‹ Marat, l'ami du peupleChapitre 30 sur 70 · MARAT A LONDRES · texte numérisé non relu

MARAT A LONDRES

messieurs, répoa^Hlt je vais m'expliquer de maàière h être •entendu de toat le monde. » Notez qu'un jour, le 21 oetobre»

ISecker s'était présenté eu personne au district des Filles- Saint-ThonKi8 pour se justifier de certains soupçons; c'était iudiquer à ses ennemis à quel tribunal le miaisti*e voulait qu'on en appelât; Marat répondait donc à son appel ea s^adressant au public» c'était loyauté; ajoutons que c'était courage aussi, loi si petit, le ministre si grand, et le publie si prévenu en faveur de ce dernier. En général, les critiques ionltroj) bon rnai ché des dangers passés : l'historien ne doit pas les oublier; uous en tiendrons toujours compte.

Et d'abord, convainquon»-notts bien que l'auteur n'était animé d'aucun motif de vengeance personneUe : « De mes jours je n'ai tu M. ISecker; je ne le conn^ds que par la renonunée, par quelques-uns de ses écrits, . et surtout par ses opérations... Tout différend entre lui et moi ne peut avoir • ♦ {{ii'iiu intérêt public, et nous ne pouvous être jugés ({u au tribunal de la nation... A la vue d un combat aussi inégal combien perdraient courage ! Le mien n'est pas nème ébranlé» j'ai pour moi le sentiment de la pureté de mon cœur, lénepgie de la vertu et la force irrésistible de la vérité. » Remar«* quons encore, à ce propos, qu'en vérité les critiques sont bien injustes d'accuser le journaliste d'avoir dénoncé tel et tel parce qu'ils avaient été académiciens. On' doit commencer à s'aporcevoir que Marat a successivement dénoncé tous les fonctionnaires; il n'y avait donc pas parti prb contre les uns plutét que contre les autres. Si Bailly était de l'Académie, Lafayette n'en était assurément pas ; s'il les attaque, c'est uniquement comme fonctionnaires prévarîcateui*s; n'était-ce pas son devoir? Ce que nous disons de Iniilly peut s'appliquer à Gonduicet le pensionné, à Lavoisier Tex-fennier général , à tous les autres.

Marat dans sa première déncnciaiion débute par quelques détails relatifs à Necker , considéré comme banquier riche de treize à quatorze millions , acquis en partie par le

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discrédit des billets du Canada» par la ruine de la Compagnie des Indes : a Son opulence n'est à mes yeux qu'un titre de mépris, car elle vient de T agiotage... Appeler un agioteur à la tète des fmances, c'était remettre à un chevalier d'industrie r administration dos richesses publiques, c'était perdre l'i'^tat. n Marat n'était pas de ceux qui croient qu'on peut en quelques années gagner des millions sans quelque manœuvre légalisée peut- être, mais non pas légitime. 11 croyait encore que le passé d'un homme est une forte présomption pour l'avenir; qu'un ex -agioteur ne sera jamais qu*un maitôtier ; que le redde quod debe$ est de droit imprescriptible contre ces honnêtes fripons.

Passant du banquier au ministre, de l'homme privé à l'homme public, il le suit dans tous ses actes relatifs à sa politique pendant la Révolution, et il nous 1^ représente « comme un homme adroit, qui cherche à concilier les intérêts des ennemis publics avec ceux du peuple, et qui, pour se maintenir en place, nage sans cesse entre deux eaux. » Rien n'a échappé à l'accusateur, il va dtmner les preuves d'infidélité du prévenu. Ses chefs d'accusation se réduisent à cinq principaux, dans lesquels se résument tous les autres.

