CHAPITRE VL
SoiiMAUUï. — Marat eu Ani^leterre. — Date de i'ouvrago iiitituic : Us Chaines de i'esduvage. — Ciiconstaoces historiques. — Ctwmf^lttismo de U«i»t — Maladio ea )TM. — Insfiittstioa de Mîcbelet. Ânergio do Marat. — BrroMr plus giave du critique. — Analyse du livre des Chntnrs. — Conseils aux élcflours. — Les TOMt
v.i' ccssivps îr t.i tyrrin!ii;> divisent en qîi ifr ? p.'rnulrs Tliistorique de ses envaliis- ««•incnts. — Lis Uiaitics de l'<:»cluv<itje peuvent être appelées le livr>j des peuiilcs. — Marat est k celle époque élève enthousiaste do Montesquieu, de Jeàn-Jat <iues et de Uablj* — Ses principes seront tovtjoitn les mimes. — Tout oumge procède d'un antre.
Si nous avons interverti quelque peu Tordra chronolo*
gi>iuc des publications de Marat avant la Révolution, c'est que nous voulions eu finir avec les ([iicLlilications odieuses dont il a été successivement l'objet comme philosophe, comme savant et comme médecin; ce travail préliminaire achevé, ici commence réellement notre tâche; nous n'avons plus à nous occuper que de Tbomme politique.
Marat nous a dit lui-même (chap. i) qu*i1 résida dix années en Angleterre ; il y a tout lieu de penser que ce séjour ne fut pas continu. Enseignait-il le français à Édinibuur^ en 1772? L'historien que nous avons eiie tant de lois rallirnie: >oit,' nous ne certifions que ce que nous pouvons prouver. Toujours est-il que cette année même s'achevait la publication des fameuses Lettres de Junius, pamphlet que Ton pourrait comparer à ceux de notre Paul -Louis Courier. M. Michelet, fidèle à sa tactique, ne manque pas l'occasion d'avancer que Marat se met vite à la besogne pour faire concurrence au I. ' 6
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redoutable satirique anglais, ce qui signifie que le livre dont nous allons parler n'était aussi qu*un pamphlet ; or, comme
l'historien a eu soin de nous apprendre au préalable que j\Iarat ne savait pas écrire; comme chacun sait (juc la satire, œuvre d'actualité, ne se survit que par le talent, il s'ensuit, que les Clmims de Vescla»0gey mauvais |>anipblet sans intérêt pour la postérité, ne mériteraient pas la peine qu'on s'en occupât* Voyons ce qu'il y a de vrai dans cette insinuation; M. Mîchelet ne lassera pas notre ténacité.
Les Chaînes de Vesclavagey the Clun'ns of slavenj, fui ont d'abord publiées en anglais, un an avant l'édilion française du livre de V Homme y en 1774 ; Marat traduisit lui-même ce nouvel ouvrage en fraaçws, dix-neuf années plus tard. C'est le i*"^ février 93 qu'il en est pour la première fois qiiestion dans son Journal de la Bépttblique française; l'auteur demande à plusieurs reprises, dans le courant du mois, ce que le citoyen auquel il a cédé l'exemplaire du livre intitulé the Clmi/ts of sliircnf veuille bien lui envoyer son adresse, car il désirerait consulter cet ouvrage pour (jnelques obsen'ations essentielles (N" 111). Ce n'est que le "Ih qu'il annonce uiie traduction 132), et le -28 mars suivant on lisait : « Cliaines de resdanage paraissent aujourd'hui. » (N** 15ii.)
Bons une notice en tète de la tradoctîon, Marat raconte les circonstances qui accompagnèrent, en Angleten'e, cette audacieuse publication; notice intéressante par les rappro- * clienients qu'elle suggère. Voici en quels termes il s'ex-' prime : <( Citoyen, du monde dans un temps où les Français . n*avaient point encore de patrie, chérissant la liberté -dont je fus toujours l'apôtre et quelquefois le martyr^ tremblant de la voir bannie de la terre entièiie , jaloux de concourir à son trioniplie dans une lie qui, paraissait son dernier «sile , j j résoîiii de lui consaci-er nies veilles et mon repos. «
Ç\v e(is!u<)[)oliiis!ne, que nous prisons parce qu'il nestui dans nos goûts casaniers, ni dans nos habitudes IV.inçaîses, est peut-être une heureus.e prédisposition à la i^con-
Fiaissance du principe cle runitc des peuples, à Li Républifjue universelle : pour qui franchit tous les jours la rigole, il n'y a plus (Venneinis partout où bat nu cœur d'homme : tout voir^ c est tout compi-endrc.
