‹ Marat, l'ami du peuple (volume 2)Chapitre 19 sur 87 · II · texte numérisé non relu

II

Ici Bentabole demande qu'on rappelle Fréron, en mission, comme le seul capable de remplacer provisoirement l'Ami du peuple.

Les paroles de Bentabole étaient le plus bel éloge qu'on pût faire de Marat; dire qu'on ne pouvait pas le remplacer, la société des Jacobins tout entière dût-elle se présenter pour accomplir la tâche, c'était vrai, c'est ce qu'on devait bientôt reconnaître. Non pas que le club manquât de patriotes; mais la persistance, mais l'unité de point de vue, mais cette pénétration, cette connaissance des hommes qui n'est pas le fait d'une collectivité de travaux, mais le résultat de longues études préliminaires, d'observations suivies; mais cette expérience du soldat habitué à la guerre, voilà ce qu'on ne pourrait remplacer; le peuple allait bientôt comprendre quelle perte il avait faite; trop tard, hélas 1 comme il arrive toujours.

Bentabole, poursuivant, propose deux autres mesures : la première, qu'on rende à Marat les honneurs du Panthéon, et la seconde, qu'on fasse constater l'état de sa fortune pour répondre aux calomniateui-s qui ont osé dire que l'Ami du peuple était vendu à l'étranger, et afin « qu'il devienne manifeste à tous les Français que Marat, arrivé à l'époque de la Révolution dans un état d'aisance, vit depuis décroître sa fortune, qu'il vécut constamment pauvre, pur, et que sa succession n'offre que des dettes. » Il demande que. ces dettes deviennent le patrunoine de la nation, qui se chargera de les acquitter.

Chacune de ces propositions fut adoptée avec le plus vif enthousiasme. Alors Robespierre monte froidement à la tribune : aucune de ses paroles, en cette grave drconstance, ne doit être perdue ; elles sont trop révélatrices.

« Je n'aurais pas demandé la parole, si le droit d'entretenir la société ne m'était en quelque sorte dévolu dans ce moment; si je ne prévoyais que les lionneurs du poignard me sont aussi réseiTés, que la priorité n'a été déterminée

que par le hasard^ et que ma chute s'avance à grands pas. »

Que les honneurs du poignard lui aient été réservés, c'est ' ce que la suite des événements n'a pas prouvé. Que le coup n'ait été déterminé que par le hasard, c'est ce que n'attestent guère les déclarations explicites de l'assassin, son dessein formé à Caen sous l'instigation contre-révolutionnaife des brochures, des journaux, des motions publiques des Girondins fugitifs se proclamant victimes de Marat. Qui, d'ailleurs, essayera de comparer la lutte personnelle que l'Ami du peuple a soutenue contre la Gironde pendant dix-huit mois, aux discours de Robespierre? Marat n'a été frappé au 13 juillet que parce que les hommes d'État l'avaient désigné à la mort dès avril; ils venaient de faire assassiner celui qu'ils n'avaient pu guillotiner. C'était logique.

Quant à Maximilien, qui ne fait pas difficulté de revendiquer pour lui les honneurs d'un coup de couteau reçu par l'Ami du peuple, nous croyons que l'histoire ne saurait mesurer le mérite des hommes à l'importance qu'ils s'adjugent, mais aux actes .accomplis. Or, qui, jusqu'à cette époque, avait fait plus contre les ennemis de Tintérieur que Marat, contre les ennemis de l'extérieur que Danton? L'importance de Robespierre devait sans doute être grande dans la suite, elle n'était que très-faible à cette époque.

« On vous demande, poursuit Maximilien, de discuter la fortune de Marat. Eh ! qu'importe à la République la fortune d'im de ses fondateurs ? Est-ce d'un mémoire qu'on va nous entretenir, lorsqu'il s'agit encore de combattre pour elle?

