‹ Marat, l'ami du peuple (volume 3)Chapitre 25 sur 150 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

SYSTÈME BE d£N0KCI.Aïi6n OU iDE SURVEILLANCE

Somuns. — Que lo droit do dénonciation est la conséquence du principe de dépendnee du fonctionnairo, — qu'il est basé sur la connaisrance du cœur humain. — lVHv«.«A Loiwtalot l'ont ptocUmé. — 11 doit être illimité. — Marat n'a jamaii» Itt^ué juridiquement SCS calumniâteurs. — Distinction entre les dénonciations: portant sur des faits positifs et celles qui portent sur de simples soupçons. — Marat iTMlaqiie jamais les hommes privés. — Accusation de légèreté imputée à lifacMt par ILiliefaelat. — Aflairo La fialle, — Uulin. — Accusation d'absurdité. imputée à Hvat par Camille. — Marat exige que les dénonciations qu'on lui fait soient -^payées de preures, — signées, déposées dans les sections. — Accusation de ttuqner de ménagemenlB. — U appelait i son aide la surveillance do tous. — Boche 7 répond. — Reproche do dénoncer sans cesse. — Il n'épargne pas las Patriotes. — Il n'accuse pas indifféremment tout royaliste. — U nomme Frt^ron à loi succéder dans cette fonction do censeur public. — Mépris déversé sur La dénon- 6ùti<m. — Bitumé du chapitre.

Avant d'aller plas loin, avant de reprendre la biographie

^^ Marat à son retour en France, n'est-ce pas le lieu de trai-

^'^ à fond une question sans cesse soulevée à propos de TAmi

^ peuple? Nous voulons parler du système de dénonciation

^^éconisé en principe, ardemment soutenu dans Tappliaition

le journaliste pendant tout le cours de sa vie politique,

•t examen est si nécessaire, que si le principe est injuste ou

Î^Ux, «i même Marat l'applique mal à propos ou mCi par des

^^tfîntions criminelles, nous n'avons que faire -de continuer

^^tte étude; se préoccupe-t-on de la politique d'un sot ou

^ Un méchant ?

Revenons au point de départ, voyons si tout s'enchaîne ^^ns la démonstration. Une fois admis le principe incontes- '^^lile que tout employé, dans tout ce qui concerne ses fouc-

2oG JEAN-PAUL MARAT.

lions, est soumis à la surveillance de celui qui l'emploie; ur^e fois reconnu qu'en politique tous les agents des différents pouvoirs sont évidemment les employés de la nation qui les salarie ; que, par conséquent aussi, chaque citoyen a le droit de les suivre dans leur travail, de provoquer leur révocation, s'ils sont inhabiles, leur punition, s'ils prévariquent , une récompense, s'ils la méritent; il ne s'agit plus, pour que ce droit ne soit point illusoire, que d'en assurer l'exercice.

Or, quel autre moyçn de garantir à tous le droit de surveiller, partant de dénoncer les fonctionnaires suspects ou surpris en faute, que de faire de la dénonciation un devoir public, que d'encourager un dénonciateur? Cicéron disait, il y a dix-neuf cents ans : « Innocens^ si accusatus sit absohi potcsty nocensy nisi accusatus sit y condemnari non point] l'innocent qu'on accuse peut être absous, mais le coupable ne saurait être condamné, si l'on ne l'accuse pas. » Cet aphorisme n'est pas nouveau, parce que le sens commijm n'est pas d'invention modenie.

Marat n'a pas dit autre chose. « Reconnaissons, écrit-il, un principe politique sans lequel la liberté ne saurait s'établir, sans lequel les lois ne peuvent que servir de jouet aux hommes chargés de les faire respecter : c'est que le dernier des citoyens a le droit d'attaquer tous les agents du pouvoit dont la conduite est illégale, équivoque ou suspecte, le droi^ de les dénoncer, de dévoiler leurs malversations, leurs me-' nées, leurs projets. » {Appel à la nation,)

Et ce droit est basé sur l'expérience de tous les siècle» - « Puisqu'il n'est rien aussi difficile que de trouver d^^ hommes vertueux pour les placer au timon des affaires, pre^ — nons les moins corrompus, mais faisons-leur bien sentir qu^ nous avons toujours les yeux ouverts sur eux. » {L'Arni dt^ Peuple, N*" 302.) Nous l'avons déjà fait remarquer : fonder \C^ politique sur la connaissance du cœur humain, c'est lui don — ner des fondements éternels comme l'humanité.

Marat n'était pas seul qui proclamât ce droit; Barnav^

Fifait déclaré du haut de la tribune parlementaire. Loustalot, que H. Micbelet a loué avec raison comme un des plus ardents et des plus intelligents patriotes, Loustalot, rédacteur, en 1789 et en 1790, du journal de Prudhomme, fait à «propos les réflexions suivantes; elles sont identiques à celles de Marat, c'est le môme principe éternel comme la liberté : • Faibles Français, enfants enthousiastes, quand saurez-vous qa'il est de l'essence de la liberté d'écrire impunément tout ce que l'on veut mr les hommes publies?,.. Il faut, pour k bonheur des individus, pour le maintien de la consti- Won et de la liberté, qu'il y ait guerre irréconciliable entre les écrivains et Jes agents du pouvoir exécutif. Dès l'instant çie le pouvoir judiciaire se jette du côté du pouvoir exécutif contre la presse, la balance est rompue et le peuple M esclave : les ministres et les gens en place sont exposés de droit à la calomnie. Cet inconvénient nécessaire est nffisamment compensé par la jouissance du pouvoir et de J* grandeur. Les hommes vertueux qui exercent les fonctions publiques ne craignent pas la calomnie, elle ne perd que les fripons. Ces principes vous paraissent étranges, Français, rfibien, soyez esclaves! » [Révolutions de Paris y N** 14.)