Rappelant d'abord toutes les circonstances qui ont amené le soulèvement des Parisiens et la prise de la Bastille, il ajoute : « A qui fera-t-on croire que Necker, entouré comme doit toujours l'être un ministre aussi adroit, n'ait eu aucune connaissance de ce qui se tramait dans le cabinet, à supposer qu'il n'y ait pris lui-même aucune part? A qui persuaderat-on qu'il a ignoré le mouvement des troupes qui devaient bloquer Paris, qu'il n'a pas été instruit de leur approche, de la marche d'une armée de 50,000 hommes? Les ordres de faûre avancer ces troupes avec des trains d'artillerie n*ont pu être expédiés que par le ministre de la" guerre, le marquis de Puyséfi^ur, alors le très-humble serviteur du favori; et les ordres de fournir aux frais immenses de cette horrible équipée n'ont pu être donnés que par le directeur général des

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finances. 11 savait donc parfaitement ce qui se passait, et il s*est tu)... Gomment donc a-t-il^ gardé le silence? comment n'a-t-il pas éclaté dans le conseil ? Gomment n'a^t^il pas informé les États Généraux de ce qui se tramait contre la

ih'uioii? Coimnent n'a-t-il pas instruit la nation elle-même?... S'il redoutait les dangers qu'il y aurait à révéler ces hori'ibles mystères, du moins la confiance que la nation avait en lui, l'humanité, le sentiment, l'honneur lui faisaient un devoir de quitter sa place et de dévoiler la trame odieuse dans une lettre qu*il aurait laissée à un ami de confiance pour 'être présentée aux États Généraux. » Je ne sache pas que rillustre fille du grand ministre ait répondu quoi que ce soit à ces accusations. Elle a préféré le parti d'un noJjle dédain; c'est le dernier qu'il faut prendre en histoire, parce que nous savons au juste aujourd'hui ce qu'il vaut : le rôle est trop facile pour qui ne peut répondre.'

Mais, du*a-t-on, comment imaginer qu'il soit entré pour rien dans ce complot? N'a-t-il pas été sacrifié lui-même? Oui, sans doute, il l'a été;, et pouvait-il ne pas l'être ayant allaire à dts gens de la cour? Il avait à leurs yeux un toit impardonnable : celui d'avoir provoqué les États Généraux, dont ils redoutaient la venue. Missi, dès qu'ils se sont crus maîtres du champ de bataille, Tont-ils rejeté comme un vil instrument désormais inutile. 11 est arrivé à son égard ce qui arrive dans toutes les conjurations : on profite de la trahison et on sacrifie les traîtres. Le premier chef d'accusation se termine par cet argument : « Taire une conspiration que le devoir oblige de révéler, c'est s'en rendre con)plice. M. Necker ne Ta pas dévoilée. Qu'en condui'e? Que la nation doit le punir comme un traître, ou le renvoyer comme un imbécile. Il peut opter. »

^jous ne savons trop ce que les historiens les pins lihf»raux pourraient ré])i>ndre. Le fait est qu'ils n'ont point suuiCvé ces objections dans leurs livres. Avions-nous tort de recommander l'étude des livres de Maïut aux Tacites à venir?.

JËAN-PÀUL MARAT. •

Lo second chef se rappoi te à la question des subsistances, si palpitante après la disette de 1788, et même, infamie 1 après raboodaiite récolte de 1789. L'avocat des ailamés se résume en ces termes : « Il est certain que la France entière est remplie d^accapareurs ; il est certain que ces accapareursfont monter très-baut le prix du blé ; il est certain qu'ils en exportent une énorme quainiic clans la 1 landre autricliienûe, et il est certain que le gouverneineiJt u n pris aucune mesure sérieuse pour empêcher ces accaparenients, pour s'opposer à ces exportations. Or, ne faut-il pas renoncer au sens corn* mun pour prétendre que ces coupobles mancBuvres sont dea spéculations individuelles? Le seul but des accapareurs est le gain considérable qu'ils se proposent sur le blé, lorsqu'ils auront amené la disette. M.ais est-il naturel qu'ils commencent par faire d'énormes sacrllices, dansTespoir d'un proût plus que douteux, tant que leurs manœuvres n'auraient pas l'appui do pouitoir exécuUf ? Est-il concevable que pour l'appât d*un gmn si douteux, de simples particuliers eussent la témérité de s'exposer de la sorte la juste fureur du peuple, s'ils n'étaient sûrs de l'administration, qui a mallieureusement enchaîné toutes les municipalités du royaume, au moyen des aristocrates qui les composent?... Quel autre motif imputer au ministre que le dessein perfide de faire sentir au peuple les inconvénients de la liberté?... Qu'il reste chargé de ces inculpations ou qu'il dénonce les traîtres qui les ont méritées, n