« L'n parlement décrié pour sa vénalité touchait à sa fin, le moment d'élire le nouveau approchait ; sur lui reposaient toutes mes espérances. ïl s'agissait de pénétrer les électeurs do la Grande-Bretagne de la nécessité de faire tomber leur choix sur dt.'S hommes éclairés et vertueux ; le seul moyen praticable était de réveiller les Anglais de leur létiiargie, de leur peindre les avantages inestimables de la liberté, les scènes d'épouvante et dlelfroi de la tyrannie; en un mot, de faire passer dans leur âme le feu sacré qui dévorait la mienne. C'était le but de mon ouvrage. » Cela n'annonce guère un pamphlet.
Or, l'auteur ne pouvait évidemment atteindre son but à Londres qiiîi la condition que le livre fut écrit en anglais, et que la plupart des exemples propres à appuyer seS| assertions fussent tirés de l'histoire de ce pays* C'est aussi ce qu'il lit, mais à quel prix!
(( Dévorei' trente mortels volumes, en faire des extraits, les adapter à l'ouvrage, !e traduii-e et Timprimer, tout cela fuf VaU'airc de (nus mois. Le K iine était court... Pendant cet intervalle, je travaillais régulièrement vingt et une iieures pai* jo(U'; à peine en prenais-je deux de sommeil; et pour me tenir éveillé, je lis un usage si excessif du café à l'eau qu'il fîûUit me coûter là vie,' plus encore que l'excès du tra< vail. «
Relevons en passant une insinuation nouvelle de M, Ml-
chelet : n Ce livre est, coîiinie ditM<u"at lui-uièine. mie intpn;ristilit»} n/pidc. » [JJi.sh/iiT de la llcrfUilion fnmçnisc ^ page 387.) Il semble, cette fois, que l'auteur des Cliainoi soit surpris en flagrant délit de précipitation. Que dis jc? surpris; Tauleur l'avoue lui-même : Tout cda fut ï affaire de trois mois^ aussi M. Michclet se hâte-l-il d'écrire tout triomphant :
84 JEAN-PAUL MAUAT.
comme dit Marat lui~même! Distinguons, monsieur le critique, distinguons, et rien ne sera plus facile à rétort|u i r [ue ^ votre assertion, puisque la notice des Ckaines de Vesdttvàge
commence par ce^ mois : « L'ouvrage que je publie aujourd'hui était dans mon portefenilje depuis ht en des années: je ' Ven tirai en 1774, à roccasion de la nouvelle élection du parlement d* Angleterre. » Si Marat a dit plus haut, en parlant de la lecture des trente mortels volumes : Tout cela fut Vùwvrage de trois mois, il n^ entendait parler que de Tapplication précise d* exemples tirés de Thistoire à des obsei*vations depuis longtemps prises en note, à des principes dès longtemps arrêtés; or, ce (\u\ constitue réellement la valenr, le fond du livre des CJmines de Vesdavagey ce ne sont pas les exemples, mais les principes; ^Tarat a donc pu avancer Sans contradiption : J*avais le livre depûis longtemps dans mes cartons, mais je le complétai en trois mois : s'il a fallu deux années à peine à La Rochefoucauld pour rédiger ses immortelles maximes, ce n'a pas été trop de toute sa vie pour les méditer.
Revenons à la notice. L'ouvrage était à peine smis presse que Marat tomba dans une sorte de prostration, par suite de fatigues excessives; il resta treize Jours dans cet état. « Je n'en sortis, écrit-il, que par le secours de la musique et du repos. » Be la musique ! cela rappelle Luther. Il y a plus d'analogie qu'on ne pense entre ces deux révolutionnaires.