Hais comment assurer l'exercice de ce pouvoir de dénonce les fonctionnaires infidèles? u La garantie du droit de ^orveillance , c'est l'impunité physicjue du dénonèiateur. 1 ne doit jamais être comptable qu'au tribunal du public dont il mérite la reconnaissance, si sa dénonciation est dictée P*rle désir de servir la patrie, et dont il encourt Tindigna- ^, si elle est dictée par la malignité ; tandis que les acculées, toujours tenus de se justifier d'accu^ations graves, •(doivent être poursuivis par le tribunal d'État, s'ils ont réclvi'^ment malversé. Sans cela tout dénonciateur étant sûr d'être 'sacrifié, les citoyens laisseraient tranquillement consommer 'bruine de l'État plutôt que de compromettre leur repos, feur liberté, leur vie, et les agents du pouvoir, toujours sûrs d'échapper, ne songeraient plus qu'à renvei*ser la constitu-

tion pour asservir le peuple, se couvrir de ses dépouilles et se gorgcr de son sang. » {Appel à la îuilion.)

Mais, dira-t-on, encore faut-il que l'accusateur ait des pièces à l'appui de ses dénonciations, des pièces bien authentiques.

<( Nous somnfes si neufs en matière politique, si imbus de sots préjugés, que nous ôtons aux hommes clairvoyants les moyens de nous empêcher de périr. Lorsqu'un citoyen éclairé dénonce les ministres toujours ennemis du peuple, nous l'accusons de calomnie à moins qu'il ne produise des preuves juridiques ; comme si un administrateur donnait par écrit ses ordres de malverser, de prévariquer, de trahir; comme s'il tirait reconnaissance des attentats qu'il a commis. Ce qui me confond, c'est que les maximes que je Toudrais faire adopter contre les délinquants publics sont suivies parmi nous contre les délinquants privés; car, de quelque crime que le procureur du roi accuse un citoyen, tant que l'accusation n'est pas dictée par la malignité, il est irréprochable. Pourquoi donc ne consacrerions-nous pas, pour le salut de l'État, des maximes que nous avons consacrées pour le salut des familles? » [Ibidem.)

Voici, du reste, comment l'Ami du peuple entendait la jurisprudence du droit de dénonciation.

w Que l'opinion publique consacre ces grandes maximes, si propres à déconcerter les ambitieux, les fripons, les traîtres* à dégoûter ceux qui seraient tentés de le devenir.

(( Permis à tout citoyen de dénoncer les hommes en place . Jepuis le premier ministre jusqu'au dernier commis, et de l traduire devant le tribunal d'État.

(( Quand une dénonciation contient plusieurs chefs d* cusation, elle doit être réputée bien fondée, quoique tou les charges ne soient pas prouvées.

a Toute dénonciation fondée sera, pour son auteur, titre à l'estime publique.

m Toute dénonciation non fondée, mais faite par amo^

pour la patrie, n'exposera son auteur à aucune punition, car rhomme n'étant pas infdllible, une erreur ne le rend pas criminel.

<f Tout homme dénoncé injustement sera honorablement acquitté, et tout dénonciateur de bonne foi ne sera tenu qu'à lui donner la main de paix.

« Le dénonciateur calomnieux sera flétri par l'opinion publique, et l'homme de bien dénoncé sans raison obtiendra une marque d'honneur, gage de l'estime de ses concitoyens. «'Seront exposés dans la salle de justice du tribunal deux tableaux, dont l'un contiendra les noms des agents de l'autorité qui ont malversé, l'autre les noms des dénonciateurs takiDDieux* » {L'Ami du Peuple^ N"" 37.)

« Je sens bien que, pour ne pas perdre les fruits de la

censure, il importe d'en user avec discernement : mais, de

quelque manière qu'on en use, que l'opinion publique soit

le seul frein des auteurs. Si vos dénonciations sont fondées,

îestime de vos concitoyens sera votre récompense ; si elles

ne le sont pas, vous passerez pour un visionnaire; si elles

tout dictées par la malignité, le mépris de vos concitoyens

^ni votre châtiment. Sortez de là, la liberté de la presse

^anéantie. » {Junius français^ N° 12.)

Si TÂmi du peuple soutenait ce système de la liberté dans

^ dénonciations, ce n'était pas qu'il ignorât ce que peut

^ calomnie, qui plus que lui en avait souQert? mais il savait

9^^ le- remède qu'on prétend y opposer est pire que le mal.

^^ toute cause, c'est ainsi qu'il faut juger; quelle institution

Urrait être parfaite ? « 11 est vrai que le fonctionnaire public

. ^^rt risque d'être souvent calomnié, mais n'a-t-il pas pour J^^ le jugement du tribunal? Voulez-vous sacrifier le salut de ^"^tat à cet inconvénient? De deux maux ne doit-on pas choi-

^ le moindre ? » {Appel à la nation.)