« L'on réclame les honneurs du Panthéon ! Et que sontils ces honneurs? Qui sont ceux qui gisent dans ces lieux? Excepté Lepelletier, je n'y vois pas un homme vertueux. Estce à côté de Mirabeau qu'on le placera, de cet homme qui ne mérita de réputation que par une profonde scélératesse? Yoilà donc les honneurs qu'on sollicite pour l'Ami du peuple! »

Bentabole. « Ouï, et qu'il obtiendra malgré les jaloux, n

Qu'aurait voulu Robespierre en dernière analyse? 11 était lacile de le prévoir. Il poursuit :

« Ce n'est point aujourd'hui qu'il faut donner au peuple le spectacle d'une pompe funèbre; mais quand, enfin victorieux, la République affermie nous permettra de nous occuper de ses défenseurs, toute la France alors le demandera, et vous accorderez sans doute à Marat les honneurs que sa vertu mérite, que sa mémoire exige. Savez-vous quelle impression attache au cœur humain le spectacle des cérémonies funèbres? Elles font crou-e au peuple que les amis de la liberté se dédommagent par là de la perte qu'ils ont faite et que dès lors ils ne sont plus tenus de les venger; satisfaits d'avoir honoré l'homme vertueux, ce désir de la vengeance s'éteint dans leur cœur, et l'indifférence succède à l'enthousiasme, et sa mémoire court les risques de Toubli. »

Tout cela signifiait : Si vous voulez ne pas oublier Marat plus tard, commencez par l'oublier présentement; si vous voulez plus sûrement venger sa mort, commencez par ne pas venger sa mémoire calomniée; et pour réhabiliter plus sûrement son nom, attendez que les témoms à charge ou à décharge lîe soient plus là. Nous ayons vu, à propos de la mort de Lepelletier, que Marat pensait tout autrement, qu'il croyait qu'on <ioit être très-économe de louanges envers les vivants, et très-prodigue envers les morts. Enfin il est permis d'être de l'avis de Marat et de Bentabole, en attendant que l'histoire plus spéciale de Robespierre ait confirmé son intention réelle. Pour nous, nous croyons que c'est sur la tombe solennellement entr'ouverte des martyrs que se prêtent les serments les plus sincères de les venger; nous croyons que les honneurs publics rendus aux morts sont les plus vifs encouragements laissés aux survivants, aux âmes . vraiment ambitieuses d'immortalité, aux nobles entre toutes. (D'après le Journal des Jacobins du 17 juillet.)

Robespierre jeune ne partageait pas les appréhensions du patriotisme un peu trop scrupuleux de son frère; nous voyons qu'à la séance du 15, il demande que la société fasse enfin connaître à la France quel était cet homme qu'on avait peint comme un cannibale, un buveur de sang, un monstre qui n'aurait pas pu soutenir les regards^ de Thumanité. Il rappelle combien au contraire Marat était bienfaisant, humain; il cite quelques traits qui attendrissent la société.

Dufourny, lui succédant à la tribune, traite la question relative au Panthéon et réfute l'objection présentée par Maximilien : « La justice ne coûte jamais au peuple. C'est ce que je réclame en cette occasion; il faut que le peuple remplisse deux devoiis importants : il faut qu'il dépose Marat au Panthéon, il faut qu'il en fasse sortir Mirabeau. »

Un Jacobin enchérissant demande que le cœur de Marat reste à la société, dont il est la propriété naturelle. Halin répond que les Gordeliers, dont Marat fut membre avant que d'être Jacobin, s'en sont déjà emparés et ne consentiront jamais à s'en défaire.

Dn autre coupe court au débat qui allait se soulever à ce sujet, en proposant de conserver, au lieu du cœur de jVIarat, son esprit. On applaudit, et il est décidé qu une société de gens de lettres poursuivra l'œuvre de l'Ami du peuple. (JouTTial des débats des Jacobins du 18 juillet.)

Le lendemain le frère de Lepelletier, avec le concours de Camille Desmoulins, rédigeait une adresse à tous les Français, sur la mort de l'Ami du peuple; elle leur avait été demandée par la société pour être envoyée aux affiliés des départements. {Journal des Jacobins^ N® 458.)

