MARAT A LONDRES
Gnances. Il sav^t donc parfaitement ce qui se passait, et il s'est tu!... Comment donc a-t-il gardé le silence? comment n'a-t-il pas éclaté dans le conseil ? Comment n*a-t-il pas Informé les États Généraux de ce qui se tramait contre la nation? Comment n* a-t-il pas instruit la nation elle-même?... S'il redoutait les dangers qu il y aurait à révéler ces horribles mystères, du moins la confiance que la nation avait en lui, l'humanité, le sentiment, Tbonneur lui faisaient un devoir de quitter sa place et de dévoiler la trame odieuse dans une lettre qu'il aurait laissée à un ami de confiance pour être présentée aux États Généraux. » Je ne sache pas que Tillustre fille du grand ministre ait répondu quoi que ce soit à ces accusations. Elle a préféré le parti d'un noble dédain; c'est le dernier qu'il faut prendre en histoire, parce que nous savons au juste aujourd'hui ce qu'il vaut : le rôle est trop facile pour qui ne peut répondre.
Mais, dira-t-on, comment imaginer qu'il soit entré pour çien dans ce complot? N'a-t-il pas été sacrifié lui-même? Oui, sans doute, il Ta été; et pouvait-il ne pas l'être ayant affaire à des gens de la cour? 11 avait à leurs yeux un tort impardonnable : celui d'avoir provoqué les États Généraux, dont ils redoutaient la venue. Aussi, dès qu'ils se sont crus maîtres du champ de bataille, l'ont-ils rejeté comme un vil instrument désormais inutile. 11 est arrivé à son égard ce qui arrive dans toutes les conjurations : on profite de la trahison et on sacrifie les traîtres. Le premier chef d'accusation se termine par cet argument : « Taire une conspiration que le devoir oblige de révéler, c'est s'en rendre complice. M. Nocher ne l'a pas dévoilée. Qu'en conclure? Que la nation doit ^ punir comme un traître, ou le renvoyer comme un imbé- ^''6. 11 peut opter. »
Nous ne savons trop ce que les historiens les plus libé-
^^X pourraient répondre. Le fait est qu'ils n'ont point sou-
'^^'^ ces objections dans leurs livres, itvions-nous tort de
^^oramander l'étude des livres de Marat aux Tacites à venir?
Le second chef se rapporte à la question des 9u6si9(anceS| si palpitante après la disette de 1;788, et. même,, infamie I après Tabondante récolte de 1789. L'ayocalt des ailainés se résume en ces termes : « Il est certain que la France entièfe est remplie d^accapat^ears:; il est certain que ces acsapareuR font monter très-haut le prit da blé ; il> est centaiiii qu'ib en exportent une énorme quan/tité dans la Flandre* aiutridiieiiBa et il est certain* que le gouvernement n'a pris aucune medun sérieuse pour empêcher ces> accaparements,. pou!c s'appwer i ces exportations^ Or, ne iaut^il pas^ renoncer au sens cob* mun pour prétendre que ces coupables manoeuvres soai it spéculations individuelles ? Le seni) but. des accapareurs es le gain considérable api^ih se^ proposent suc Ife blé, lors(|tt'iii auront amené la disette; Mais est-il naturel qu'ils comniei> cent par faîi^ d'énormes sacrifices, dans l'espoir d'un profi plus que douteux, tant que leurs manœuvres n'auraient pai Pâppui du pouvoir exécutif? Est-il concevable que pour Tap pâtd'un gain si douteux, de simples particuliers eussent li Uéméritê" dfe' s'exposer de la sorte à la juste fureur du peupli s'ils n'étaient sûrs de l'administration, qui a malheureuse ment enchaîné toutes les municipalitïés du royaume, » moyen des ai'istocrates qui les composent?... Quel autre mûfi imputer au ministre que le dessein perfide de faire sentir a peuple les inconvénients de la liberté?.*.. Qu'il reste cbarj de ces inculpations ou qu'il dénonce les traîti^es qui lesoi méritées. »
Qui pourrait s'étonner de ces allégations? Est-ce donû* seule fois qu'on ait réduit un peuple au^c dernières extrém tés pour le ramener à la servitude par la misère ; et Necfc nétait-il pas déjà trop débordé pour ne pas chercher enrayer la Révolution?
