assistera en corps aux funérailles : « Puisque la Montagne devait partager son sort, nous devons aller jurer sur sa tombe de défendre aussi constamment que lui la cause du peuple. )> Bentabole demande qu'on constate les dettes de Marat et que la nation les paye, pour prouver qu'il n'était pas soudoyé par l'anarchie.

Des pétitionnaires sont admis à la barre, et comme il ne faut pas se répéter et qu'il faut en finir, d'étranges propositions sont faites. L'un demande : « Que le corps de Marat soit embaumé et porté dans tous les départements. Que dis -je? que toute la terre voie les restes de ce grand homme ! »

La section du Théâtre -Français (des Cordeliers) vient annoncer qu'elle se propose d'inhumer Marat; l'un de ses membres prend la parole : « Dépositaires de ses restes, nous demandons, pour prix de l'amitié qu'il nous a toujours vouée, la faveur de les inhumer provisoirement sous les mêmes arbres où il nous instruisait, sous les arbres de la section à l'ombre de laquelle nous lui élèverons un tombeau de gazon, sur lequel on lira :

Ci-g!t Marat Assassiné par les ennemis du peuple Dont il fut constamment Fami. »

[Moniteur,)

Avons -nous besoin d'ajouter que la plupart de ces demandes des sectionnaîres sont accordées avec enthou-

siasme. 11 y eut un moment où l'Assemblée se fit réellement l'interprète des sentiments qui animaient la foule. Le président avait dit : « Ceux qui nous parlaient sans cesse de leur :y\ orale, de leurs pr'mcipes, de leur attachement aux lois, se endent coupables des crimes les plus atroces. L'Assemblée saura venger la nation. » A ces mots, les tribunes se lèvent, et: « Oui, oui, nous le vengerons 1 » Il était politique que la Convention prît l'initiative de la vengeance, pour rassurer les esprits au dehors.

Au reste, Marat était mort, on pouvait, sans trop de risques, être juste envers lui; aussi la Convention le fut-elle sous le coup de la première impression ; pour être vrai, il faut dire qu'elle aurait été malavisée de marchander en ce moment les services rendus à la cause de la liberté par l'Ami du peuple; les tribunes l'en auraient avertie. Plus tard, la pression du dehors devenant moins vive, elle oubliera même de voter un morceau de pain à la veuve de celui qui s'était ruiné pour la cause de tous. Bonne leçon pour le peuple; on ne lui accorde que ce qu'il exige.

Celui qui aurait pu pénétrer en même temps dans tous les clubs, dans toutes les assemblées de sections, aurait été terrifié des motions qui s'y faisaient; il était aisé de juger que la peur de chacun avait bien plus de part à cette exaltation que le véritable regret. De là dés exagérations insensées.

A la société des Jacobins surtout, ce fut une explosion de colère qui tenait de la démence. Le 14, c'était un dimanche, le club s'assemble. Le premier qui se présente, c'est le citoyen Bas. Nous avons vu qu'il s'était colleté avec l'assassin, il l'avait terrassée ; peu s'en fallut que le pauvre homme passât pour un personnage extraordinaire; on applaudit ses moindres paroles, on l'embrasse, les moindres détails seront reli- L^ieusement reproduits.

D'autres sociétés affiliées viennent témoigner de leur désir que tous les amis de la liberté se serrent mutuellement, fra-

ternellement, pour résister au despotisme. Elles expriment en outre leurs regrets sur riiorrible malheur qui vient de frapper la République. Le premier cri part de Tâme, c'est un cri de peur ; le reste n'est plus qu'affaire de convenance, car, à part quelques patriotes, les Jacobins étaient peu maratistes.

Le président. « Chaque larme que les patriotes répandent sur la tombe de l'homme illustre que nous regrettons formera la source des héros qui doivent le venger un jour. » Chaque fois que vous entendrez le pathos monté à son extrême puissance, soyez sûr, comme en cette circonstance, que c'est David qui vient de parler.

Les propositions se succèdent.

CiiALEs. « La principale raison de la haine qu'avaient vouée à Marat tous les aristocrates, c'est sa lutte ferme et courageuse, c'est la guerre qu'il leur faisait sans repos. Souffrirons-nous que ces monuments éternels de son esprit et de son courage demeurent inconnus à la postérité? Il ne faut pas que son travail soit perdu, que son œuvre cesse; je demande que la Société arrête que le journal sera continué (on applaudit) avec cette énergie, avec ce feu brûlant qui le caractérisaient...

« Je demande que tout ce qui fut propriété de Marat, que ses presses surtout ne passent pas en des mains étrangères, que les Jacobins se hâtent d'en faire l'acquisition. »

Bentabole. (( 11 est beau sans doute de voir des citoyens se proposer pour remplacer Marat, mais cette tâche n'est pas si facile qu'on le croit.

« Quand nous aurons trouvé un homme qui, comme Marat, ait passé depuis quatre ans les nuits entières à méditer sut le bonheur du peuple et la chute des tyrans; qui ait combattu avec une égale audace les rois, les prêtres, les nobles, les intrigants, les fripons et les conspirateurs; qui ait bravé le fer, le feu, les poisons, les cachots, l'échafaud môme, celuilà sera digne d'être substitué à Marat, devra, après lui sans doute, tenir le premier rang. »

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