Mais la commune surtout avait été terrifiée; chargée de l'ordre, elle sentait combien il allait être difficile de le maintenir dans une telle circonstance. Ce fut Henriot, commandant de la force armée, qui le premier y annonça la mort de Marat : a Jurons, dit-il, de venger tous la mort de ce grand homme! » En ce moment, le procureur Hébert, celui-là même

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que la commission des Douze avait fait emprisonner en mai, et que Marat avait fait élargir, Hébert s' adressant à ses collègues : « Je regarde cet événement comme le plus désastreux qui soit arrivé depuis rétablissement de la République. Sans doute le jour de la mort d*un patriote devrait être le dernier jour de tous les aristocrates; mais ne servez pas les intentions de ses ennemis. Tenez une contenance ferme, mais prudente. » Il faut savoir gré au rédacteur du Père Duchcne d'une sagesse que son journal ne permettait pas de soupçonner.

Le fait est qu'il est permis de penser que les Girondins fugitifs, résolus à chercLer, pour dernière ressource, leur salut dans l'excès du mal, avaient pu espérer que l'assassinat de l'Ami du peuple porterait les Parisiens à des extrémités qui achèveraient de soulever la France contre Paris. Or, c'était pour déjouer cet infernal dessein que les agents de l'autorité municipale conjuraient le peuple de veiller sur lui-même. De là aussi toutes les mesures sans grande portée en elles-mêmes, mais auxquelles cependant la commune avait l'air de donner une importance solennelle, pour donner le change aux idées de représailles. Ce qu'il fallait avant tout éviter,* c'était l'éclat d'une juste indignation.

« Je propose pour l'Ami du peuple, dit Hébert, les honneurs de l'apothéose, »

Un autre : « Que son buste soit placé dans le sein du conseil général. »

Un sectionnaire : « Que son corps soit porté à la suite du cortège qui doit orner la fête du ik juillet. »

Le sculpteur Beauvallet est autorisé par le conseil à mouler la figure du niartyr.

Toutes ces motions, suivies d'applaudissements frénétiques, circulaient bientôt dans la ville, soupiraux pratiques au volcan pour prévenir l'éruption.

Toute la section du Théâtre-Français fut invitée à porter le deuil.

La porte de la maison mortuaire fut couverte d'inscriptions; on y lisait entre autres celle-ci :

Peuple, Marat est mort; Tamanlde la patrie, Ton ami, ton soutien, l'espoir de l'affligé Est tombé sous le coup de la horde flétrie; Pleure, mais souviens-toi qu'il doit être vengé.

Et cette autre un peu meilleure : •

Qu'entends-je, ô ciell un poignard homicide Vient de plonger Marat dans la nuit du tombeau l Patriotes, pleurez; vous n*avez plus de guide,

Et le civisme a perdu son flambeau.

Enfin la société des Cordeliers, celle que l'Ami du peuple avait adoptée de préférence, qui l'avait. défendu dès les premiers jours de la Révolution, puis recueilli, caché contre les sbires de Lafayette, les Cordeliers demandent à être autorisés à déposer dans le lieu de leurs séances le coeur de Marat. Ce privilège leur est accordé.

Cependant, depuis deux jours que Tasâassinat avait été commis, rien encore n'avait été définitivement statué sur les funérailles de Marat, tant les esprits étaient troublés; la foule continuait à encombrer la rue des Cordeliers, tout le mond« aundt voulu voir une fois encore l'Ami du peuple; il est donc vrai qu'on ne sent tout le prix d'un bien que quand il est perdu. Il avait été impossible d'exposer le corps dans la maison mortuaire, à cause des difficultés locales; on avait dû prendre même les plus grandes précautions pour l'embaumement, car la décomposition du sang avait été si prompte qu'on craignait à chaque instant que les chairs ne se détachassent d'elles-mêmes; d'heure en heure, elles se putréfiaient; pour pouvoir stationner à côté du cadavre on était obligé de brûler des aromates en quantité considérable ; c'est pourquoi les autorités seules avaient accès, ou les amis intimes. Simonne Evrard, profondément triste, mais calme

et résignée comme la statue de la vraie douleur, ne quittait pas le chevet du lit; insensible à tout ce qui se passait autour d'elle, seule peut-être elle sentait réellement toute Tirréparabilité de la perte qu'elle venait de faire, que tout ce peuple qui bourdonnait au dehors avait faite.