Le premier soin du convalescent fut de courir chez les éditeurs. Quel fut son étonnement en apprenant que le livre imprimé n'était pas même annoncé! 11 offre d'acquitter à l'instant les frais d'annonces; tous refusent : « 11 n'était que trop visible qu'ils étaient vendus... Je compris trop tard que le ministre, craignant que cet ouvrage ne barrât ses menées, pour s'assurer de la majorité du parlement, avait acheté imprimeurs, pubîîcateurs et journalistes. » C'était entrer dai>s la politifjue par la voie des persécutions; il semblait que ce fût un nvertissement de în Providence. Marat ne se laissa pas décourager; n'avous-nous pas vu qu'il avait pris pour modèle
LES GHÀiNBS DE L'ESCLAVAGE. 85
de sa conduite Roussean le persécuté; nous afiirnions d'avance qu'il dépassa de beaucoup son maître sous ce rapport.
Mais le ministre pouvait se porter à quelque attentat : Qu'est-ce que la vie d'un homme devant la morale de la police? Le jeune écrivain était préparé, le caractère se dessine : « Instruit, dit-il, par V exemple de Wilkes, et peu d'humeur de vendre paisiblement au ministre le droit de m'outrager, j'eus ])ei)dant six semaines une paire de pistolets sons mon clieviit, bien déieimmo à recevoir convenablement le messager d'État qui voudrait m'cnlever mes papiers. Il ne vint point. Le ministre, informé de mon carac* tëre, avait jugé à plropos de n'employer que la ruse. «
' Cependant Marat, réduit à garder pour lui seul tous ses volumes, eut l'heureuse idée d'envoyer en présent l'édition presque entière aux sociétés patriotiques du nord de rAni;leterre. Pour dépayser les e^spions, il se rendit en Hollande, et revint bientôt sur ses pas, se faisant lui-mOme agent de propagande. L'ouvrage fut partout accueilli avec enthousiasme; une des sociétés du nord alla même jusqu'à rembourser les frais de la première édition et en fit une nouvelle « qu'elle répandit dans les trois royaumes, après m'avoir fêté, et m'avoir décerné la couronne civique. Mon triomphe était complet, mais il était tardif... les élections étaient linies. »
Examinons ce code politique qui souleva, il y a bientôt cent ans, de si vives émotions chez le peuple le plus libre de l'Europe. A coup sur il ne doit pas être totalement dépourvu de valeur.
Le livre s'annonce par un discours aux électeurs de la
Grande Bretagne. On comprend que l'auteur ait réimprimé celte introduction en tète de son édition de 1793; les conseils que Marat domiait aux Anglais en 1774 pouvaient encore dix-neuf ans plus tard être adressés aux Français : c'est qu'il semble que les peuples, comme le cheval de manège, se complaisent à recommencer tous les jours le même exercice, à tourner dans le même cercle. On y lit : a Vos droits les plus sacrés ont été
8ft JEAN-PAUL MARAT.
violés avec audace par vos représentants ; vos remontrances ont été artiûcietisenieni repoussées par le troue; vos réclamations ont été étoullées avec perfidie, en multipliant les griei^i qui les excitèrent; voua-mémes a^ ez été traités comme des sujets remuantSY suspects et mal adectiomiés. »
«t De vous seuls dépend le soin d'assurer rindéTpendaace du parlement'; et il est encore en votre pouvoir de faire revivre ce|te auguste assemblée qui, dans le siècle dernier, humilia l'or^çueil d'un tyran et rompit ses fers. ^lais pour cela, combien ne devez-vous pas vous montrer délicats dans le choix de vos mandataires! » Ici donnons encore plus d'attention, l'expérience a si peu profité. « Bejetez hardiment tous ceux qui tenteraient de vous corrompre,... tous ceux qui tiennent quelque plaçe de la cour,... ceux qui mendient vos suffrages; vous n'avez rien de bon à attendre de ce côté-là : s'ils n'étaient jaloux que de l'honneur de servir la patrie, descendraient-ils à un rôle aussi avilissant?... Rejetez ceux qui sont décorés de quelques titres pompeux,... la richesse insoleikte, la jeunesse inconsidérée. Choisissez pour représentants des hommes distingués par leur habilité, leur intégrité, leur civisme; des homues versés dans les affaires publiques; des hommes qu'une honnête médiocrité mette à couvert des écueils de la misère; des hommes que leur mépris pour îe faste ç^arantit des appas de l'ambition. )> AvonsiMKis dit assez en avançant que les conseils de iMarat aux électeurs anglais étaient encore utiles aux Fvai)çais de 1793?
