M AU AT MÉDECIN
adoucir. Marat se fit mé<ïectn; son père, avons- nous ^t, exerçait cette profession ; Tenfant studieux, observateur, ar-
(leiit à tout connaître, dut apprendre sans efforts les éléments (le cette science, et la mère encourageait des dispositions qui ])ouvaient rendre un jour son fils utile à ses semblables : « elle fit éclore dans son crvuv la pliiîanthi opie. »
Mais que parlé-je du don de soutlrir des douleurs d* autrui ! j'oublie que je m'adresse à mon siècle, et que, pour mes positifs contemporains, l'amour de Tliumanité n*est qu'un mot qui n'a pas de sens, qui provoque son incrédule dédain. Eh bien, soit ! |)o;ir ôtre à la hauteur de mon siècle, je feindrai de ne croire a rien d élevé dans le cœur humain, je nierai la passion du dévouement, et je dirai en langage du temps : Marat qui ne gagnait pas probMement assez d'argent au métier de maître^ de langues en prit un plus lucratif, le métier de médecin.
Cette profession, qui demande tant de connaissances, ([ui peut être exercée parlent, coïncidait on ne peut mieux avec ses aptitudes intellectuelles, avec ses goûts cosmopolites, avec les études auxquelles il s'était livré, qui devenaient chaque Jour plus profondes; ses ouvrages scientifiques en font foi ; elle se prêtait en outre à la gravité de .ses mœurs, à la simplicité de son genre de vie, à ses habitudes d'observation; elle pouvait tirer un grand parti même de ses études philosophiques: on comprend que Marat, k tous les points de vue. Tait choisie préférableuient à toute autre.
De médecin à charlatan, il n'y a qu'un pas; la malveillance n'hésita point à le franchir. En cela, tous les biographes sont d'accord, sous quelque bannière politique qu'ils soient rangés. Georges Duval, le royaliste, assure que Marat fut vétérinaire; Habbe, le républicain de i 830, veut que l'Ami fin peuple ait débuté par vendre dans les rues de Paris im spécifique de son invention; la Biographie Michaud le dépeint ainsi : « Charlatan des rues, dévoré par la misère et sans cesse aux prises avec les plus extrêmes besoins* » Tous les trois
oablient qae force leur a été, preuves ea maio, de rendre justiœ an «avant véritable, et que 2a logique ne saurait conclure
de la vraie science au chariatanisme. (Voir le chapitre Ul.)
Cette assertion descend, en ligne diiecte, d'une potiie brochure imprimée à Paris en 1795, dout voici le titre : Vù' criminelle et politique de /. P. Maratt êe disaiO. l'Ami du peuple^ adoré ^ pwté en triomphe cotnme tel y et 4tprès fa mort projeté saint par la JacobinaiUe^ ou Vhomme aux 2(K),000 têtes y le vampire le plus remarquable de la RêpulAique française. On lit dans ce précieux recueil : « Marat était a peine sorti de Genève, bourgade où il avait reçu le jour, qii'all(''clu' par le son du tambour qui annonçait un guérisseur de tous maux, il se détermina à allliger l'humanité : mais il lui fallait monter le dernier échelon ; il devint valet d'opérateur... Peuple abusé, repréâent&-toi le défenseur des droits de T homme vétu d'un habit parsemé de pièces de couleurs différentes, tantôt sur des planches inégales, le plus souvent sur un tonneau, faire le pendant d'un singe ou d'une guenon, passant habilement dans un cerceau, puis tendre d'une main complaisante au docteur Asinus, dont il est salarié, les iïottes d'opiat, la fiole d'élixir, le cornet de, pilules, le paquet d'herbes suisses. *
« Bfarat devint à son tour inspecteur de santé, arbitre de la vie ou de la mort du confiant moribond. A l'aide d'une infinité de prospectus mensongers, il fut proclamé par la sottise le médecin universel. Ce n'est plus alors le compère ^e Tolicbinelle, c'est lilarat dépouillé de ses sales haillons, revêtu d'un costume un peu plus décent, dictant des ordonnances k tort et à travers, envoyant très-^cmctement ses malades dans l'autre monde, après leur avoir dégarni la bourse le plus qu'il est en son pouvoir. Peuple désabusé, vois-le se familiariser avec le sang, s'apprivoiser avec la douleur et les tourments ! »
L'iiistorien Montjoie, l'auteur de V Histoire de la conju-
ration de Philippe Egalité ^ s'exprime à peu près dans les
MARAT MÉDEGLV. ^
mêmes termes (t. Il, p« iH) : « Il débita m petit peui»le toujours crédale des Iterbes qu'il assora ôtre des simples de
son pays, et qu'il métamorphosa en remède universel. Auprès des riclies, il se donn.a pour l'inventeur d'une eau tellement spécilii^ue, selon lui, qu'elle guérissait toutes les maladies. Il remplit de cette liqueur des milliers de petites bouteilles, et fixa le prix de cbacuoe à deux louis.., II serait assez naturel de conjecturer qu'une liqueur inventée par un fripon , aussi méchant et aussi ignorant que Marat ne pouvait être qu'une sorte de poison. » Suit, en effet, une histoire d'ud lioninie empoieonné : rmtm teneatis^ amici.