Le 15 au soir, Drouet, à l'ouverture de la séance de la Convention, prit la parole pour réclamer l'impression du discours qu'il avait prononcé la veille, et il ajouta : « Voilà quarante-deux heures que les restes de notre collègue sont sans sépulture, w

Bentabole. «Je demande qu'on s'occupe des moyens d'honorer sa mémoire; je demande que le comité d*instruction publique nous présente le mode d'après lequel on fei-a les funérailles de l'Ami du peuple. »

David. « Hier, le chirurgien qui a embaumé son corps m'a envoyé demander de quelle manière nous l'exposerions aux regards du peuple dans l'église des Gordeliers... J'ai pensé qu'il serait intéressant de l'offrir dans l'attitude où je l'ai trouvé, -écrivant pour le bonheur du peuple. »

L'inquiétude causée par l'insurrection des départements; les menaces de Wimpfen, général des troupes contre-révolutionnaires, de se présenter à la tête de son armée de soixante mille hommes pour immoler tous les Montagnards; les proclamations incendiaires des Girondins fugitifs; l'appréhension des connivences entre les royalistes cachés à Paris et ceux des provinces soulevées, tant de dangers réels avaient fait ajourner la fête anniversaire du 14 juillet. Mais les patriotes se disposaient à la remplacer par la solennité qu'ils donneraient aux obsèques de, Marat.

On avait d'abord officiellement annoncé qu'elles aiîraieni lieu le 17, on fut obligé d'avancer le jour de l'inhumation. La section du Théâtre-Français (des Gordeliers) avait obtenu la faveur d'être gardienne du corps ti'ansporté dans l'église des Gordeliers, et déposé sous une estrade de quarante pieds d'élévation ornée de tentures tricolores. David avait fait cou-

MORT DE MARAT. - FUNÉRAILLES. Î8l

vrir le corps d'un drap mouillé; en outre, pour combattre la putréfaction, on y brûlait continuellement des parfums, on y répandait des odeurs; aux deux côtés on avait déposé la baignoire et la chemise teinte du sang du martyr; tout était disposé de manière à rappeler les circonstances qui avaient accompagné la mort.

C'est le mardi 16, vers les cinq heures du soir, que commença la cérémonie funèbre. David en avait été nommé l'ordonnateur. La bière était déposée sur une sorte de lit de repos élevé sur des gradins, et portée par douze hommes. La simplicité des ornements rappelait la noble indigence de l'Ami du Peuple; tout disposait au recueillement, à la douleur, au deuil. De jeunes filles vêtues de blanc et de jeunes garçons, portant à la main des branches de cyprès, environnaient le corps. La Convention suivait tout entière; puis venaient les autorités, puis les clubs, puis la foule. Le chemin était court de l'église à l'emplacement destiné à la sépulture, quelques centaines de pas seulement; on avait paré à cet inconvénient en faisant suivre au cortège une marche qui permît à la foule de se dérouler et de s'étendre sur plusieurs points, qui permît au peuple de revoir une dernière fois son ami. Le convoi partit de la rue des Cordeliers, passa par la rue de Thionville (Dauphine), le Pont-Neuf, le quai de la Ferraille, le Pont-au«Change, remonta jusqu'au Théâtre- Français (Odéon), et de là se rendit aux Cordeliers. Le cortège chantait des airs patriotiques; de cinq en cinq minutes on tirait le canon au Pont-Neuf.

Alors on procéda à l'inhumation dans le jardin même des Cordeliers, sous ces arbres où, tant de fois, Marat avait concerté avec les patriotes les moyens de servir la liberté. Le matin même, David s'était exprimé en ces termes à la Convention : « Sa sépulture aura la simplicité convenable à un républicain incorruptible, mort dans une honorable indigence. C'est du fond d'un souterrain qu'il désignait au peuple ses amis et ses ennemis; que mort il y retourne, et que sa vie

28S JEAN-PAUL MÀRAT.

nous serve d'exemple. Caton, Aristide, Socrate, Timoléon, Fabricius et Phocion, dont j'admire la respectable vie, je n'ai pas vécu avec vous, mais j'ai connu Marat, je l'ai admiré comme vous ; la postérité lui rendra justice. » '