Et il appuyait de son propre exemph sa maxime poli- *^^û.e : a C'est le lot de tout homme public d'être exposé aux

^ts des méchants ; ils glissent sans effet lorsque sa con-

duite est intacte et que ses intentions sont pures. C'est a que, par exemple, le sieur Delaulne m'a accusé d'être ven mais il rougirait de sa sottise s* il n'était pas trop bon pour réfléchir que des monceaux d'or ne peuvent être le ] de la perte de la vie ; je n'ai pas pu me vendre, moi qui suis cent fois mis sur la brèche pour le pauvre peuple, qui vois chaque jour dix raille poignards levés sur ma t moi dont le corps sera mis en hachis si j'ai le m.alheui tomber entre les mains des assassins qui sont sur mes trai moi qui ne leur ai échappé que par un miracle continue la Providence , moi qui ne saurais me flatter (jue ce rair dure encore longtemps. Eh bien, je n'ai demandé am satisfaction de ces outrages, » [UAmi du Peuple^ N* 3 Il s'y était engagé dès son début dans la carrière de pu ciste : « J'abandonne aux dénonciateurs l'examen de ma entière. Qu'ils épluchent mes mœurs, mes principes et conduite politique; quelles que soient leurs imputatlc qu'ils soient sûrs que je ne les citerai jamais à aucun bunal public. » [Ibidem^ N® 38.) En conscience, tous ( qui se sont élevés et s'élèvent encore contre le droit illii de dénonciation peuvent-ils dire comme Marat : ma vie blique ou privée est sans reproche? Nous ne le croyons ] leur opposition les rend suspects. On calomniait Timol^ libérateur des Syracusins : « Je remercie les dieux, dit-il ce qu'enfin on jouit à Syracuse de la liberté de tout dire. Enfin, sur cette distinction entre les preuves juridi» et celles qui ne le sont pas, l'Ami du peuple se résumait; dans une lettre à Camille : « Remarquons qu'il y a < sortes de dénonciations : les unes portent sur des faits i tifs, les autres ne sont encore que de simples soupçons, dernières ne sont pas moins utiles au salut de l'État qu autres, car un mot dit à propos suffit souvent pour échouer un funeste projet. Que savez-vous si ce que prenez pour de fausses nouvelles n'est pas un texte j'avais besom pour parer quelque coup funeste et al

moo bat? Pour juger des hommes vous avez toujours besoin de laits positifs, bien clairs, bien précis ; il me suffit souvent de leur inaction ou de leur silence dans les grandes occa* sons. Pour croire à un complot vous avez besoin de preuves juridiques, il me suffit de la marche générale des aiïaires, ' des relations des ennemis de la liberté, des allées et des leones de certains agents du pouvoir. Le regret de vous être tint de fois mépris et la crainte de vous méprendre encore ne vous rendront-ils pas plus réservé? N'avez-vous pas écrit de moi : je me reproche de l'avoir ^aussi peu cru que la prophélesse Cassandre ? » {L'Ami du Peuple^ N® àà9.)

Insistons, réduisons à néant les distinctions subtiles, car H 8*agit d'un droit de l'exercice duquel dépend le salut public : « On me reproche d'avoir dénoncé sans preuves. Dislinguons bien deux choses, les prévaricateurs et les madiinations. Je n'ai jamais dénoncé aucun prévaricateur que ^ les réclamations de la partie lésée. Quant aux machinations contre la liberté publique, je m'en suis tenu aux indices notoires qui suffisaient pour les constater aux yeux d'un peuple exercé, seul genre de preuves qu'on puisse exiger faisoDDablement pour éviter des complots dont il ne reste souvent aucune trace, car les machinateurs ne transigent pas ^ntre eux par acte passé devant notaire. Attendre à les dénoncer qu'on ait des preuves juridiques, c'est laisser aux traîtres le temps d'en assurer le succès. Ces preuves ne s'actpiièrent presque jamais qu'après que le complot est consommé et qu'il n'est plus temps de s'y opposer. Exiger des preuves juridiques des dénonciateurs , c'est compromettre 'a sûreté de l'État; il n'y a que les traîtres qui en puissent faire un 'précepte. » [Journal de la Rcpublique, N** 39.)

Le fait est que nous défions qu'on cite une conspiration gouvernementale qui n'ait été prévue et courageusement dénoncée par Marat, pendant sa gestion de cette (onction Publique qu'on pourrait appeler la censure moderne, fonc- ^n qui répond à celle qu'ont exercée à Rome les plus grands

ses JEAN-PÂUL MA%(iT.

dtoyenSf et qui se remplit de nos joars au moyen da joornalisme. C'est en ce sens qu'on peut dire qu'il fut la personnification vivante de la terreur des ageni$ du ptmoify terreur qu'il ne faut pas confondre avec la terreur dictatoriale. Tandis que celle-ci ne s'attaque qu'aux particulierSf Harat répële en vingt endroits de son journal : a Jamais l'Ami du peuple ne s'est élevé contre les hommes privày jamais il n'a attaqué que les hommes publics. » [L'Ami du Peuple^ N** 102.) Comprend-on bien la différence qui eiiste entre les deux systèmes? Le premier ne s'en prend guère qu'aux individus sans influence, sans puissance, .et finalement aboutit à la compression et fait abhorrer la République, parce qu'il combat plutôt les opinions contraires à la siesDe i^e les faits contre-révolutionnaires ; tandis que l'autre ne surveille, n'attaque que les fonctionnaires et sauve la liberté. Voulez-vous vivre en toute quiétude sous la législation de l'Ami du peuple, n'acceptez pas de fonction; voulez-vous vous exposer à la plus défiante surveillance, acceptez quelque place gouvernementale. Mais voulez-vous n'avoir rien à craindre, même dans ce dernier cas , soyez intact, « Il n'y a de dangereux , disait Camille , que les écrits qui prêchent une insurrection légitime et raisonnable ; mais ceux-là, pourquoi les prohiber et m'empècher de les publier? Est-ce que je puis avoir tort, quand j*ai raison? » [Récolntions de France et de BrabarUj N** 16.) Enfin, « c'est la censure, dit Montesquieu, qui éleva la République romaine au plus haut degré de puissance. »