Le troisième chef d'accusation* a trait au projet de la co tribution du quart du revenu, proposé par Necker dans séance du 2/i septembre. Marat démontre que le ministre, lieu de réduire les dépenses par des économies faites sur
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iifltecmie, par la vente des domaines royaux, par le retran* cbement des places inutiles^ enfin par tout ce qui frappe directement' sur les ennemis de* la Révolution, demande au eontraire un impôt qui achèvera de ruiner les petits; il lui iiBpate conséquemment TintentioU' de lui faire prendre en haine le nouvel ordre de choses;
L'auteur nous fait ensuite assister aux scènes prélimi*- BiiresRdes 5 et 6 octobre, et, puisque le président des minis^tres ne s'y est pas opposé, il demande s* il n'en fut pas compCœ. Il serait tout aussi difficile de répondre à cette quatrième accusation qu'à la première. D'ailleurs les relations des débats de l'Assemblée ne* sont-elles plus là pour attester qœ, lorsque les décrets constitutionnels furent présentés à Picoq)tation du roi , le ministre voulait que le monarque B'àccordàt son accession « que sous la condition positive, dont il ne se départirait jamais» que le pouvoir exécutif aurait »n entier effet entre ses mains? » Si'F Assemblée eût accédé,, n'enétaitp^e pas fait de la liberté? Ce seul acte ne suffirait-il pis pour en rendre l'auteur l'objet de l'exécration publique ?'
Enfin, a. à tant de titres de flétrissure, ajoutons- en un Bom'eau. En poussant le roi à sortir de son caractëro de bonté pour se montrer en despote et prendre bientôt après le ton d'un suppliant, M. Necker a compromis l'honneur du prince, Fbonneur des sujets. Que voulez-vous que nos ennemis pen- 8Bnt d'une nation dont le gouvernement ne sait ce qu'il fait, d'une nation qui comble d'éloges un administrateur qu'eller inrait dû reléguer aux Petites-Maisons. »
11 ne restait plus à l'auteur qu'à terminer par une déclamation nette, la voici : « J'ai fait ma tâihe, que le ministre fesse la sienne ; qu'il se justifie sans délai aux yeux de la ttation; qu'il démentie, s'il le peut, que mes* inculpations »nt dénuées de tout fondement, qu'elles lui sont étrangères;, ^ïiais qu'il n'oublie pas que ce serait perdre sa peine que de s attacher à improuver quelques particularités sur lesqunlley je puis m'être trompé. G'e^t Ib corps de mes inculpations
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qu'il doit anéantir : garder le silence sur un seul point', ce serait passer condamnation. »
Nous savons comment le ministre du pouvoir exécutif i répondu : par l'acte de violence du 22 janvier. Plusieurs passages purement historiques de cet« écrit et de Y Appel à la nation font encore regretter une fois de plus que Marat n'ait pu mettre à exécution le dessein qu'il annonce quelque part de travailler à une histoire des événements qui se sont passés sous ses yeux. Il était doué, pour un tel travail, d'uoe des qualités indispensables et des plus rares, une grande puissance de logique inductive et déd active; il savait tirer \outes les conséquences d'^in fait peu important en apparence. Il avait encore une connaissance du cœur humain qui lui en dévoilait tous les mobiles. Quand il attaque un homufie, si haut placé qu'il soit, c'est toujours par le côté humain, s'il est permis de s'exprimer ainsi; ce qu'on feint d'appeler le petit côté, pour nous faire croire que ces éminences n'ont rien des passions vulgaires, qu'elles doivent être jugées sur d'autres mesures que le commun des mortels. Mensonges! Toutes ces excellences sont des p;randeurs humaines, et, à ce titre seul, apprécions-les comme nous nous apprécions entre nous, plus souvent par les petits faits que par les actions théâtrales, et nous ne nous tromperons guère. M'est avis que c'est par là que Tacite excelle entre tous : c'est par la connaissance des mobiles humains qui font jouer toutes ces hautes marionnettes, que l'auteur des Annales est resté inimité jusqu'à ce jour. La Bruyère fera plus d'historiens que tous les préceptes des Quintiliens anciens ou modernes.