J.-F. Martin, sculpteur, avait imaginé pour tombe ut tertre, formé de blocs de pierres, simulant un entassement de rochers granitiques, symbole de l'inébranlable vigueur avec laquelle TAmi du peuple ayait soutenu les coups de la tempête contre-révolutionnaire, symbole aussi de Tinanité des efforts des ennemis de la liberté pour étouffer ses principes. Dans une ouverture pratiquée entre deux de ces blocs s'ouvrait une sorte de souterrain fermé par une grille en fer; ce souterrain rappelait toute la vie politique de Jlarat, ses persécutions, ses souffrances; n'avait-il pas été obligé pendant près de trois ans, pour écliapper à la police, de se cacher de cave en cave, de rédiger ses feuilles révolutionnaires dans l'obscurité de sa prison? Mort, il y revenait comme pour dire au peuple : Je suis là, rappelle- toi mes principes. Au-dessus du bloc d'entrée de cette tombe était placée provisoirement une urne funéraire qui contenait le cœur de celui qui avait tant aimé la patrie; et sur le tertre, qui recouvrait le dernier asile de l'Ami du peuple, s'élevait une sorte de pyramide quadrangulaîre surmontée d'une urne; on lisait gravée sur la pierre cette simple épitaphe : Ici repose Marat, VAmi du peuple y assassiné par les ennemis du peuple y le 13 juillet 1793. Tout autour du monument s'élevaient des arbustes pleins de vie, et qui devaient grandir et renaître d'eux-mêmes, comme les principes maratistes qu'ils syriibolisaient. Les frais n'avaient point été épargnés; les archives possèdent encore le total, qui s'élève à la somme de six cent soixante-huit livres deux sous huit deniers.

Dans la bière, à côté du corps, on avût mis deux bottes; l'une renfermait les entrailles, et l'autre les pounK>ns de la victime. Sur la demande de Dufourny, les c&uvres de l'infatigable journaliste furent aussi déposées dans la tombe.

Voici en quels termes le Journal de la Montagne rend compte de la cérémonie : a La dépouille mortelle de Marat a été portée en pompe jusque dans la cour des Cordeliers. Cette pompe n'avait rien que de simple et de patriotique. Le peuple, rassemblé sous les baimières des sections, suivait paisiblement. Un désordre, en quelque sorte imposant, un silence respectueux, une consternation générale, offraient le spectacle le plus touchant. La marche a duré depuis six heures du soir jusqu'à minuit; eUe était formée des citoyens de toutes les sections, des membres de la Convention, de ceux de la commune et du département, des électeurs et des sociétés populaires. Arrivé dans le jardin des Cordeliers, le corps de Marat a été déposé sous les arbres, dont les feuilles légèrement agitées réfléchissaient et multipliaient ime lumière douce et tendre. Le peuple environnait le cercueil en silence. Le président de la Convention a d'abord fait un discours éloquent, dans lequel il a annoncé que le temps arriverait bientôt où Marat serait vengé; mais qu'il ne fallait pas, par des démarches hâtées et inconsidérées, s'attirer des reproches de la part des ennemis de la patrie. Il ajouta que la liberté ne pouvait périr et que la mort de Marat ne ferait que la consolider. » {Journal de la Montagne ^ N** 48.)

Après ce discours du président de l'Assemblée, et ceux des principales autorités, le peuple commença à défiler en colonne devant le monument, sous les bannières des clubs; chaque section s'arrêtait un instant, l'orateur prononçait une allocution, et le cortège reprenait sa marche. Les discours , d^ ces présidents de sections, pour être moins prudents que ceux des corps constitués, n'en exprimaient que mieux les vrais sentiments du peuple. Le citoyen Guiraut, par exemple, s'exprimait ainsi : « Marat était à lui seul une montagne, il fallait l'abattre à tout prix... Vous qui n'ayez vu dans Marat que des crimes, vous qui sans cesse l'avez traité d'homme de sang, où sont ses victimes?... » Nous venons de parcourir la liste générale et très- exacte des condamnés à mort par le

Tribunal révolutionnaire, depuis onze mois (du 17 août 1792 au 17 juillet 03), et parmi les soixante- quatre guillotinés dans cet espace de temps, nous ne trouvons pas un seul nom des citoyens dénoncés par TAmi du peuple; si les Girondins sont en ét^t d'arrestation en ce moment, s'ils méritent, à ce titre, Tépithète de victimes, Marat n'a-t-il pas été la leur aussi? Donc Guiraut n'exagérait rien.