Terrible censeur, en effet, que ce Marat, car nous ne pouvons douter qu'il n'ait été doué des deux qualités essentielles: une pénétration à laquelle rien n'échappe , un courage qui ne recule devant aucune puissance, devant aucun dcingcr* Et jamais il n'a dévié du principe de distinction qu'il a posé : a En qualité de censeur politique, d'avocat du peuple, fonction honorable qui appartient à tout citoyen qui a le courage de l'exercer, je supplie mes lecteurs de distinguer

arec soin ces fonctions de celles d'un ministre des autels, d'xin philosophe moraliste, ou d*un simple homme de bien : autant celles-ci demandent d^indulgence, autant celles-là exigent de sévérité. Je méprise les méchants, mais je les plains plus encore ; je sais que leurs vices tiennent presque toujours à une éducation négligée ou manquée, aux rigueurs la fortune, à mille circonstances impérieuses ; et il n'est donné à chacun d'aimer mieux» périr de faim que de manquer à l'honneur. Tant que les méchants restent hommes jprivéiy je gémis tout bas des suites de leur corruption, et je laisse à la justice le soin de les corriger; mais lorsqu'ils deviennent hommes publics ^ lorsque leurs menées peuvent £aire le malheur de tout un peuple, lorsque leur simple suffrage peut entraîner des révolutions funestes au bien pubnc perdre l'État, l'amour de l'humanité me presse d'élever voix contre eux, et je ne crains plus de 'devenir leur dénonciateur. » [L'Ami du Peuple^ N® 20.)

Ajoutons tout de suite que, conséquent avec son principe,

^is qu'un homme public se démettait de sa charge et rentrait

^4ns la vie privée, Marat ne s'occupait plus de lui. Necker

^lùtte le ministère, l'Ami du peuple lui écrit : a Monsieur, si

^otre retraite n'est pas jouée, dès aujourd'hui je m'impose à

^otiîe égard un éternel silence. J'ai travaillé à votre chute

^^ec un zèle peu commun ; mais dès l'instant où vous n'êtes

J^Ius un homme public dangereux, vous redevenez pour moi

particulier sans conséquence. » [L'Ami du Peuple^ N° 214.)

►n journal est là pour attester qu'il tint religieusement sa

l^ï'omesse.

Quelqu'un veut-il succéder à la charge de censeur public, ^ïkoccupée depuis la mort de Marat? Il peut voir quelles conditions elle exige dans celles qui constituent le véritable Soumaliste, et que nous avons déjà reproduites au chapitre XII de cet ouvrage; car, pour l'Ami du peuple, être Journaliste ou censeur des hommes publics, c'était tout un. Nous ne croyons pas qu'il soit possible, après tout ce que

nous venons de citer, de contester la légitimité du droit de surveiller et de dénoncer tout fonctionnaire infidèle ou même soupçonné de l'être. Il nous reste à examiner la conduite de Harat scms ce rapport , et puisqu'il est avéré qu'il peut y avoir des dénonciateurs animés de passions viles, de passions autres que celles du bien public, voyons si l'Ami du peuple n'aurait pas été de ce nombre. On l'en a accusé, car on n'osût s'attaquer au principe de peur d'être suspect. On a cité des faits à l'appui de ces accusations ; révisons ces faits. Ce n*est plus de la vérité du principe qu'il s'agit, elle est admise, puisqu'elle est incontestable; c'est de la moralité de l'écrivain. Si l'Ami du peuple est coupable de calomnie volontaire, il est digne du plus profond mépris, il ne mérite plus la confiance, car il est juste de le soumettre à la peine qu'il avait assignée lui-mCme.

M. Michelet a écrit au tome II , page 376, de son Histoire de la Rà^olulion française : u Les feuilles de Marat étaient de véritables tables de proscription où il écrivait à la légère, sans examen, sans eontrôle, tous les noms qu'on lui dirtaiij des noms ehers à Vhumanitâ^ eelui de M. de La Salle. »

Nous regrettons que M. Michelet n'ait pas choisi pour preuve un nom [)lus retentissant que celui de M. de La Salle, les noms de Mirabeau, de Lafayette, de Dumouriez, de Roland par exemple. L'intérêt du procès en aurait grandi d'autant. Mais l'habile historien se serait bien gardé d'une pareille maladresse, il prévoyait qu'il serait trop aisé de prouver que les incessantes dénonciations de ees noms rhers aussi y sans doutera riiumanifêy n'étaient que trop fondées; la disculpation de Marat eût été trop facile. Aussi préfère-t-il , et pour cause, nous citer le nom d'un citoyen honorable, sans aucuD doute, d'un homme qui s'est montré grand à un moments donné , mais qui a disparu ensuite ou à peu près de la scèn9 politique; de telle sorte que tout l'odieux reste sur Marat.^ surtout si l'on exagère l'importance du dénoncé. Quoi qu'il soit, force est bien de reconnaître que si le journaliste aval

été coupable envers M. de La Salle, Tobscurité de ce dernier * ne disculperdt pas le dénonciateur. Nous en voulons seulement venir à ceci, que M. Michelet, historien plus véridique, aurait dû dire : a Si Marat a fait erreur en dénonçant M. de La Salle, M. Hulin, ou quelque autre personnage secondaire, il ne s'est jamais trompé relativement aux grands personnages historiques qui ont le plus puissamment influé sur les événements importants de la Révolution ; loin de là, que si on Teût écouté tout d'abord on eût évité les plus grands malheurs. » Paisque U. Michelet ne l'a pas dit, nous devions en faire la déclaration.