Qui pouv ait s'étonner de ces allégations? Est-ce donc la seule fois qu'on ait réduit un peuple aux dernières extrémités pour le ramener à la servitude par la misère ; et Necker n'était -il pas déjà trop débordé pour ne pas chercher à enrayer la Révolution?

Le troisième chef d'accusation a tnût au projet de la contribmion du (juart du revenu, proposé par Necker dans la séance du '2h septembre. Marat démonire que le ministre, au lieu de réduire les dépenses pai* des économies laites sur la

Mi^RÂT Â LOxNDKES. m

liste- civile, par la vente des domaines royaux, par le retranciiement des places inutiles, enfin par tout ce qui fiappo directement sur les ennemis de la llévolution, demande au coatraire un impôt qui achèvera de ruiner les petits ; il lui impute conséqaemment T intention de lui faire prendre en haine le nouvel ordre de choses.

L'auteur nous fait ensmte assister aux scènes préliminaires des 5 et (5 octobre, et, puisque le président des ministres ne s'y est pas opposé, il demande s'il n'en fut pas complice. 11 serait tout aussi difficile de répondre à cette quatrième accusation qu'à la première. D'ailleurs les reLatUma des débats de l'Assemblée ne sont-elles plus là pour attester que, lorsque les décrets constitutionnels furent présentés à l'acceptation du roi, le ministre voulait que le monarque n'accordât son accession « qne sous la condition positive, dont il ne se départirait jamais, que le pouvoir exécutif aurait son entier eilet entre ses mains? » Si l'Assemblée eût accédé, n*en était-ce pas fait de la liberté? Ce seul aete ne suffirai1r4i pas pour en rendre l'auteur l'objet de l'exécration publiquet

£nfin, « à tant de titres de Oétrissure» ajoutons- en un nouveau. En poussant le roi à sortir de son caractère de bonté pour se montrer en despote et prendre bitMitot après le ton d'un suppliant, M. Mecker a compromis V honneur du princet rbunaeur des sujets. Que Toulez-vous que nos ennemis pensent d'une nation dont le gouvernement ne sait ce qu'il fait, d'une nation qui coitible d'éloges un administrateur qu'eUe aurait dft reléguer aux Petites^Maîsons. »

11 ne restait plus à i aaieur qu'à terminer par ain' dt cla^ ration nette, la voici : u J'ai fait ma tài he, que le mniistre fasse la sienne; qu'il se justifie sans délai aux yeux de la nation; qu'il démontre, s'il le peut, que mes inculpations s<mt dénuées de tout fondement, qu'elles lui sont étrangères; mais qu'il n'oublie pas que ce serait perdre sa peine que de s'attacher à iroprouver quelques particularités sur lesquelles je puii m cire trompé. G' est le corps de mes inculpations

îôi JEAiS-PAUL .iiAUAT.

qu'il doit anéantir : garder le silence sur UD seul point, ce serait passer condamnation. »

