PROCÈS. — ACQUITTEMENT. W
ifae la salle retentit des plus vifs applaudissements, qui furent répétés tour à tour dans les salles voisines, dans les vestibules et les cours du palais, toutes remplies de zélés patriotes. Deux des plus chauds s'élancèrent vers le parquet pour me porter sur leurs épaules; je me refusai à leurs instances; mais il fallut me retirer au fond de la salle, et céder à celles d'une multitude empressée à m'embrasser. Plusieurs couronnes civiques furent posées sur ma tête. Les officiers municipaux, les gardes nationaux, les canonniers, les gendarmes, les hussards qui m'entourdent, craignant que je (iiase étouiïé dans la presse, formèrent deux haies et me reçurent au milieu d'eux. Us firent halte au haut du grand esca- Ber, pour que les citoyens pussent mieux me voir. Au dehors des cours, depuis le palais jusqu'à la Convention , les rues et les ponts étaient couverts d*une foule innombrable de peuple qui criait à Tenvi et sans relâche : « Vive la République, la fiberté et Marat ! » Des spectateurs sans nombre aux croisées r^iétaient les applaudissements; les plus aristocrates étaient forcés de suivre cet exemple. Plus de deux cent mille âmes bordaient les rues depuis le palais jusqu'à la Convention; sur les ponts et les marches des églises, ils formaient des amphithéâtres où hommes, femmes et enfants étaient entassés.
« Le cortège qui m'accompagnait était immense. Parvenus près de la Convention , quelques officiers municipaux se détachèrent avec plusieurs gardes nationaux pour annoncer mon arrivée et demander la permission de défiler dans la salle. Lasource qui présidait veut lever la séance ; les patriotes s'y opposent, et les hommes d*État s'enfuient avec précipitation.
n Le sapeur Rocher, qui était à la tête des gardes nationaux, paraît à la barre et prend la parole : a Citoyen prési- « dent, nous vous ramenons ce brave Marat : nous saurons « confondre tous ses ennemis; je l'ai déjà défendu à Lyon, je c le défendrai ici, et celui qui voudra avoir la tète de Marat « aura aussi celle du sapeur. »
a La permission de défiler est accordée. Aussitôt hommes, §
îaO JEAN-PAUL MARAT.
femmes, enfants, militaires, officiers municipaux ^trenten foule criant : a Vive la République, vive la Montagne, vive Maratl » Je suis porté par les gardes nationaux qui m'environnaient, et déposé au milieu de la Montagne. Là je me bâte de me dépouiller des couronnes civiques dont le peuple avait chargé ma tête et que j'avais été forcé de garder. La salk retentit d'applaudissements. Après avoir été serré dans les bras de mes dignes collègues, je me présente à la tribune : « Législateurs, les témoignages de civisme et de joie qui éclatent dans cette enceinte sont un hommage rendu à la représentation nationale, à l'un de vos collègues dont les droits sacrés avaient été violés dans ma personne. J'ai été perfidement inculpé, un jugement solennel a fait triompher mon innocence, je vous rapporte un cœur pur et je continuerai de défendre les droits de l'homme, du citoyen et du peuple avec toute l'énergie que le ciel m'a donnée. »
« Les applaudisseme^its redoublent, les cris de : « Vive II République, vive la Montagne, vive Marat! )> recommencent, les chapeaux sont en l'air. » {Le Publicisle de la République^ N« 181.)
« Marat descend de la tiûbune; on l'y fait remonter pour entendre la réponse du président Lasource.
a Le Président : L'usage est de ne répondre qu'aux citoyens qui présentent des pétitions. Or, Marat n'est point ici comme pétitionnaire, mais comme représentant du peuple.» [BulUiin du Tribunal révolutionnaire,)
« Après ces vives explosions de patriotisme, la voix de Danton se fait entendre : « Ce doit être un beau spectacle « pour tout bon Français, de voir que les citoyens de Paris « portent un tel res[)ect à la Convention, le jour où un député « reconn ! innocentaété réintégré dans son sein. La Convention « nationale a pu applaudir à ce spectacle intéressant; elle l'a «fait; mais je demande que le décret soit complètement rera- « pli; que l 'S citoyens qui ont raniené Marat défilent; que leur « mission se remplisse, et que nous reprenions nos travaux. »
PROCÈS. — ACQUITTEMENT. f3l
« Le décret s'exécute et la foule se retire paisiblement. >n lit ensuite le jugement de Marat, et l'insertion est ordonée. » (Le Publiciste de la République^ N** 181.)