Mais revenons à MM. de La Salle et Hulin, et pesons toute la gravité de Terreur.

Voici le fait. En septembre 1789, des milliei*s de poudre

de mauvaise qualité encombraient l'arsenal de Paris. 11

s'agissait de débarrasser le local et de faire retravailler cette

poudre. En conséquence, elle fut chargée sur un bateau dans

^ direction d'Essonne. Mais voilà que le batelier est arrêté,

P^rce que son laisser- passer n'est pas en règle. L'aiïaire

^'ébruite bientôt : M. de La Salle est suspecté d'avoir voulu,

^mme Flesselles, désapprovisionner Paris de munitions de

défense; il est accusé de trahison, incarcéré; l'affaire est

Portée devant l'Assemblée nationale, qui reconnaît l'inno-

^nce du prisonnier et le fait élargir.

Le lendemain , Marat écrit dans son journal : « Loin de ^Ous le dessein cruel de jeter le moindre doute sur Tinno- ^nce de M. de La Salle. Mais tout en applaudissant à son ^rtomphc, il nous paraît un peu étrange que les États Généï^ux se soient érigés en cour de justice pour l'absoudre. » [L*Ami du Peuple, N« 2.)

lia-t*il là la moindre malveillance? Le public, au con- ^rsûre, n'est-il pas averti que, de l'avis de Marat, M. de La ^ Salle est innocent, seulement que les députés étaient incompétents à le juger?

Uais voici bien une autre affaire. Dix mois après, en

t66 JEAN-PAUL MARAT.

juin 1790, l'Ami du peuple écrit dans son numéro 1 «c N*en doutons pas, les traîtres à la patrie échapperont jours, tant que ses ennemis siégeront dans le sénat de la tion, dans les cours de justice, dans les municipalités, et que nous n'aurons pas un vrai tribunal d'État.. Nous a TU le Ghâtelet absoudre les sieurs de La SalUy Auge Besenval. »

Ici Marat est bien convaincu d'être proscripteur du i quis, M. Micbelet paraît en di-oit de l'accuser. Kotons te fois, en passant, qu'il y avait, dans le passage cité, unes mation qui suffisait, à elle seule, pour infirmer tout le r En effet, l'Ami du peuple ne devait-il pas savoir mieui personne, lui qui avait rendu hommage à M. de La Salle ce dernier n'avait pas été absous par le Châlelet ; le p pouvait-il en douter? Peu importe, passons condamm le mot y est en toutes lettres. Examinons s'il y a légale preuve en semble irréfutable.

Mais attendez. Le lendemain mêmej vous l'entendi lendemain, l'Ami du peuple imprime en lettres italiqu bas de sa feuille : « Errata. Au numéro 1 Al, page 5, ligr rayez de Iji Salle qui est effacé dans le manuscrit. »

Mais attendez encore. Quatre joui-s après avoir éci errata, Marat revient une seconde fois sur l'erreur de co sition, il adresse à M. de La Salle môme une lettre qu'i lire avec la plus grande attention, car elle fera con l'Ami du peuple mieux que nous ne saurions Iç faii peut-être qu'alors le lecteur remerciera M. Michelet de avoir fourni cette belle occasion. « Je suis au désespoir, sieur, de ce que votre nom se trouve dans ma feuille i de ceux d'Augeard et de Besenval. Le cœur déchiré des efforts du peuple contre les complots toujours renaissai ses perfides ennemis, excédé de travail et pressé ] temps, je n'ai presque jamais le loisir de relire le inan de ma leuille, et rarement celui d*en corriger les épn seul moyen cependant de rectifier ce qui pourrait ra

SYSTÈME DE DÉNONCIATION. at67

échappé par inattention. Vous ayant vu, monsieur, à la tète des Parisiens, dans les premiers jours de la Révolution, pourrais-je vous placer à côté de Thomme que vous 'avez résolu de combattre? Pourriez-vous croire que j'aie le dessein de vous inculper aujourd'hui, ne l'ayant pas fait lorsque je rendis compte, dans le temps (au n* 2 précité) de votre malheureuse aflaire? Et j'ai moins raison de changer à votre égard que jamais, puisque vous avez été sacrifié par des intrigants qui se sont emparés de toutes les places, lorsque tous les dangers étaient passés.

tt Je ne sais par quelle fatalité votre nom (que j'avais confondu avec M. de Sade qui a été impliqué dans tant d'aflaires fâcheuses, qu'on disait traduit au Châtelet] est venu le placer sous ma plume. La réflexion me lavait fait rayer ^ inais il a été malheureusement conseiTé par le compositeur et il a échappé à la correction. Je n'ai reconnu cette erreur que lorsqu'on m'en a fait apercevoir, et je m'empresse de la désavouer. Je serais désolé d'avoir attaqué injustement le dernier des hommes, irais-je de gaieté de cœur offenser un âloyen estimable? Si j'étais libre, monsieur, je ne balancerais pas à aller vous témoigner mes regrets de cette méprise involontaire, mais dans un moment où l'on se plaît à wcliercher les écrivains patriotes j'attends de vos sentiments pour la patrie que vous n'en voudrez pas à l'Ami du peuple, tt que vous ne vous joindrez pas à ses persécuteurs. » (L Ami du Peuple, N^ 145.)

