MARAT A LONDRES
plaintes que Ton m'adressait de tous les côtf^s contre les agents du pouvoir, harcelé par la foule d'opprimés qui avaient recours à moi; révolté des abus continuels de Tautorîié, des attentats toujours nouveaux des suppAts du despotisme, pouvais-je n'être pas prnétiT (rui(li;^niaiion contre les auleurs de tant de forfaiis, ne pas déployer à leur égard toute l'horreur qui remplissait mon âme?... Ignore-t-on qu'il n*y a que la crainte du plus affreux scandale qui puisse contenir les méchants? G*est la seule arme qui me restait contre les ennemis de la patrie ! »
Après avoir démontré combien l'Assemblée, la municipalité, le Châtelet, Lafayette se sont rendus coupables par l'expédition du 22» aÛaire qui faillit exposer la capitale aux horreurs de la guerre civile, il s'écrie : « Ne sortons pas de la nature : il ne faut rien attendre de bon des dépositaires de l'autorité, il faut les clouer à leurs devoirs; il ne faut pas exiger qu'ils soient bons, il faut les empêcher d'être mé- . chants; il faut donc les surveiller sans cesse... Il faut composer un iribiinal de\ant le-qucl les censeurs publics traduiront les agents du peuple qui ont abusé de l'autorité. » 11 termine par ce portrait de nos pères, j'allais dire par notre portrait : « Sans lumières, sans mœurs, sans caractère, nous ne sommés qu'un tissu de frivolités, de faiblesses et de contradictions. Nous prostituons la sensibilité et nous méconnaissons le seu liment. Nous ne ^a\ons pas aimer, cl noussonunes idolâtres ; nous voulons juger de tout, et nous ne savons pas apprécier; nous nous engouons de chimères; nous catessons nos ennemis, et nous négligeons nos amis; nous fêtons les fripons adroits qui conspirent contre nous, et nous dégoûtons les sages qui nous éclairent; nous adorons les hypocrites qui travaillent à nous perdre, et nous abandonnons les* hommes de bien qui se font anathème pour nous sauver. »
L'Ami du peuple espérait que cette histoire du passe pourrait servir de le<jon à ses concitoyens, que le rappel des conseils qu'il avait donnés ramènerait quelque confiance &i
JEAN-TAUL MAIÎAT.
lui, qu*à sa voix les Parisiens se débarrasseraient de leur inaire, de leur général, du ministre des finances, du Gliâtelet enfin. Ils devaient prendre cette détermination, mais tiop tard : après le massacre du Ghamp-de-Mars demandé par Bailly, commandé par Lafayette, que dis-je? après bien d'autres atrocités qui, pour être partielles, n*en ont pas été moins révoltantes. En attendant ^ Marat devait payer plus cher encoi*e le crime d'avoir raison avant tout le monde. ^ Mais écoutez : « Lorsque le sone^e de la vie sera prêt à finir pour moi, je ne me plaindrai pulut de ma douloureuse existence, si j'ai contribué au bonbeur de T humanité, si j'ai laissé nn nom respecté des méchants et cbéri des gens de bien. » Puissions -nous être pour quelque chose dans ce retour à la justice î
La Lettre sur Vordre judiciaire est une brochure de huit pages in-S" imprimée à Paris, chez Caillot. L'auteur y revient sur plusieurs points qu*il a déjà traités dans son Plan de législation criminelle; on ne l'accusera pas de double emploi, si l'on se rappelle qu'au moment où Marat édita cette lettre, le dit Plan n'avait pas encore paru en France, ou, s'il y avait pénétré, ce n'était qu'à un très-petit nombre d'exemplaires.
Ln fait important venait de se passer : un décret de l'Assemblée avait supprimé les parlements et tous les anciens tribunaux. Marat avait droit de dire : C4 Jugez de ma satisfaction à la nouvelle du décret. » 11 y avait contribué, en effet, plus que personne; si cette suppresâon des parlements ne le rendait pas à sa patrie, c'est qu'il y avait laissé d'autres ennemis dont on n'avait pas encore fait justice. Par suite de ce décret l'Assemblée nationale était appelée à s'occuper de la formation d'autres tribunaux et des bases de la jurisprudence. C'est à ce propos que l'Ami du peuple fit imprimer la Lettre adressée à l'un de ses amis. Donnons- en un seul extrait : il s'agit de l'institution du jury. L'auteur l'ap- 'prouve au criminel : « Gomme il ne s'agit que de savoir si l'accusé a- commis le crime dont on le charge, tout iiuuiuic
UARAT A LONDK£S.