Stil est vrai que l'Ami du peuple ait été un énergumène a qnaorante-neuf ans, constatons hieD qu'à trente ses couse il;; politiques étaient empreints d'une sagesse qu'on rencontre rarement à cet âge. Le livre des t7wiJiî^*n'en promet que plun d'intérêt.
Écoutons la péroraison : « Songez à ce que vouâ devex à k postérité. Le feu sacré qui brûlait dans la poitrine de vos pères n'enli3mmera-t-41 j<UBiais vos cœurs? Ne laisserex-vous à vos descendants que des noms couverts d'opprobre? iNefi'é-
mirez - vous pas à l'idée de faire le malheur des «générations À venir? Les siècles de la liberté sont-ils donc passé» aana < retour? Ët faudra- t-U que tos fils, eu pleuraut sur lema chaînes, s'écrien-t un jovt arec âésmipoit : « yoï\k ks. frisîta de la Yanîté de tos pères? » E^ce là ce que M. Itticlieltt appelle « un style fade et déclamatoire ? » {Uistmre de la Ré^ voliUion française, pat^^e 3S7.)
Bans une autre introduction de trois pages, Marat annonce Tobjet de son ouvrage. « Je vais', porkuM) é» l'autorité légitime, retracer les eflbrts Ien4fe» et continus qui, ceurbont peu à peu sous le joug la tête des peuf^e», leur fout perére à k longue et la ^rce et F'eiiTÎe de le secouer. »
Il entre e» matière par l'énoncé- d'une vérité qui devait, deux ans plus tard, an moyen d'un développement admirable, servirde tmti?' à un livr« fameiix de Mirabenu : <( L'amour de la domination est naturel au cœur humain, et, dan&quel{^ étaut qu'on lexnrenne, toujours ilf aspire à primer : tel est le principe des abus que les dépositaireo dfe Fautorité font de leur puicH sance; telle est la sotTrce- de resckrage parmi ks itomineo. »
^faSs 81 tous Teulenf dominer, comment se fetk-il que pn rtout et toujours les peuples soient commandés par qucèques-uns, et même par un seul? riOmmeiit expliquer cette contradiction? 11 faut nécessairenjent qu'il y ait de la pai't de ce dernier surprise, nisev ou quelque autra moyen analogue, car comment mettre en parallèle kt force d'un seul et celle de tous ? Ce sont justement les pièges tendus par les tyrans aux peuples que l'auteur se propose die dévdler, apparenament pour nous en préserver.
L'histoire, prise en ![^énéral, constate un premier fait inniable : « C'est dans leur enfance que les peuples déploient ; toute leur vi.^ueur, toute leur énergie, qu'ils sont le plus indépendants, le plus mnitres d'eux-mêmes^ avantages qu'ils perdent plAs ou moins en ayaneanrft en âge , et dont il ne kur reste pas nrfime le souyenir dans k vieillesse. »
Mais comment s opcre ce clian^emeiit ? comment se con-
as JËAN-PÂUL MARAT.