A-t-on jamais fait preuve d'une mauvaise foi plus insigne, que d* attribuer à un auteur une erreur de typographie? Quel est celui de nous qui ne mériterait les galères à ce ^^e? Le juge le plus infâme, le plus taré, n'aurait osé rendre un pareil jugement. Si Marat, agissant comme il vient ^^ le faire et victime d'une pareille méprise, est un proscripleur dénonçafU iï lu légère^ quelle épithète ajouterons-nous ^nom de M. Michelet qui, comme historien, comme homme jouissant d'une grande autorité morale, comme accusateur

surtout, a dû prendre connaissance exacte des faits, et les a sciemment, sans pudeur, controuvés? Et M. Michelet peut-il alléguer, comme Marat, erreur de composition ? est-il revenu sur sa calomnie combinée ? M. Micbelet est justiciable au premier chef.

L'historien veut-il que nous compulsions ses sept volumes; que nous rappelions qu'il a attribué à Danton un discours contre-révolutionnaire que celui-ci n'a jamais prononcé, n'a ] pu prononcer; que, partant de là, il a flétri la mémoire du plus ardent patriote ; qu'il a confondu enfin le nom de Daunou avec celui de Danton, quand la logique, le simple bon sens, le cœur auraient dû l'avertir d'une erreur de réimpression? Veut-il que nous ajoutions que voilà dix ans de cela, et que l'historien n'a pas encore rectifié cette erreur un peu plus grave qu'une faute de typographie ? Encore une fois, si Marat est proscripieur à la légère, que M. Micbelet se qualifie luimême, c'est la peine à laquelle nous le condamnons. (Voir notre volume sur Danton, où cette erreur est relevée. Paris, chez Pagnerre; Bruxelles, chez Lacroix.)

Voilà pourtant comment on a constamment accusé Maratl Nous ne sommons pas le lecteur de nous croire; pourquoi nous plutôt que d'autres? Mais qu'il remonte à la sourcCi qu'il consulte l'Ami du Peuple^ qu'il se convainque par luimême, puis qu'il prononce en dernier ressort. Nous ne no^ arrêterons pas à la dénonciation d'ilulin. M. Michelet recoD' naît lui-même qu'il fut un des massacreurs du Champ-dc- Mars, sous les ordres de Lafayette. Or, de mouchard ^ massacreur y a-t-il à hésiter? Il n'y a que lé scrupuleiJ^ M. Michelet qui pouvait le faire. 11 est vrai qu'Hulin av^* combattu à la Bastille. Mais combien n'en connaissons-no^s pas qui croient avoir acheté par un quart d'heure de patrie tisme le droit d'infamie pour le reste de leur vie?

Cette accusation est si capitale, si unanimement repr^ duite, que c'est un devoir pour nous d'insister. Du tennp^ môme de Marat, des patriotes lui reprochaient ses dénoO"

dations incessantes , légères , absurdes. M. Michelet a cité ODe preuve de légèreté, Camille Desmoulins va citer une preuve d'absurdité; et l'on va voir que l'une n'est pas plus fondée que l'autre.

Dans un jour de confiance aveugle, comme il en avait tant, Fauteur spirituel des Révolutions de France et de Braiant reprochait à Marat ses exagérations, sa crédulité stupide; à ra])pui il donnait cette citation du journal l'Ami du Peuple : « Les patriotes doivent se tenir sur leurs gardes et fouiller la nef de Notre-Dame , les conjurés pourraient bien avoir creusé les piliers de Téglise où ils se tiendraient en embuscade, ainsi -que dans le creux de la statue de saint Christophe. » [Révolutions de France et de Brabant, N® 79.) D va sans dire que la citation était faite de mémoire , pour se donner la facilité de la couvrir, à large brosse , de ce vernis de ridicule qui en rehausse le ton. Creuser des piliers pour s'y cacher est, en effet, très-drôle; et ce Marat qui croit à cela est un niais des plus renforcés.

Hais consultons le texte précis. Un citoyen de la section des Tuileries adresse une lettre à F Ami du peuple, où nous lisons ce qui suit : « J'ai appris, par une dame de mes amies, ^ue le roi doit être enlevé dimanche prochain pendant le TeDcum^ ou plutôt pendant le désastre qui le suivra, car elle m*a assuré que les conspirateurs ont chargé le commandant des canonniers soldés de miner trois piliers de l'église. » [iMmi du peuple^ N° 405.)

Le correspondant avait dit miner pour opérer un éboulèrent, Camille écrit creuser pour se cacher^ Desmoulins savait Ken que les deux expressions rendaient le sens très-diffé- "^nt; mais que deviendrait l'esprit, s'il fallait y regarder de 81 près? Néanmoins, si le ridicule disparaît en rétablissant le ^xte, Marat nous semble trop crédule de croire à la mine, à on écroulement qui ensevelirait à la fois tant de milliers de personnes, sans compter les mineurs et leur commandant, ''arat n'aurait pas dû croire à tant d'atrocité jointe à tant de

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dévouement aux ordres de M. Lafayette. Voyons donc le texte des réflexions du journaliste : « La municipalité et son chef auraient-Us mis tant d'intérêt à faire chanter un Te Deum en actions de grâces de Theureux retour de Tappétit qu'avait liit perdre au roi une violente indigestion, si cette cérémonie ne cachait pas quelque trame horrible? Ce n'est pas que je In croie assez dépourvus de sens pour avoir creusé le tamhtu de la moitié des habitants de la capitale ^ par l'écroulemai de la métropole, » {L'Ami du Peuple^ N® 405.)