Necker ne s'étant pas justifie, l'Ami du peuple crut devoir compléter ses premières accusations. De là le nouvel écrit intitulé : (( Nouvelle dénonciation de M. Marat ^ VAmi du peuple j contre M. Necker y premier ministre des finances^ ot Supplément à la dénonciation d*im citoyen contre un agcn de V autorité. » Brochure in-8'' de iO pages. Paris, 1790.
Cette seconde brochure contient les preuves juridique
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cM' des inculpations faites au mlDistre des fioances. « Je ne doute nullement, dit Tauteur dans sa notice, que des citoyens sans - ^m dvisme ne taxent d'acharnement mon zèle à poursuivre ai-l M. îiecker; et je me piquerais moi-même moins de con- ^1 stance, si je connaissais moins son caractère. Je conviens qQ*il ne serait pas aisé de le remplacer du côté des lumières : j4 m rarement trouverait-on un administrateur aussi instruit, aussi ryM appliqué, aussi versé dans les alTaires ; mais dans les circonrn: I stances actuelles, c'est précisément sa capacité qui m* alarme; i-î»| ce sont les ressources de Fesprit, la finesse^ la subtilité, Taudace, la ténacité, qui rendent un premier ministre redoutable, quand il n'est pas animé du bien public. »
Daos la première dénonciation^ Marat n'avait donné des malversations ministérielles que des preuves indirectes, que des inductions sûres pour qui connaît les ressorts de la politique et le jeu des passions humaines ; dans ce nouveau trav^, il va fournir des preuves authentiques, toutes relatives ^ l'accaparement des subsistances dans un but contre-révol^tiounaire.
A cet effet, il cite les écrits qui ont traité de la matière et
^^ot les auteurs ont été poursuivis; par exemple, Técrit du
cievalier Rutlège en faveur des boulangers de Paris, contre
^^ sie^urs Leleu, protégés par Necker. 11 cite la brochure de
"*^^îlle Desmoulins, qui dévoilait le marché usuraire conclu
P^^ les Leleu avec le roi, pour l'entreprise des moulins de
-•orbeil. 11 donne les noms des accapareurs de province sou-
^^Us par la municipalité de Paris de connivence avec le
* lecteur général des finances. Il rappelle que le sieur Ber-
■^i^r, après son arrestation, a déclaré à M. Rivière, avocat au
ï^^vlement, qu'il avait dans son portefeuille une lettre de
^^ecker, où le ministre lui ordonnait de faire couper les blés
^^l'ts de la généralité de Paris : déclaration articulée en pleine
^^dience sous la foi du serment dans l'interrogatoire que ce
^^toyen subit au Châtelet. Il fournit les preuves que, dans des
Perquisitions faites par les districts , on a trouvé une grande
S5i J'EAN-PAUL MA'RAT.
quantité de blés avariés, etc., etc. Nous n'avons pas ici à éclaiier ce fait. historique d'accaparement, nous n'avions qu'à indiquer au lecteur une des smivoes i>ù puiser les documents. Or, ces deux beochures sont, à ce titre, de la plus haute importance; c'«est pourquoi nous avons «du entrer dans des détails.
En résumé, Marat n'avait (pas perdu son temps ipendantsa retraite en Angleterre. En quatre mois environ, du 22 Janvier au 18 mai, il avait composé trois «brochares dont deu& «assez étendues, écrites toujours dans T intérêt de la Révolution. Il y a loin de là, sans doute., à la conduite de ces fameux exilés , de ces Goriolans , de ces Thémistocles , qui ne «e réfugiaient dans les cours étrangères que pour 4e8 soulever contre leur patrie ; il y a loin de là surtout à la conduite dç ces émigrés français qui, au même instant, complotaient h Turin, ou bien à Coblentz, Tasservissement de la France^ Mais rien d'honorable peut -il être reconnu dans un' Harat ^ rien d'inramant dans un comte d'Artois ou dans lun M. i Galonné?