solide un si bel ordre de choses? Je vois, à l'origine, la nation française, par exemple, maîtresse d'elle-même , consultée dans le Cliamp-de-Mai par ses chefs, dictant ses volontés; puis à ces volontés méprisées je vois se. substituer des lois arbitraires. Pour nous expliquer cette transformation, Tau- , teur se trouve naturellement amené à remonter au point de départ de notre histoire. « C'est généralément en profitant des vices d'une constitution que les princes sont parvenus à se mettrez au-dessus des lois. » Et pour preuve il nous trace l'esfiuisse rapide des envahissements de nos premiers monarques. En vingt pages Thistoire de huit siècles. Il ose y contester la légitimité des droits sur lesquels s'appuie la royauté envahissante, et dans quelques années le trône sera culbuté par un ébranlement général! « Cependant, ajoute l!auteur en terminant cet abrégé, Tesclavage produit à màm armée est uii c;;iî \ iolent durant lequel le gouvernement reçoit de fortes secoussus des peuples (pii cherchent à recouvrer leur liberté; alors riitat est semblable à un corps robuste qui secoue souvent ses chaînes, et qui les brise quelquefois. Aussi pour retenir les peuples dans les fers, ies- princes ont-ils jugé plus sûr de les conduire peu à peu à l'esclavage, ein les endormant, en les corrompant, en leur faisant perdre jusqu'à l'amour, jusqu'au souvenir, jusqu'à l'idée de la liberté. Alors l'État est un corps malade qu'un poison lent pénètre et consume, un corps languissant qui est courbé sous le poids de sa chaîne, et (pii n'a plus la force de se relever. » Ici com- • mence la description du jeu des monarchies modernes où la ruse est plus souvent mise en jeu que la force brutale; ici l'intérêt est plus, immédiat, puisque c'est de notre propre histoire qu'il s'agit.
« Tant que les peuples ont la Lùte écbaufréc i)ar les idées de liberté, le monarque craintif se garde bien de faire aucune eutieprise ; il paraît au contraire le père de ses sujets, et son règne, celui de la justice. Dans. les premiers temps l'administi'aUon est même si doiu%« qu'il semble qu'elle ait en vue
d'augmenter la liberté, loin de chercher à la détruire.., N*ayant rien à débattre, les citoyens deviennent moins soigneux à éclairer la conduite de leurs chefs. lis se, déchargent enfin de tous soucis, pour vivre tranquillement à Tombre des loid. » Il n*y a rien à retrancher de ce tableau. Passons à une peinture plus énergitpie.
« l/entrée au despotisme est quelquefois douce et riante; ce iie sont que jeux , fêtes, daiises et chansons... On y joint bientôt la distraction des ailaiies; on entreprend quelque monument national, des édifices» de grands chemins» des marchés, des églises. Les peuples» qui ne jugent que sur Tapparence, croient le prince tout occupé du bien de l'État... Que sera-ce, si celui-ci a recours aux largesses? Il a soin que personne ne sorte mécontent de sa présence; il s'assure par des emplois de ceux qui lui sont supix^cts. Élisabeth commandait à ses gardes de frapper sur la populace; puis, comme si elle eût été réellement fâchée qu'ils eussent suivi ses ordres, elle relevait aigrement leur brutalité et s'écriait que ses sujets étaient ses enfants, qu'on se gardât bien de leur faire outrage. » *
Entrons plus avant dans l'art d'asservir les populations. Il faut encoi'C des précautions, car l'esclave n'est pas entièrement façonné à la servitude, il y aurait danger de révolte : la corruption achève ce que Thypocrisie avait commencé.
a Peu d'hommes savent distinguer des insignes la personne qui les porte; ignorance dont les princes profitent habilement pour se mettre à la place de la nation, et ne jamais se montrer que dans l'éclat de la majesté royale... Quand ils se présentent en public, c'est toujours avec les attributs de Tautorité suprême... Ils en imposent toujours par un ton impérieux; et afin de mieux apprendre aux peuples à les ^ respecter, ils introduisent dans leur cour un cérémonial imposant... En voyant ses agents entourés de brillants satellites, le pciq le n'ose porter sur eux des regards assurés. »
Voilà le sujet ébloui, il ne s'agit plus que de favilir.