Ainsi Dubois -Crancé avait eu raison, lors de son vote lotivé : « On sentira toute l'injustice de ce procès, Marat era absous, innocenté, et le peuple tous le rapportera en nomphe dans cette enceinte. »
L'orateur aurait pu ajouter : et ce triomphe sera le coup e mort de ses ennemis; c'est en eflet aux dernières luttes es Girondins que nous allons assister.
Mais avant de constater la part qu'a prise Harat à la atastrophe du 31 mai, nous devons nous arrêter un instant t couler à fond une accusation relative à son procès. M. Mihelet a écrit au livre X, chap. viii de son histoire ^ « Ce ribunal (révolutionnaire) ressemblait à la chambre de Robesierre, où son portrait, reproduit sous vingt formes, se voyait artout... Comme juges et comme jurés les Jacobins furent >ut le tribunal... Les Girondins avaient été j)ien inconséquents» s avaient laissé paisiblement occuper la justice révolutionaire par leurs ennemis. — Puis à ce tribunal, composé de obespierristes ou de maratistes, ils avaient envoyé Marat. »
Rendons-nous d'abord un compte exact de la composition a tribunal.
On sait qu'il avait été créé par décret du 10 mars 9S. 1 faut qu'on nous permette de transcrire les articles du écret, car chacun d'eux éclairera notre réfutation. Lecture n peu fatigante; mais sommes -nous coupable d'y conratndre nos lecteurs? Croyez bien que les écrivains de lauvaise foi comptent sur cette répugnance à réviser leurs igements pour avancer leurs calomnies. Mais il ne sera pas it que devant un devoir de conscience nous serons arrêté ar quelques longueurs qui ne s'étendront pas à plus de aatre à cinq pages ; il s'agit de l'honneur de tout un parti, faudrait n'être pas homme pour ne pas scntûr son attention jutenue par la gravité d'une telle cause.
S3t JEAN-PAUL MARAT.
De la composition et de l'organisation du Tribunal
criminel extraordinaire.
Art. I. Il sera établi à Paris un Tribunal criminel extraordinaire, qui connaîtra de toute entreprise contre-révoIutioDnaire contre la liberté, Tunité, etc.
Art. il Le Tribunal sera composé d'un jury et de ctMf juges qui dirigeront l'instruction.
Art. III. Les juges ne pourront rendre aucun jugemeot s'ils ne sont au moins au nombre de trois.
Art. IV. Celui des juges qui aura été le premier élupr^ sidéral et en cas d'absence il sera remplacé par le plas ancien d'âge.
Art. V. Les juges seront nommés par la Convention nationale...
Art. VI. Il y aura auprès du tribunal un accusateur public et deux adjoints ou substituts nommés- par la Convention nationale...
Art. vil II sera nommé dans la séance de demain^ par la Convention nationale, douze citoyens du département de Paris et des quatre départements qui l'environnent, qui rempliront les fonctions de juré, et quatre suppléanls du môme département qui remplaceront les jurés en cas d'absence, de récusation ou de maladie. Les Jurés rempliront leurs fonctions jusqu'au 1" mai prochain^ et il sera pourvu par la Convention à leur remplacement et à la formation d'un jury pris entre les citoyens de tous les départements...
Ce ne fut pas le lendemain, 11 mars, comme il était dit dans l'article 7, mais le 13 mars que l'Assemblée nomma Icj membres du tribunal.
Nous allons en extraire les noms, pour plus de certitude, de la collection des Prorés-vcrbaux de la Convention^ tome VU. (Mercredi 13 mars 1793.)