La Biographie nimicruc écrit : « Charlatan vendant des simples, et un spécifique qui guérissait tous les maux, lieaucoup de personnes assurent même qu'il fut pendant quelque •temps réduit à mendier. »
Ainsi, selon Montjoie, il aurait fait des aflaires merveilleuses, vendant des milliers de fioles à deuit louis ; et, d'après la liiogruphie modcniej il aurait été réduit à demander Tauniooe ! Ce n'est ])as tout.
Le bon, le sensible Chailes îsûdicr, comme se |)laisent à rappeler les ressasseurs de phrases faites, se délecte à cœurjoie à ces sources si pures; il se garde bien de nier que Marat ait été médecin, c*eùt été perdre l'occasion d'une image X ingénieuse : « Il me semble que le bourreau devait être fils de médecin, et que celui-ci, en coupant des tôtes de grenouilles pour ses expériences de physique, avait enseigné au second à couper des tètes d'honunes. » (Journal le Siècle^ lô août IS^iT.) Bon ^'odierl 0 bonté, voilà de tes tours!
C'est là que le grave historien, M. Mlchelet, a puisé aussi : « Il fut parfois réduit, dit-on, à vendre ses remèdes sur les places de Paris... Marat se donne ordinairement le titre de docteur; je n*ai pu vérifier s'il l'avait réellement... » Et deux pa^es plus iuiii , le critique, oubliant ce qu'il vient d'écrire, ajoute : « Marat entra dans la maison du comte d" Ai lois, d'abord par l'humble emploi de médecin de ses écuries, puis
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avec le titre plus relevé de médecin de ses gardes du corps. » { Histoire de la RévohUion française, chap. ix, tome II,
passim.)
Dieu merci! le génie du mal n'est pas toujours irréfutable; nous espérons le prouver péremptoirement, et poujr nous assurer si Marat fut médecio, et même médecin habile, nous ne nous appuierons, comme aux chapitres précédents, que sur des faits authentiques. Nous ne demandons qu'une chose : c'est que l'on comi)are îa valeur de nos documente avec les assertions des ennemis de l' Ami du peuple et qu'on prononce.
Et d'abord Marat fut-il médecin? Il faut bien le croire, puisque, de son temps, personne ne l'a nié, pas même Voltaire, qui, dans sa fameuse réfutation du livre de l'Homme, l'invite patriai-calement à ménager des clients qui payent bien leur médecin ; Voltaire qui, s*adressant à Fauteur, lui dit : ce Comment un médecin ne cite-t-il pas Hippocrale ? » Quel parti le satirique Voltaire n'aurait-il pas tiré de la position d'un pauvre écrivain qui n'aurait été qu'un marchand d'orviétan? Mais je me trompe, si Marat n'avait été qu'un misérable charlatan, Voltaire ne serait pas descendu jusqu'à lui.