90 J.l'AN-I>AUL MA.UAT.
« Arlors viennent les encouragements aux écrivains qui
trompent le public, aux artistes (\m le pei'vertissent: aiors s'élèvent les théâtres pour ra«ui.scr; ou pensionne à . I t lis des acteurs» des musicieasy desbalOidiaâi déjà ieâ^ plaisirs iuji tiennent liea de tooit. »
Ici Marat prouve combien le conuneœei malgré t»m ses . avaiUages^ est eepeadaiit,. sev» tamt 4» rapports, funeste aux mœurs et à la liHerté. <t En prœuuanft à cltacun les productions (les divers ciiaiats, il assujotlil les peuples à de nouveaux besoins ; s'il elTace bien des préjugés funestes, ii détruit bien des préjugés utiles... Le mareiiûiid regarde âês compatriotes dw même «il. que. les étrangers^ il finit par ne plus les coonallre... Gkaqae peuple joint à ses vices plus d'un vidé qu'il Br'avait pas ; la patrifir dii vrai marchand est le pays où il lait le mieux ses affaires occupé de ses gains, étrani^er à tout le reste, son cœur se ferme aux affections les plus nobles... A foice de tout soumettre au calcul, il parvient à évaluer chaque chose : pour lui tout est vénal ; sa stricte équkté dégénère en anrarice.»»Des spécukitioBS m Ums genres amènent nécessairement la formation des compagnies privilégiées pour certaines branches de e&ammc» exdosîf : eompa- * gnies toc^onrs formées au préjudice du ceeimeyce particulier, des manufactures, des arts et de la main-d'œuvre, par. cela seul ffu'elles détruisent toute concurrence. Ainsi les richèsses qui auraieni coulé par mille canaux divers poiu* féconder l'État se concentrent dans ks mains de quelques aseociatioas qui dévorent la substance du peuple et s'engraissent de sa sueur... Si le commerce corrompt tous ses. agents, il a une influence bien plus étendue sur 1& société enlaèse, par le luxe qu'il traîne toujours à sa suite. » 11 y a loin de là sans d^ute à la ])rofonde critique de nos économistes spéciaux; uiai^s la [)eiiuure eu est-eiie moins tidèie, et s'agissait-U ici d'autre . chose? ♦
S'il est vrai que le cœnmerce ait ces eiiets. funestes, autani de gagné pour le despotisme; mais revenons à ce dernier ;
. ' ' L£S CUAilSES û£ L'ESCLAVAGE. M
^ «' Lea daBff'(]hi piince font les riches attachés à lui par intérêt; dès que la richesse tient lieu de tal'ent. de mérite, de vertu» on la reclieiche comme le bien supieuie; poar avoir
i de Tor, oa ae craint pas de se comTir d'iulamie, et commei le prîaee dispose des béfiéficesy des chaj^gcs et des digmiés, il 8-*ett sert pmr se- faire àes créatures. Ceui qu*il ne place pas^ il les retient à lui par l'espoir, par un coup d'œil^ par «ne dîstinctîoii poériiet par des cajoles. A la p^bire qoe le pul)lic seul dispense, le roi substitue des digniu (pic lui seul (Ustril)iie. Comme il est la source de tout, j)our être quelque chose il faut lui plaire. lies sourdes menées ne Im font pas faute; ce n'est point en sapant, mais en minant t» temple de ta liberté qu'on le renyerse. n lieax comnuins, diront les critiques. SoMise persistante des peuples, ajoatenûh je, et dont, par conséquent, force est bîea de receauneneer le programme. Lieux communs ! cette expression nous rappelle (|u*en eftét Marat a oublié de river un df-s anneaux de la chaîne de servitude; je veux parler de cette entente des écrirains salariés à jeter le ridicule sur quiconque essaye de galvaniser les morts à la liberté par Timage des maux qn'ils endurent.
iVfaûs glissons rapidement sur les observations les plus
profondes pour arriver à la dernière phase de la tyrannie, à la pius terrifiante.
« Il faut que les sujets, quoi que fasse ie monarque, ne poiBScntt plus se révolter. A cet eÛet, Il les divise ea plusieurs dasses'avec des intérêts opposés^ il lève des troupes renées prises dans ie peuple même et soudoyée» par le peuple ; il éri s^e des cours de judkealiire doat il rend les jugements arbitraires : il laisse ses esdaves énervés s* abrutir dafns Ti^norance, s'hébéter {)ar les superstitions: il ga^^ne, à cette lin, les prêtres qui ordonnent, au nom de Dieu, I;i sounrission au prince. C'en est fait, toutes ka mesures sont prises pour qu'on ne se ifnéprenne pas sur sa puiasanee; et pour lerrMitr à jamais, »i ne s'agit jdus que d'un coup d^État; â le fera, rien de plus
JEAiN-PAUL aiARAT.
