JANVIER-MAI
SOMM AiRB. — Marat après le 22 janvier se réfugie à Londres. — Il règle avant tout ses comptes avec ses souscripteurs. — Analyse de la brochure intitulée A-pelàla nation. — Analyse de la Utttrgur t*>ndfe j\tdieiaire. — Analyse de la DénoneMit* eonlre Aecker. — Analyse de la Nouvtlie dénonciation contre Meck r. — Compani* son entre la conduite do Marat à Londres et celle des émigrés à Tarin.
Deux mois environ après l'expédition du 22 janvier, un curé de TArdèche écrivait à Camille Desmoulîns : « Vous ne dîtes plus rien de l'Ami du peuple, n'est- il pas encore remonté dans sa guérite ? Tout le monde demande ici de ses nouvelles; je vous en demande à vous, au nom de trois centmiDe Vîvarais. » [Uévolutions de France et de BrabarUy N**25.)
Traqué comme une bête fauve pour le crime irrémissible d'avoir une opinion politique irréfutable et le courage de son opinion, Marat avait pris le parti de quitter la France. Qu'y pouvait-il? On venait de briser ses presses, de saccager son imprimerie, de saisir toutes ses collections, de le ruiner; le pouvoir était resté maître du champ de bataille. L'Ami du peuplé n'avait plus qu'à s'exiler. Il se réfugia en Angleterre, où depuis quinze années, depuis ses Chaînes de resdavage, il entretenait des relations avec les patriotes anglais, où sa renommée avait grandi encore de tout le bruit que son nom faisait à Paris depuis un an surtout. C'était sans doute une consolation , mais bien faible : « On n'emporte pas sa patrie à la semelle de son soulier, » a dit Danton ; cri du cœuï» poignant comme un cri de fils.
Si vous en doutez , écoutez : « Du rivage où m'a jeté »*
MARAT A LOxNDHKS. 211
tempête, nu, froissé, couvert de contusions, épuisé par mes eflbris et mourant de fatigvie , je tourne avec effroi les yeux vers cette mer orageuse, sur laquelle voguent avec sécurité mes aveugles concitoyens ; je frissonne d'horreur à la vue des périls qui les menacent, des malheurs qui les attendent; je gémis de ne pouvoir plus leur prêter une main secourable. Mais dans Timpuissance où le cruel destin m*a réduit, il ne me reste que de vaines réclamations contre les pilotes perfides et barbares qui exposent le navire à périr, et qui m'ont fait jeter à l'eau, en feignant de vouloir apaiser la tourmente. » {Appel à la nation.) Parlons sans figure : la France encore concentrait toutes les préoccupations de l'exilé. Mais qtfa-t-elle donc d'irrésistible, cette France qu'on ne peut renier, qu'il est impossible de ne pas chérir, même ingrate? Ole ace qui fait tout pardonner en chacun de nous : elle a le cœar; or, partout où bat un cœur on peut fonder une espé- RUïce. Marat donc espérait encore en elle.
D'ailleurs une intelligence aussi active, une âme aussi ^ente pouvait-elle s'affaisser dans le désespoir ou l'indiffé- '^ûce? Pesez sur ces ressorts d'acier, vous en triplerez la ^goeur; après tout, pourquoi s'était-il jeté dans la carrière Politique? Pour faire triompher la justice. Le peuple était-il **^oins injustement opprimé, moins indignement trahi, par ce ^ï^€son défenseur souffrait? Marat se remit à l'œuvre. « Depuis m séjour à Londres, écrira- 1- il au 18 mai 1790, il n'est 'tide ma plume que trois brochures : Y Appel à lu nation, la *Uresur l'ordre judiciaire et la Seconde dénonciation contre ^^ccker. Ce sont ces trois ouvrages que nous nous proposoiïs d'analyser. Mais auparavant, réglons encore les comptes ^^Ji journaliste. Au moment de partir, l'Ami du peuple avaitl T^envoyé à ses souscripteurs le prix de leurs souscriptions,; ^îiTïant mieux perdre les numéros avancés que de manquer à ses engagements. Ses scrupules à cet endroit étaient si rigoureux, que six mois après l'affaire du 22 il écrivait encore : * W est possible que dans le nombre quelques souscripteurs
aient été oubliés; ceux qui ont quelque répétition à me faire sont prié^ de s'adresser à M. Gollin. » [L'Atni du Pevpk. N** £G4.) On aime cette susceptibilité fondée sur le seotiment de la (Jignité de soi-même. Pour moi, je ne crois pas à la probité politique qui n'a pas pour base la probité de rhoinme privé.
Comptes réglés, analysons les trois ouvrages en question. Le premier annonce dans son sous-titre l'objet de récrit tout entier : Appel à la mil ion ^ par J.-P. Marat^ VAmi du peuple^ citoyen du district des CordelierSy et auteur de plusieurs ouvra (/es patriotiques ^ contre le ministre des financn, la municipalité et le C/iâtelet , suivi de V Exposé des raism urgentes de destituer cet administrateur des deniers publifij de purger cette corporation et d'abolir ce tribunal^ redoutables suppôts du despotisme. C'était une brochure in-8* de 67 pages, avec l'épigraphe du journal : Vitani impendm vero.