Le sans -culotte Léchard s'exprima en ces termes : « Marat, ombre illustre et chérie, tes bienfaits seront toujours présents à notre mémoire, ton amour pour la liberté rallumera notre haine pour le despotisme; tu seras encore dans le tombeau l'effroi des méchants, la consolation des amis de rhumanité!... Il avait par-dessus tout l'art de pénétrer le cœur de l'homme, de le suivre dans ses mouvements. Il visitait les malheureux, il leur portait des secours, il essuyait leurs larmes, il plaidait surtout, avec l'éloquence de l'âme ulcérée, la cause de l'homme persécuté. S'il était l'effroi du général perfide, il était le père, l'ami, le plus ardent défenseur du soldat opprimé... Quoi! Marat pour toujours serait descendu dans Tempire des morts? Non, un homme tel que toi sera immortel; ta mémoire ornera la postérité, fera la gloire de la patrie, et si tu n'es pas au Panthéon, c'est que ta place est dans le cœur de tous les Français. »

Enfin Torateur de la section de la République nous semble le mieux inspiré. « Il est mort, l'Ami du peuple. Point d'éloges. Son éloge, c'est sa conduite, ses écrits, sa plaie saignante et sa mort; la consternation du peuple, voilà le plus éloquent de tous les éloges. 11 me semble entendre sa voix nous dire : Républicains, séchez vos pleurs, c'est aux esclaves à se lamenter; le républicain ne verse qu'une larme, c'est sur les malheurs de la patrie, et il songe à la venger. Ce n'est pas moi qu'on a voulu assassiner, c'est la République; ce n'est pas moi qu'il faut venger, c'est la patrie... Que le sang de Marat devienne une semence d'intrépides républicains. Oui, nous imiterons ta mâle énergie; oui, nous

écraserons les traîtres avec la massue de la loi; oui, nous vengerons ta mort à force de courage, à force de haine pour les traîtres, à force de vertus républicaines. Nous le jurons sur ton corps sanglant, sur le poignard qui te perça le sein. Nous le jurons! »

Pendant toute la nuit la foule se pressa autour de la tombe. Ce serment aux flambeaux ajoutait à l'impression sinistre que laissait cet antre souterrain renfermant un cadavre assassiné. Toute l'existence de Marat se représentait involontairement dans l'esprit des spectateurs, et elle n'était marquée que par des persécutions, persécutions souffertes toujours pour la même cause, la cause de la liberté. Il nous semble qu'il était nécessaire qu'après une telle vie un tel homme mourût assassiné, afin de n'avoir pas le temps de préparer sa tombe, afin qu'on pût le surprendre dans la pauvreté, et que, par conséquent, il ne fût permis à personne de nier son désintéressement! Qu'on s'étonne, après cela, de l'enthousiasme de quelques-uns. Il semblait, en outre, qu'il planât sur la mémoire de cet implacable censeur quelque chose d'extraordinaire. En effet, nous avons fait remarquer déjà qu'on ne le voyait presque jamais, même dans les moments où il fut libre; on l'avait peut-être aperçu le jour de son triomphe, mais presque personne ne pouvait se glorifier d'avoir été lié d'amitié avec lui; c'était presque un être de raison, c'était une voix qu'on entendait dans toutes les circonstances les plus critiques, c'était un regard qui partout pénétrait; il s'appelait lui-même YŒil du peuple. On ne savait au juste d'où il venait, si même il était Français ou non; dix orateurs le font naître en dix endroits différents; on aurait dit quil ne représentait pas tel ou tel peuple, mais l'humanité. On l'avait dépeint comme le promoteur de toutes les mesures sanguinaires, et quand on venait à se demander quelle existence il avait tranchée, aucune; quel sang il avait versé ou fait verser, force était de répondre : le sien, rien que le sien. A cette pensée, on était contraint de s'avouer qu'on avait été