aisé, la violeuce est à ses ordres, les instruments de supplice
sont prèls, les prisons attendent : les janissaires, les pjcoliers, les bourreaux ne failliront pas à la tâche : le coup a réussi, le peuple a des fers, la chaîne est rivée, le tyran triomphe. »
Voila l'esquisse d'un tableau complet dans roriginal. Ët, comme nous 1* avons déjà fait remarquer, chaque assertion s*appule sur un exemple, et les exemples sont tirés des liis^ toires de tous les pays, afin de montrer que la tyrannie est partout la même, la servitude aussi. Le livre des Chaines de Vesrlarage s'adresse donc à toutes les nations; nous pouvons dire avec bossuet : « ÏX maintenant, peuples, soyez instruits. M
Quand on songe que c'est à trente ans seulement que Marat traçait cette peinture dtune touche si hardie, d'une observation si pénétrante ; quand on réfléchit qu*il a encore devant lui quinze années d'expérience à acquérir avant de se
prendre corps à corps avec celte monarchie décrépite, on prévoit Vissne de la lutte. Elle essayera de la ruse pour ironiper ce scrutateur (jui la devinait du regard 1 Machiavel avait intitulé son immortel ouvrage : le Livre du Prince; on pourrait appeler les Chaînes de l'esclavage le livre des peuples; c'est avec raison que la veuve de Marat le recommandait comme manuel de quiconque redoute Voppression. Machiavel avait dit aux tvrans : Suivez telle voie et vous dominerez; Marat dit aux sujets : Voilà ce que vos maîtres ont fait, ce qu'ils sont prêts à faire encore pour vous asservir; c'est à vous à veiller* La différence des temps et des lieux de publication explique peut-être la diversité des procédés; mats, à mes yeux, la préférence ne peut être indécise entre un livre qui, somme toute, a servi la tyrannie, et celui qui, sans équivoque, ne servira jamais que la liberté.
On rit encore de pitié quand on songe que la royauté essayera de corrompre un honiuie qui, depuis son adolescruca abandonné à lui-même, avait pu résister aux mille tentations de la misère et de Tambition I quand on songe qu'elle usera
nussi de rintimidation contre 'cette barre à trempe d'acier qui durcit sous les coups !
On conviendra, et la date de cette publication en fait foi, qu'en 1791 Tauteor des Chainett pouvait, sans trop de présomption, répondre à Camille Desmoulîns qui l'avait attaqué légèrement dans son journal : « Jeune homme , apprenez qu'après la vérité et la justice la liberté fut toujours ma déesse favorite-, que toujours je sacrifiai sur ses autels, même sous le règne du despotisme : et qu'avant que vous en siissiezle nom, j'en étais l'apôtre et le martyre. » {L'Ami du Peuple^ Aâ8.]
Nous avons dit que le propre dè cet ouvrage était de s'adresser à tous les peuples, d'être écrit pour tous les temps, comme toutes les p:raudes œuvres; croira-t-on qu'on ait fait , un reproche à l'auteur de ce qui justement prouvait sa supériorité? On a été jusqu'à écrire : « Marat n'a nul sentiment vrai de l'Angleterre ; il croit que tout le danger est du côté de la couronne; il ignore parfaitement qu'avant tout l'Angleterre est ime aristocratie. 9 (Micbelet, Histoire de la Bénoluticn française, tome II, page S88.) En vérité, qui sérieusement pourrait penser que Marat, pendant un séjour de dix ans dans la Grande-Bretagne, ne s'était pas aperçu de l'influence de r aristocratie? Il n'est })as si mince commis voyageur dont la perspicacité n'aille jusque-là; si l'auteur ne s'attaquait qu'à la royauté, c'est qu'appareniment il pensait que, le tronc abattu, les braoches tpmberaient et se dessécheraient d'elles-mêmes. En cela, il nous parait avoir été de l'avis des plus grands politiques, de l'avis surtout de l'aristocratie qui tient tant k conserver ses rois; en cela Marat pourrait bien s'être montré plus profond que son critique : ce qui nous étonne peu.