Ainsi, en y regardant de plus près, nous nous assurons que non-seulement Marat n'aurait pas ajouté foi au erawment^ mais qu'il ne croyait pas même à la mine; et ceU parce qu'il avait le sens commun. Que reste-t-il de vraiî U confusion pour le pauvre Camille. Mais Marat ne daigna pas lui répondre , imitons sa réserve. Donc l'imputation d'absurdité n'est pas plus fondée que celle de légèreté.

Renàons-nous bien compte des mesures qu'il prend pour ne pas accuser à la légère, ce qui serait un crime. Le 22 septembre 89, il écrit : « Je prie tout citoyen honnête qui aurait contre quelque fonctionnaire des faits graves dont il puiite établir la preuve juridique, de vouloir bien me les adresser, je suis l'avocat de la nation, et je ne reculerai jamais. »Bt plus tard : « On m'a fait passer des dénonciations non signief qui inculpent plusieurs membres des représentants de 1» Commune de Paris. Elles peuvent être fondées, mais, respectant trop là justice pour attaquer à la légère, même les méchants, nous ne pouvons en faire aucun usage ; nous regardons leurs auteurs comme des lâches, qui n'osent pas se montrer publiquement les amis de la patrie et remplir te devoir de bons citoyens. » {L'Ami du Peuple, N* 28.) Ailleurs encore : « Les bons citoyens auront soin de signer leurs dénonciations et de donner leurs adresses, afin qu'on puisse constater la réalité des signatures. » {L'Ami du Peuple^ N' 148.)

Ce ne sont là que des déclarations. Citons un fait entre

œnt. En novembre 1792, on avait fait à Marat une dénonciation contre Roland, ce ministre girondin qu'il poursuivait. à outrance depuis plusieurs mois, dont il avait personnellement à se plaindre, qu'il ne lâcha qu'après condamnation. La dénonciation s'imprime, la voilà sous presse. Mais de nouveaux renseignements viennent prouver au rédacteur qu'il a été induit en erreur. 11 jette l'édition entière au feu, et le journal ne parait pas ce jour là; et pourtant je vous affirme qu'il s'agissait d'un de ses plus iniplacables ennemis. {Journal de la Bépublique^ N*» 46.)

Rous n'en finirions pas si nous voulions dire toutes les précautions qu'il prend pour n'être pas exposé à se tromper : « Les individus qui se croiraient calomniés sont priés de se présenter à leur section ou à leur bataillon, et de me faire adresser officiellement leurs plaintes, je la publierai à Tiûstant dans ma feuille, et, si au bout de huit jours les informations que j'aurai piises leur sont avantageuses, je me ferai un devoir de me rétracter sans délai. » {L'Ami du Peuple, N« 306.)

Il lui arrivait d'autres fois d'insérer les dénonciations qu'il recoDDîussait comme fausses, il les intitulait Pots-pourris. [L'Ami du Peupleyfi'^^bi.)

D'autres se sont rejetés sur la violence de ses inculpà- ^ons; ils ont feint d'oublier que derrière chaque scélérat qu'il désigne à la vindicte publique ou au tribunal d'État, dont il livre le nom, la demeure, le signalement, il y a toujours une victime à sauver. « Ne pouvait-il pas, s'écrie-t-on, les dénoncer avec plus de managements, avec quelque niesure? » •

Des ménagements, juste ciel! des mesures avec les affameurs du peuple, ces honnêtes oppresseurs qui incar- ^rent traîtreusement, qui étouffent à huis clos! Des ménagements avec ces conspirateurs, ces fauteurs de guerre ^^vile! Des mesures! Qui ne se sent, à ce penser, pénétré d indignation contre ces bourreaux hypocrites, qui croient

satisfaire à rhumanité parce qu'ils condamnent au nom lois qu'ils ont faites , parce qu'ils observent les formes j i qu'au gibet?

« Point de respect humain que pour les talents et les v< tus! )) s'écriait Marat. {L'Ami du peuple^ K' 283.)

(( Dans les sociétés privées rien de mieux, sans dou que les procédés; ils font la douceur du commerce socii s'ils n'en font pas toujours la sûreté. Mais dans les sociét civiles et politiques, où l'on ne doit connaître que justice • sagesse, les procédés ne peuvent avoir que des suites funestei Dans les cours de judicature, ils sont les signes certains de I prévarication; dans les conseils d'administration, ils sont u signe certain de vénalité ; dans les tribunaux de police, il sont le signe certain de la prostitution ; dans les sénats nâtio naux, ils sont le signe certain de la trahison et de la bas sesse ; et dans une nation qui lutte encore pour sa liberté, il sont le signe certain de la stupidité et de la démence. {Ibidem, ]N« 39.)

« Des transactions, des voies de conciliation! il en eî sans doute entre hommes honnêtes, prévenus et égarés. Ma en est-il avec des fripons dont on exige les sacrifices les pli douloureux, avec d'infidèles mandataires, avec d'implacabl' ennemis de la patrie? » {Ibidem, N^ 649.)

u Je ne sais composer ni avec les principes de la ju tice et de la liberté, ni avec la lâcheté et l'infidélité des fou tionnaires publics, ni avec les malversations des ager de l'autorité, ni avec les dangers qui menacent le sal public... Ce sont ces sots ménagements, cette lâche cci descendance, qui ont perdu la liberté. » {Ibidem, N** 6âJ

« Prétendre plaire à tout le monde est d'un fou, m* prétendre plaire à tout le monde en temps de révolution ^ d'un traître. Je n'ai jamais rien fait pour m'attirer les appla dissements des amis de la liberté, mais je n'attache de pr qu'à leurs suffrages; quant aux malédictions des ennemis <■ la patrie, je m'en ris. Ne pouvant les convertir, je désire k

voir périr de douleur à l'aspect du triomphe de la cause du peuple. » {L'Ami du Peuple, N« 221.)