Mais comment nier le titre de docteur à un philosophe qui signe son livre , à un savant qui signe la plupart de ses ouvrages de ces mots : Marat, docteur en médecine. Or, cette nol)Ie profession n'était pas plus libre alors qu'aujourd'hui. En supposant qu'un charlatan eût voîiIu usurper ce titre, s'en fut audacieusement paré, la Faculté de médecine, à coup sûr, n'aurait pas tardé à l'en faire repentir, surtout si le misérable n'eût pas craint de s'attaquer personnellement à certains membres des autres facultés, comme a fait le savant : toutes les privilégiées sont sœurs ; surtout si l'intrigant se fût dît attaché à la maison d'un prince du sang, comme le poilent encore d'autres sous-titres d'ouvrages de Marat. Il n'y avait, en vérité, que le scrupuleux M. Michelet en qui pût naître la malencontreuse idée de réclamer le diplôme perdu, hélas I
£n mars 1701, l'Ami du peuple écrivait : « On ne puise pas
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dans les écoles le génie d'Esculape, mais on y acquiert des connaissances qui empêchent d'a«>ir en aveugle et en téméraire; et, sous les yeux d'un maîire de l'art, les élèves apprennent à faire usage de ces connaissances : lumières dont sont privés les empiriques. » {L'Ami du Peuple^ &0i.) JSst-ce bien le langage d*un charlatan ?
Je doute qu'on puisse trouver aujourd'hui autant de témoignages, et de plus irrécusables que ceux-là, pour prouver qu'Hippocrate ait jamais été médecin.
Mais Marat fut-ii habile dans son art? Ici encore les certificats nous manquent, mais nous avons d'autres preuves«
La première est un Mémoire sur VéleOricilé médicale^ cou* ronné, le 6 août 1783, par TAcadémie royale des sciences, belles-lettres et arts de Rouen; mémoire réimprimé à Paris* Tannée suÎTante, par Sorry , volume in-S*^ de 111 pages. On a dt'jà lu dans une précédente citation que le docteur avait promis de s'occuper de ce sujet, et que l'Armée liUéraire comptall sur cette promesse de 1' u Iiabiie médecin, »
Le programme de l'Académie rouennaise était ainsi conçu : « Jusqu'à qu^el point et i quelles conditions peut -on compter dans le traitement des maladies sur le magnétisme et Télectricité, tant négative que positive?»
Dans la séance du 6 août, la même Société, décernant le prix au mémoiie de Maiat, s'exprimait ainâi : (j Quonjua l'auteur n'ait pas, plus que ses concurrents, oITert de solution quant au magnétisme, il remplit les conditions exigées k l'égard des eiïets de Télectricité; il désigne très -précisément les maladies dans lesquelles on peut espérer des secours et celles où on l'invoquerait vainement , ou même avec danger. » Voua un certificat de connaissances en matière médicale bien clairement exprimé par des signataires compétents, ce semble. Et notez bien que le lauréat ne s'est pas mêlé de magnétisme; belle occasion cependant pour un charlatan 1
11 est, du reste, bien certain qu'il n'avait pas acheté cette fois le suffrage des juges, car, à cdté de l'éloge, nous remar*
qnons nncr mercnriàle qui paratt consignée Ik Umt exprè» pour
certifier que ses déboires académiques ne Tavaient pas corrigé de ?a francbisc Imutaîne. « En donnant le prix à ce mémoire, qui le mérite à tant de titres ^ rAcadémie a regretU' que l'auteur n'ait pas mia plus d'aniénité dans ses termes, en réfutant Topiaion d*un homme estimable adopté par neuf compagnie» savantes, qui presqae tontes ont couronné ses efforts. » On croirait Mre nne tirade de Pliî!inte. Bans la prélace de la l élnipression du niémoire couronné, Marat répond en véritable Alceste : (( J'ai relu mon niémoire avec soin, et je n'ai pas trouvé un seul terme que doive s'interdire un auteur qui sait se respecter. » Décidémetit, ce Marat motirra dans rimpénitence finale, comme est mort TAlceste -Molière, dont le cadatre ausm faillit être traîné dans régont.
Il poraft qa'atr}Ourd*hui le» docteurs commeiyeent à adopter • l'application de l'électricité à certains cas médicaux; font-ils» dans leurs rapports, mention de Marat? Fi donc!
C'est à propos de ce mémoire couronné que, en 1785, m* certain abbé Sans adressa one lettre à Marat, critique dans laquelle Tabbé témoignait son étonnement qu'on ait décernéle prix à un ouvrage « qui remettait le monde asvaait dans Tétat d'ignorance où Ton avait commencé d'appliquer Télectricitér au corps humain. » Marat fit une réponse imprimée sous ce titre : Observations de l'amateur A ver à l'abbé Sans, sur la m'rcssilé indispeiisr>bfe d'avoir une iJihrrie solide et lumineuse ^ avant d'ouvrir boutique d' éiectrieité médicale. Cette brochure , de pages , est peut-être l'écrit le plus amusant de Marat. La défense, qui n'était cette fois pour lui qu^uo jeu d'enfantr fut readue publique, parce que Vabbé anrait îù% insérer sa lettre dans le nmoéro de f Année liuêrmre.