L'auteur est jeune; on sent qu'il est tout pénétré de ses maîtres, Montesquieu, Rousseau et Mably; il est sous le charme; ce n'est encore qu'un disciple, mais c'est par là quMl faut commencer pour être maître un jour.
94 J£AI«i-PALL MARAT.
Gomme toute l'école anglaise, il croit encore axa bons rois ; c'est du moins par cette proiession de foi qu'il débute : « l'n bon prince est le plus noble »ouvr<T[:e du Créateur.» II /i oublié de nous en doûBer uq exemple tiré de l'histoire d'Angleterre ou de la nôtre. Ibis pest-étre cette crédulité simulée n'était- elle, après tout, au'XTm* siècle, qu'use précaAitîon oratmre ? Chercher «ai ieui bon prînœ dans, ce long martyrologe des peuples n'élaît peut-être qu'une satire. C'était encore trop d'un: Marat, ne pouvant trouver le phénomène, laissera de côté plus tard toute cette rhéturi({ue.
L'enthousiaste de Jean-Jacques se reconnaît à ce qui suit: « La petite étendue d'un État ne contribue pas peu*à y maintenir le règne de la justice et de la liberté. » Le maître et ^ , rèlèYe n'avaient pas réflédii qne s'il en était amsî pour l'antiquité, la presse, invention moderne, avait renversé tous les obstacles, vaincu toutes les diflBcultés de coumumication : que diiaieiit-ils aiijorti criiui que la science a créé l'étincelle électrique, messagère des lois? Que si l'on insiste, si l'on affirme que dans nos monarchies très -étendues il est encore facile aui prÎBces de. porter aux lois des atteintes irréparables malgré la presse, malgré le télégramme, la ceodusion est bien simple : plus de monarchie.
Dans un autre passage, Ifarat nqus parait surtout se rapprocher (le Mably : u Tant que les teiTes sont partagées à peu près également entre les hal>kaots. chacun a les mémos besoins et les mêmes moi^ens de les satislaire ; or, 1^ citoyens ayant entre' eux les mêmes rapports sont presque indépendants les uDs des autres : position la plus heureuse pour jouir de la liberté dont un gouvernement soit susceptible. »
. InutUe de nous arrêter à des opinions sur lesquelles nous aurons lieu de revenir plus tard. Quoiqu'il en soit, ceux oonnne nous, ne croient pas qu'on puisse jainais ignorer coniplètoment des vérités innées; ceux qui pensent que toute âme indépendante et sincère a du chérir d'instinct la déclaration des droits de l'homme, du jour où elle a eu conscience
LES CUAl.NES 13 L L KSCLAVAGE. 9§
d'elle-même : ceùx'^là sont heureux de retrouver en i77h Marat le même que nous 1* avons montré dans son enfance, le
même que nous le verrons au jour <le sa mort : Ykmï du peuple uaissant, vivant et mourant dans la même doctrine politique, dans la foi aux principes éternels de l'égalité et de la liberté, restera le prototype de la loyauté désintéressée.
L'auteur des critiques que nous citions à propos des Chaînes de V esclavage ajoute encore malignement que cet ouvrage était inspiré du livre de Baynal, qui venait do pa- « raîtrc. C'est possible, pourquoi pas ? puisque, de son propre avpu, Marat s'était déjà inspiré de lloasseau, qui î'étail hiimcnje de LocRe, qui l'était «de Hooker, qui l'était d'un aune à coup fiùr, comme il faut absolument être fils de quelqu'un. On ^ouprAÎt aiasi remonter jusqu'à Jkdam «t ^ve. 41 nous semble à ce propos que notre Molière a répondu une fois pour toutes à vces amateurs qui ne voudraient que du neuf, quand il disait : « Je prends mon bien partout où je le trouve. » La vérité, ^ oilà notre bien commun ; ressaisissons-le partout aussi, ajoutons-le à nos acquisitions déjà faites, et formons- en à tout jamais l'héritage grossi de l'humanité. C'est notre droit; que dis-je? c'est pins encore : c'est notre devoir.