Sans nul doute, les procédés sont de sûrs moyens de ne compromettre ni son repos, ni sa position, ni son existence; c'est la vertu des âmes faibles, indifférentes, égoïstes ou hypocrites. On appelle cela de la civilisation; aussi a-t-on pu écrire avec vérité que le plus haut point de la civilisation d'un peuple est tout près de la décadence. Honnis soient donc les procédés qui laissent tomber de sang -froid un peuple dans Toppression ! Honneur à la mâle indignation, à la haine vigoureuse de TAlccste de la politique, qui le sauve, a Je sais, écrivait encore l'Ami du peuple au fourbe mais courtois Lafayelte, je sais tous les dangers auxquels je m'expose en m'élevant contre vous; mais n'espérez pas me réduire au silence, je vous voue une haine éternelle tant que vous machinerez contre la liberté. » {Ibidem, N* 147.)

Pour l'aider dans cette rude tâche, il faisait appel à tous Iw citoyens, élevant ainsi tout le monde à la dignité de censeur : « Je prie tout citoyen honnête qui aurait contre quelque fonctionnaire des faits graves de récusation, dont il puisse *W)lir la preuve, de vouloir bien me les adresser; je suis fivocat de la nation, je ne reculerai jamais. » {Ibidem, .V22.) •

Nombre de citoyens inconnus alors, célèbres depuis, répon- ^nt à cet appel. Une des plus belles figures de la Révolu- ^on, un de ces gardes françaises qui, les premiers, firent ^tfcction pour courir à la Bastille, un de ces soldats citoyens ^ conduisirent le peuple à Versailles aux 5 et 6 octobre , Hoche, en un mot, était si sûr du patriotisme de Marat, qu'il ^^ adressa par deux fois deux longues lettres de récrimina- ^^* {Ibidem, N<* 164.) N'est-ce pas un certificat de civisme ï^usable ?

Mais il dénonce sans cesse, ajoute-t-on. Mais s'il y a tou- J^^des coupables, la faute en est-elle à lui ou à la perpé- ^lé du mal ? Sous la Constituante , û a tour à tour dénoncé

tu ^ JEAN-PAUL MARAT.

Mirabeau, Malouet et tant d'autres. Qu en pensent auj( d'Iiui les historiens? Sous la Législative, il a achevé la dé< sldératioQ de Lafayette, commencée sous la précéd I Assemblée. Sous la Convention, il a attaqué les Gironc prenant à parti Dumouriez, Roland et tant d* autres enc Interrogez l'histoire* et dites si le plus grand tort de M n'a pas été de voir dair avant les plus clairvoyants. Voil crime impardonnable.

Peut-être pensez-vous que du moins il épargnait les triotes. Il aurait eu ses prôneurs, s'il en eût agi ainsi 10 février 1793, il écrit : « Les patriotes, qui n'ont que 1 fonctions de députés à remplir, ont de grands reproches faire pour ne pas assister régulièrement aux séances... croirait que plusieurs d'entre eux , notamment Desmoulii Chabot, bien connus pour avoir un estomac très-aristoc que, si leur cœur est patriote, ont été dîner chez Dillon le même où il s'était rendu à la Convention pour intriguer ( faire réhabiliter? On dit que ce n'est pas la première fois qu'ils mettent à la tête de leur devoir celui de courir les 1 dîners. Si pareille platitude leur arrive, j'invite les amii la patrie à s'informer du jour et du lieu; j'irai, à la tête femmes de nos braves sans- culottes, relancer ces sybai de la belle manière» » [Journal de la République^ N° 118.

Vous avez entendu dire que Marat distillait son fiel co tout royaliste indifféremment. Est-ce bien vrai? Le 19 cembre 1793, le prévôt de Beaumont lui dénonçait Maleslie en ces termes : « Lui qui se propose d'être le défenseur cieux du tyran Louis XVI, et presque aussi criminel que li L'Ami du peuple répond : « Malesherbes a montré du ca tère en s' offrant pour défendre le despote détrôné, et i moins méprisable à mes yeux que le pusillanime Target, a l'audace de s*appeler républicain, et qui a])andonnc là ment son maître après avoir si longtemps rampé à ses piet s'être enrichi de ses profusions, .raime le courage même ( un mallaiteur, et je préfère cent fois Taudacioux brigai

Thypocrite qui se cache pour machiner dans les ténèbres.

L'un est bien plus hardi que l'autre : un hardi oppresseur

appelle les opprimés contre lui; un traître ne leur laisse voir

ietir perte que lorsqu'ils sont écrasés. » {Journal de la Rcpit^

blique, N«» 82.)

Si donc Marat dénonçait sans cessi, c'est que les menées

de la contre-révolution étaient incessantes, les fautes des

patriotes incessantes aussi ; il serait injuste de lui faire un

crime de ce qui devrait tourner à sa louange : louange bien

Méritée, quand on songe aux dangers de toutes sortes que

Itii attirait cette censure individuelle qui, s' attaquant aux

personnalités, éveille les haines les plus vives. Qu'un écrivain

incrimine telle ou telle classe de cîtovens, sans doute il sou-

lérera des colères, mais bien moins intenses que s'il prend à

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