dupe, dupe de qui? De ceux bien certainement qui venaient de le faire assassiner par une femme fanatisée. Et où étaient ces hommes en ce moment ? Ils dirigeaient les mouvements de l'armée qui marchait sur Paris pour égorger les patriotes. Qui donc avait calomnié, d'eux ou de Marat? L'Ami du peuple ne mourait pas même assassiné comme on l'est d'ordinaire; ce tribun , qui avait été à lui seul plus fort que toute la Gironde, plus fort que tous les royalistes, il succombait frappé par Fêtre le plus faible, par la main d'une femme, comme on ne prend qu'au piège le lion terrible que le chasseur n'ose regarder en face ! Toutes ces réflexions diverses donnaient à la cérémonie un caractère étrange.

Le surlendemain eut lieu la fête de la translation du cœur de Marat au club des Cordeliers. Vingt-quatre membres de la Convention et douze de la commune assistèrent à cette deuxième cérémonie funèbre. Quelques membres de la société crurent honorer leur ami en demandant la permission de clioisir au garde-meuble l'un des plus beaux vases, « pour déposer les restes du plus implacable ennemi des rois dans les bijoux attachés à la couronne. » A cette occasion encore, on prolongea la route dans le jardin du Luxembourg; on avait élevé à différents intervalles des reposoîrs où chacun avait apporté pour ornement ce qu'il avait de plus beau : il se mêle toujours dans le présent quelque chose des préjugés et des habitudes du passé; c'est ce qui explique qu'aient pu avoir lieu, sans protestation, les extravagances qui vont suivre.

C'est ainsi qu'une députation ayant annoncé que le dimanche 28 juillet elle élèverait un autel au cœur de Marat, les paroles les plus hyperboliques, les plus saugrenues furent prononcées en cette cu-constance. Un nommé Ballin compare Marat à Jésus-Christ et s'écrie : « Serait-il donc vrai qu'il fallût à la nature plusieurs milliers d'années pour produire des hommes de la trempe de Jésus et de Marat ? » Le citoyen Morel, enthousiasmé par ce rapprochement, qui lui semble

sublime, monte à la tribune pour le développer : « Cette comparaison est juste sous plus d'un rapport; comme Jésus, Marat aime ardemment \ë peuple et n'aime que lui ; comme Jésus, Marat déteste les nobles, les prêtres, les riches, les fripons ; comme Jésus , il ne cesse de combattre ces pestes de la société; comme Jésus, il mena une vie pauvre et frugale; comme' Jésus, Marat fut extrêmement sensible et humain ; etc., etc.. » On sent que le parallèle pouvait s'étendre à l'infini; nous soupçonnons l'orateur d'être un défroqué déguisé en ultra ; l'habitude du théâtre rend apte à tous les rôles.

On dirait vraiment que la comédie avait été préparée d'avance, car voici venir un autre orateur qui entonne une sorte à*o cor Jesu! o cor Marat! Mais se présente le sansculotte Brochet, qui s'indigne d'un si timide rapprochement : « Marat, s'écrie-t-il , Marat n'est pas fait pour être comparé à Jésus; celui-ci fit naître la superstition, il défendait les rois, et Marat eut le courage de les écraser; il ne faut pas parler de Jésus-Christ, ce sont des sottises. »

Arrêtons-nous ici, la plume tombe de pitié; toutefois nous devions citer ces extravagances pour mettre le peuple en garde contre ses faux ou sots amis ; mais que les aristocrates ne s'en targuent pas trop aujourd'hui, ils nous forceraient à leur rappeler que cette farce du cœur sacré de Marat n'était après tout qu'une imitation qui ne pouvait <être surpassée en comique, par nos historiens modernes, qu'en la représentant comme sacrilège.