S'il fait appel à la nation, c'est que les ennemis publics qui dominent le Corps législatif se soulèveraient à son DOffl seul ; c'est que, aveuglés par leurs passions, et sourds à la voix du devoir, ils immoleraient sans pitié l'homme intègre qui osa dévoiler leurs noirs projets et défendre contre euxl^ cause de la liberté. Sa résolution est prise : « Avant de tomber sous les coups de la tyrannie, j'aurai la consolation dfi
couvrir d'opprobres mes lâches persécuteurs; j'envelopperai ensuite ma téie dans mon manteau, et je présenterai le cou au fer des.ah-sassins. w
L'auteur remonte à l'exposé des faits qui lui ont valu te persécutions qu'il a éprouvées. Nous ne nous répéterons pas» le chapitre précédent en a reproduit le tableau; s'il aquel<|»^ couleur, c'est au maître qu'il faut en reporter le mérite 1* se disculpe des différents reproches qui lui ont été adresse? par d'Iionnùtes citoyens; c'est à ceux-ci seulement qu il veut répondre : « On ni'a reproché de n'avoir gardé aucune mesure dans mes réclamations. — ilais quoi! aigri par k*»
MAUAT A LONDRES. ' ri3
plaintes que Ton m'adressait de tous les côtés coufre les agents du pou^'oir, harcelé par la foule «d'opprimés qui avaient recours à moi; révolté des aibus continuels de Tautorite, des attentats toujours nouveaux des suppôts du de-^polisme, pouvais- je n'être pas pénétré d'indignalron contre les auteurs de tant de forfaits, ne pas déployer à leur égard toute rhorreur qui remplis'^ait mon âme?... Ignore-t-on qu'il n'y a que la crainte du plus affreux scandale qui puisse contenir les méchants? C'est la seule arme qui me restait contre les ennemis de la patrie ! »
Après avoir démontré combien rAssembîée, la municipa- Fité, le Châtelet, Lafayette se sont rendus coupables par Fe» pédiiion du 22, affaire qui faillit exposer la capitafle aux horreurs de la guerre civile, il s*écrie : « Ne sortons pas de la nature : il ne faut rien attendre de bon des déposhaires de Tautorité, il faut les clouer à leurs devoirs; îl ne faut pas exiger qu'ils soient bons, il faut les empêcher d'être méchants; îl'faut donc les suiTeiHer sans cesse... 11 faut cfimposer un tribunal devant lequel les censeurs publics traduiront les agents du peuple qui ont abusé de l'autorité. » Il termine par ce portrait de nos pères, j'allais dire i)ar notre portrait : u Sanslumières, sans mœurs, sans caractère, nous ne sommes qu'un tissu de frivolités, de faiblesses et de contradictions. Nous prostituons la sensibilité et nous méconnaissons le sentiment. TSous ne savons pas aimer, et noussonrmes idolâtres; nous vouions juger de tout, et nous ne savons pas apprccirr; nous nous engouons de chimères; nous caressons lios ennemis, et nous négligeons nos amis; nous fêtons les fripons adroits qui cons|/ircnt contre nous, et nous dégoû- ^ns lestages qi>i nous ôchîircnt ; nous adorons les 'hypocrites nui travaillent à nous perdre, et nous abandonnons les h^mes de bien qui se font anathème pour nous sauver. »
L'Ami du peuple espérait que cette histoire du passé pourrait servir de h»';on à ses concitoyens, que le rappel des conseils qu'il avait donnés ramènerait quelque confiance ea '
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en règle contre le directeur des finances. {U.Anù' du pmtp N<»â8'.) Néanmoins , quelques jours après-, on: Usait ài là de nière page de soir numéro>101 ^ eni forme dlavertiasemai a On tpouve* aotuellement aui bureau de Fauteur laidénond tiouîde TArai; du* peuple' contre M.. NecbeE. » Cette broche était. prête depuis le & novembre, mais auoun imprime n'aurait» osé la mettre aous presse. Marat, comme nous Favo dilv lova depuis- toutes les difficultés en se faisant' imprime lui?-même et fit paraître la première dènonciatiom
La brochure 'portait pour titre : Dénonciation faite tribunal du public^ par M. Mt/rat, l'Ami du peuple^ corn M. NerkcTy premier ministre dos finances. In«-8^ de 69 pag( toujoui^ avec la môme épigraphe, celle du journal^ gravée et partout, comme le mémento mori de l'auteur. Il faut cro qu'elle: eut quelque succès puisque, deux jours après s apparition, le journaliste avertissait ses lecteurs {L'Ami peuple^ N'» 103) « que la dénonciation était déjà contrefai peutr-être même dénaturée et méconnaissable^ » Le mom( était opportun pour la. publier vers le 20 janvier (soua rapport Marati ne manquait pas d*habileté), puisqu'à ce époque l'auteur était décrété'de prise de corps, comme éc vain incendiaire;, puisque toute la presse s'était émue à ( aroêtés cliacun sentant très-l}ien que son tour ne tarder pas à venir si tous ne se faisaient solidaires de la cause de liberté violée, puisque l'attention publique était éveillée s lui. Nous le verrons, dans certaines^ circonstancesv obalï reusement défendu par ses collègues les journalistes; m ne nous méprenons pas trop sur ce zèle, examinons bien faits qui se passent, et nous reconnaîtrons que cç fut toujou comme en celle-ci, quand le péril était général. Marat n'éJ pas'aimé, môme de Camille, qui donna successivement lau ses all'ections aux plus indignes. Ne serait-ce pas une ' marques distinctives de la véritable supériorité?