Reste encore, comme preuve du savoir de Marat, sa charge de médecin des gardes du corps de la maison du comte d'Artois, fonction qu il exerça pendant huit ans. On avouera bien que, de 177$^ à 17d?, la cour n'était pas tellement dépouniie d'as^aats à eett» place tout au moins honorifique, qu'elle
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fiit ob]i<]^ée d'aller cherchfîr pour la servir un charlatan, bate- Iv iir des carrefours; ou c'est qu'alors ce cliariikta'û était réputé bien liabiie.
Et pais, poorra-t-îl rester le moindre doote à ceux qui liront la partie ainatomiqae do livre f Homme? à eeus qu> savent quels rapports existent entre les €wn»ssaaces en phy^sique et la médeeme? à ceux qui comprennent coffib4ei> les (itudes eu morale concourent à la pénétration diagnostique du médecin ? La veuve écrira après la luorL de Marat : « Il exerçait la médecine, dans laquelle il avait acqui» une grande célébrité, surtout dans la curation des maux d'yeux, où il excellait. 1» (Preqwectus^) firisaot, âans ses Mémoires (tome II, page S) , confirme cette assertion, et parle d'un ouvrage paru en An^terre sons ce titre : An essay on a singular disease of tke ey^s, by M..,..
Mais quoi! dira-t-on, il fut médecin de la maison d'un prince du ?ang? Oui, cl cela doit d'autant plus nous étonner, que cinq années auparavant Marat avait écrit contre la royauté un livre des plu» audacieux qui- aient jamais été conçus, ses C^tines de fesetava^y qui eifrenrt, boos le verrons phis tard, un grand relottisseneirt en Angleterre, et dont la poïïce française po^ivait Ken, par conséquent, être; informée. Pour que la cour se résignât à oin)lier im précédent aussi conipromeltant, il fallait que le docteur fwt bien habile. M. Micheiet, qui a étudié Marat la plume à la m'iiin, a écrit : u Bons sa position de médecin des gardes du corps, il s'interdit toute publication politique,,» Fm révolution le trouva dans la maison du comte d'Artois, où il était depuis douze ans. » Or, l'impression du Plan de législation , qui date de 1780, prouve que Marat ne s'interdit pas la jfolitifjue pendant cette période: ■'■et V AhruinacJi ?'oi/ûl, qui cesse, en 1787, d'inscrire Marat comme médecin des gardes du corps, démontre que la Révolution ne le trouva pas dans la maison du prince; mais tous ces petits mensonges jésuitiques avaient bien leur portée. Tant pis pour Tautorité de Thistorien, car, s'il s'est volontai^
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rement trompé snrMarat, qui m'assure qu'il ait été plus sincère à ré^rard des autit's personnases de la Révolution?
M. Miclielet ajoute : « Manil ne recourut à la protection du comte d'Artois que contraint par la misère. » ^ous u'eu savons rien, ni M. Micbelet non plus. Mais ce que nous savons bien, c'est que la misère n'est jamais on titre pour être admis dans les cours; ce que nous connaissons, c'est l'emploi qu'il fit de ses honoraires comme médecin et comme professeur de physique, pour Ja publication de ses livres de sciences. Conlrtiiiii ptir la niisîrcl (juand donc ces gens-là comprendront-ils que la misère est un titre de plus à l'honorabilité de celui qui la supporte sans la mériter? Contraint parla misère l et ce dénùment supposé vrai, monsieur le critique, cette indigence d'un homme irréprochable sous le rapport de la conduite, ne vous arrache pas un cri d'angoisse? Je disais tout à l'heure : tant pis pour votre autorité d'historien; j'ajoute : tant pis pour votre cœur.
Quoi qu'il en soit de toutes ces periides insiimations , ce Marat, «qu'on ne nomme pas sans horreur et sans ellroi, ciue l'histoire a couvert de boue et de sang » (le Bibliophile Jacob), ce Marat doit commencer à'paraître moms affreux aux lecteurs qui nous ont suivi avec impartialité. Achevons de nettoyer toute cette boue, de laver tout ce sang : tâche pénible pour nous, répuguanie pour ceux qui nous regardent faiie, mais devoir pour tous.