Pour revenir à la translation du 18, nous dirons que l'urne renfermant le cœur de l'Ami du peuple fut suspendue à la voûte de la salle des séances des Cordeliers, et que le président ferma la cérémonie par ces paroles : a Réveillezvous, Cordeliers, il est temps. Courons venger Marat, courons essuyer les larmes de la France éplorée. Nous avons juré que ses ennemis seraient destitués et proscrits; le serment est sacré, nous l'avons fait au peuple. »

On ne peut quitter ce sujet sans se demander quel sera îe jugement de Thistoire sur cet événement. Nous ne craiî^nons pas de répondre qu'U est tout tracé, s'il est vrai que i i complicité par instigation ne se révèle jamais par preuves notariées, surtout quand l'instigateur est habile, et l'assassin bien préparé; oui, la déclaration de la postérité est tracée d'avance, s'il est vrai que l'histoire ait le droit de rendre des jugements sur preuves inductives; or, jamais cause n'en a présenté de plus probantes, et jamais l'hisloiie n'a reculé devant ces sortes de présomptions. Si donc chacun de nous est juré au tribunal de la postérité, c'est en cette qualité que j'aflirme en conscience que, dans l'assassinat de Marat, les (lirondins fugitifs sont complices de Charlotte de Corday.

Qui a concouru le 31 mai le plus directement à la mise en accusation de la Gironde?. Marat.

Sur qui conséquemment devait retomber le plus directement la haine des Girondins ? Sur Marat, et le procès d'avril ne l'avait que trop démontré antérieurement déjà.

D'où part Charlotte le 13 juillet? De Caen, résidence des Girondins qui se sont enfuis.

A l'instigation de qui vient- elle à Paris? A l'instigation de Barbaroux, un Girondin, le plus ardent de tous.

A qui s'adresse -t -elle à son arrivée?, A de Perret, un Girondin encore.

Que vient- elle faire? Elle ne s'en cache pas, elle vient assassiner Marat.

Pourquoi ? Elle ne s'en cache pas davantage, parce qu'il est l'homme du 31 mai.

Quelle foi politique professe -t- elle? Celle des fédéralistes.

Ne voilà-t-il pas plus d'inductions qu'il n'en faut pour appuyer un jugement juridique? Et combien d'autres pourraient être tirées encore, s*il s'agissait d'une étude autre que celle qui nous occupe en ce moment.

Mais que penser aussi des modernes qui reprochent cn-

core aujourd'hui à Marat de s'ètrè caché ? Le IS juillet 93, bien qu'agonisant, il se laisse approcher par un visiteur qui se disait malheureux et persécuté; il est traîtreusement assassiné! En vérité, je lui sais gré d'avoir été plus prudent pendant quatre années, car depuis quatre ans, grâce à sa vigilance, à son courage, à la rectitude de son jugement, à !a vérité de ses principes, la Révolution démocratique va toujours croissant et pose les bases de la politique de l'avenir, contre laquelle ne prévaudront pas les tartuffes du libéralisme, je vous le jure.

Voulez-vous dire que vous regrettez que Marat n'ait pas reçu plus tôt le coup de mort ? Je vous crois, et j'en sais les raisons. Mais au moins soyez sincères ; osez glorifier hautement l'assassin, ayez le courage de votre foi politique, et ce courage vous fera moins mépriser, s'il ne vous absout pas entièrement.

Quant aux Girondins fugitifs, meurtriers par complicité, nous n'hésiterons pas dans l'expression de notre anathème. Oui, trois fois honte à eux, car ils sont triplement coupables de lâcheté! Lâches d'avoir eu recours au couteau, quand ils avaient encore la plume dans leurs journaux, seule arme dont l'Ami du peuple s'était servi personnellement pour les combattre, arme de la raison, comme il l'appelait; lâches de recourir à l'assassinat contre un homme qui, lui, avait hautement déclaré à la Convention, dans une séance orageuse, qu'il ferait à ses ennemis un rempart de son corps, si jamais quelqu'un osait porter la main sur eux; lâches enfm d'avoir employé un bras étranger. N'est-ce pas en effet un opprobre éternel que parmi tous ces héros de tribune, si ardents en paroles, si fougueux en menaces, ne se soit pas trouvé un homme pour frapper un homme ? Il semble qu'en effet le courage de la conviction ôte en quelque sorte à l'assassinat la ^étrissure morale dont on est convenu de le couvrir; mais la lâcheté qui, pour se venger, arme la main d'une femme, exalte son fanatisme républicain comme d'autres

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