Revenons à \ix dénonciation. On mettait le journaliste déflide produire* se* preuves contre le ministre : a £li bî
MÂRAT Â LONDilES. iVT
messieurs, répondît-il, je vais m'expliquer de manière à être entendu de tout le monde. » iNotez qu'un jour, le 21 octobre^ Necker s'était présenté en personne au district des Filles- Saint-Thomas pour se justifier de certains soupçons ; c'était indiquer à ses ennemis à quel tribunal le ministi*e voulait qti'pn en appelât; Marat répondait donc à son appel en: sadrpssant au public, c'était loyauté; ajoutons que c'était courap;e aussi, lui si petit, le ministre si grand, et le public si prévenu en faveur de ce dernier. En général, les critique» font trop bon marché des dangers passés ; l'historien ne doit pas les oublier; nous en tiendrons toujours compte.
Et d'abord, convainquons-nous bien que l'auteur n'était animé d'aucun motif dé vengeance personnelle : « De mes jours je n'ai vu M. Necker ; je ne le connais que par la rpnommée, par quelques-uns de ses écrits, et surtout paw ses opérations... Tout différend entre lui et moi ne peut avoir qu'un intérêt public, et nous ne pouvons- être jugés qu'au tribunal de la nation... A la vue d'un combat aussi inégal combien perdraient courage ! Le mien n'est pas même ébranlé; fai pour moi le sentiment de la pureté die mon cœur, Ténergic (le la vertu et la ft)rce irrésistible de la vérité. » Remarluons encore, à ce propos, qu'en vérité les critiques sont bien injustes d'accuser le journaliste d'avoir déponcé tel et tfei parce qu'ils avaient été académiciens. On doit commencer ft s'apercevoir que Marat a successivement dénoncé tous les fonctionnaires: il n'y avait donc pas parti pris contre les uns plutôt .'jue contre les autres. Si Bailly était de l'Académie, Lafayette n'en était assurément pas ; s'il les attaque, c'est uniquement comme fonctionnaires prévaricateurs; n'était-ce pas S' m devoir? Ce que nous disons de Bailly peut s'applilueràC«»nd.»rcet le pensionné, â Lavoisier l' ex-fermier géné- ^•» à tous les autres.
Mirât dans sa première dénonciation débute par quel- ?0P8 détails relatifs à Necker, considéré comme banquier "ïche de treize à quatorze millions , acquis en partie par Ic
discrédit des billets du Canada, par la ruine de la Compagnie des Indes : « Son opulence n'est à mes yeux qu'un titre de mépris, car elle vient de Tagiotage... Appeler un agioteur à la tête des finances, c'était remettre à un chevalier d'industrie l'administration des richesses publiques, c'était' perdre l'État. » Marat n'était pas de ceux qui croient qu'on peut en quelques années gagner des millions sans quelque manœuvre légalisée peut-être, mais non pas légitime. Il croyait encore que le passé d'un homme est une forte présomption pour l'avenir; qu'un ex-agioteur ne sera jamais qu'un maltôtier ; que le redde qnod debes est de droit imprescriptible contre ces honnêtes fripons.
Passant du banquier au ministre, de l'homme privé à l'homme public, il le suit dans tous ses actes relatifs à sa politique pendant la Révolution, et il nous le représente « comme un homme adroit, qui cherche à concilier les intérêts des ennemis publics avec ceux du peuple, et qui, pour se maintenir en place, nage sans cesse entre deux eaux. » Rien n'a échappé à l'accusateur, il va dpnner les preuves d'infidélité du prévenu. Ses chefs d'accusation se réduisent à cinq principaux, dans lesquels se résument tous les autres.
Rappelant d'abord toutes les circonstances qui ont amené le soulèvement des Parisiens et la prise de la Bastille, il ajoute : « A qui fera-t-on croire que Necker, entouré comme doit toujours l'être un ministre aussi adroit, n'ait eu aucune connaissance de ce qui se tramait dans le cabinet, à supposer qu'il n'y ait pris lui-même aucune part? A qui persuaderat-on qu'il a ignoré le mouvement des troupes qui devaient bloquer Paris, qu'il n'a pas été instruit de leur approche, de la marche d'une armée de 50,000 hommes? Les ordres de faire avancer ces troupes avec des trains d'artillerie n'ont
pu être expédiés que par le ministre de la guerre, le marquis de Puységur, alors le très-humble serviteur du favori; et les ordres de fournir aux frais immenses de cette horrible équipée n'ont pu être donnés que par le directeur général des