qiii a le sens commuii est en état de juger si les preuves qii'en fournil Taccusateur sont évidentes. » Quant au civil, Marat doute qu'on en recueille les mêmes avantages, à moins que les jurés ne soient tirés d'une classe particulière de citoyens qui aient fait des études convenables, car les causes civiles sont presque toutes si compliquées, que la multitude des circonstances à peser les met au-dessus de la portée du commuii des hommes. Ne sont-cc pas justement les conclusions du décret du 30 avril 4 790? L'analyse du Plan de législation montre que l'Ami du peuple n'avait pas attendu cette.époque pour proposer cette mesure.
Au reste, il profitait de la circonstance pour insister sur la nécessité de créer aussi, et au plus tôt, un tribunal éPÈtatj et pour éveiller l'attention des Parisiens sur le dessein secret des contre-révolutionnaires municipaux de proscrire ]a permanence des districts, La municipalité ne tarda pas, en effet, à les remanier, de façon à rompre les liens civiques qui sauvegardaient la sûreté personnelle des patriotes : elle se vengeait de Tarrêté' du district des Gordeliers. De loin comme de près, rien n'échappait à la pénétration de Marat.
Enfin la troisième publication de Texilé volontaire était dirigée contre Necker, autre idole des patriotes. Cette fois, l'analyse est doublement utile; l'autorité littéraire de M'"* de Staël nous paraît avoir pesé trop longtemps sur les appréciations des historiens, à l'égard du père de l'auteur des Cmtidérations, L'Ami du peuple n'a jamais été dupe de la prétendue probité de l'agioteur moraliste, et nous croyons qu'il serait difTicile aux panégyristes les mieux instruits des faits de répondre aux principaux chefs d'accusation du dénonciateur.
Déjà depuis quatre mois le journaliste harcelait le ministre à propos de la gestion des membres du comité des subsistances. Le 10 janvier 1700, dans un récit de l'Invasion d'une compagnie de gardes nationaux dans son imprimerie, il avût ^ annoncé que ces messieurs lui avaient volé une dénonciation
JEAN-PAUL MAUAT.
, OD règle contre le directeur des iinances. (L*Ami du peuple, N*98.) Néanmoîns, quelques jours après, on lisait à la dernière pac^e (le son ijuaitro 101 , en forme d'avei lissf'ment : « On trouve acluelleinent au bureau de l'auteur la rienoncia-j lion de 1 Aiui du peuple coDtre M. Mecker. * Cette brochure] étaU prête depuis le 4 novembre, mais aucan ioiprimear^ n*avait osé la mettre sous presse. Marat, comme nous l'avons dit| leva de[)ui3 toutes les difficultés en se faisant imprimeur lui-même et fit paraître la première dénonciation,
La brochure portait pour titre : Dénonciation faite au tribunal du public^ par M. Marat y VAmi du peuple^ rqnlre M* Necker, premier ministre des finances. In-S** de 69 pages, toujotti's avec la même épigrapiie, celle du journal, gravée là et partout, comme le memeruo mon de Fauteur, n faut croire qu^elle eut quelque succès puisque , deux joura après son apparition, le journaliste avertissait ses lecteurs {L'Atni du peuple^ i\o 103) u que la dénonciailon était déjà contrefaite, peut-être même dénaturée et méconnaissable. » Le moment était opportun pour la publier vers le 20 janvier (sous ce rapport Marat ne manquait pas d'habileté)» pubqu'à cette époque l'auteur était décrété de prise de corps, comme écrivain incendiaire; puisque toute la presse s'était émue à cet arrèlé, chacun sentant très-bien que son tour ne tarderait pas à venir si tous ne se faisaient solidaires de la cause de la liberté violée» puisque l'attention publique était éveillée sur lui. Nous le verrons, dans certaines circonstances, cbaieu* reosement défendu par ses collègues les journalistes; mais ne nous méprenons pas trop sur ce zèle, examîncms bien les faits qui se passent, et nous reconnaîtrons que ce fut toujours, comme en celle-ci, quand le péril était général. Marat n'était pas aimé, même de Camille, qui donna successivemeut toutes ses afl'ections aux plus indignes. Ne serait-ce pas une des marques distincttves de la véritable supériorité?
Revenons à la dénoneiaiion. On mettait le journaliste au défi de produire ses preuves contre le ministre : <c £h bien ,