Nous savons comment le niinî^^tre du pouvoir exécutif a répondu : par l'acte de violence du 22 janvier. Plusieurs passages purement historiques de cet écrit et de V Appel à la nation font encore regi^tter une fois de plus que Marat n'ait pu mettre à exécution le dessein qu'il annonce quelque * part de travailler à une histoire des événements qui se sont passés sous ses yeux. 11 était doué, pour un tel travail, d'une des qualités indispensables et des plus rares, une grande puissance de logique inductive et déductive; il savait tirer toutes les conséquences d'un fait peu important en apparence* n avait encore une connaissance du cœur humain qui lui en dévoilait tous Idis mobiles. Quand il attaque un homme, si haut ])lacé qu'il soit, c'est ttmjours par le côté humain, s'il est permis de s'exprimer ainsi; ce qu'on feint d'appeler le petit côté, pour nous faire croire que ces éminences n'ont rien de$ passions vulgaires, qu'elles doivent être jugées sur d'autres mesures que le commun des mortels. Mensonges I Toutes ces excellences sont des grandeurs humaines, et, à ce titre seul, apprécions-les comme nous nous apprécions entre nous, plus souvent par les petits faits cpie par les actions théâtrales, et nous ne nous tromperons guère. M'est avis que c'est par là que Tacite excelle entre tous : c'est par la connaissance des mobiles humains qui font jouer toutes ces hautes marionnettes, que Fauteur des Annotes est resté inimité jdsqu'à ce jour. La Bruyère fera plus d'historiens que tous les préceptes des Quintiliens anciens ou modernes.

Necker ne s'étant pas justifié, l'Ami du peuple crut devoir compléter ses premières accusations. De là le nouvel écrit intitulé : « Nouvelle dénonciation de M. Marat, l'Ami du peuple y contre M, Necker j premier ministre des finances y ou ^ Supplément à la dénonciation d'un citoyen contre un agent de Vautorité. » Brochure in-8* de âO péages. Paris, i70O.

Cette secoiide brochure contient les pieuveb juiidiques

MÂRAÏ A LOiNDB£â.

des inculpations faites au ministre des finances. « Je ne doute nullement, dit l'auteur dans sa notice, que des citoyens sans civisme ne taxent d'acbarnemeat mon zèle à poursuivre M. Necker; et je me piquerais moi-même moios dé constance, si je connaissais moins son caractère. Je conviens qu'il ne serait pas lûsé de le remplacer du côté des lumières : raienient trouverait-on un administrateur aussi instruit, aussi appliqué, aussi versé dans les alTaires; mais dans les circonstances actuelles^ c'est précisément sa capacité qui oi* alarme; ce sont les ressources de Tesprit, la llnesse, la subtilité, Taudace, la ténacité, qui rendent un premier ministre redoutable, quand il n'est pas animé du bien public. »

Dans la première dénondaiion , Marat n'avait donné des malversations ministérielles que des preuves indirectes, que des inductions sûres pour qui connaît les ressorts de la politique et le jeu des passions humaines ; dans ce nouveau travail, il va fournir des preuves authentiques, toutes relatives à l'accaparement des subsistances dans un but contre-révolutionnaire.

A cet efTet, il cite les écrits qui ont traité de la matière et

dont les auteurs ont été poursuivis; par exemple, l'écrit du chevalier Rutlège en faveur des boulangers de Paris, contre les sieurs Leleu, protégés par Necker. Il cite la brochure de Camille Desmoulins, qui dévoilait le marché usuraire conclu par les Leleu avec le roi, pour l'entreprise des moulins de Gorbeil. U donne les noms des accapareurs de province soutenus par la municipalité de Paris de connivence avec le directeur généial des linances.'Il rappelle que le sieur Berthier, après son arrestation, a déclaré à M. Rivière, avocat au parlement, qu'il avait dans son portefeuille une lettre de I«lecker, où le ministre lui ordonnait de faire couper les blés verts de la généralité de Paris : déclaration articulée en pleine audience sous la fol du serment dans l'interrogatoire que ce citoyen subit au Ghâtelet. Il fournît les preuves que, dans des perquisitions faites par les districts , on a trouvé une grande

J£ÀN-PâUL MÂRAT.

quantité de blés avariés, etc., etc. Nous ii*aTons pas ici &

éclairer ce fait historique d'accaparement, nous n'avions qu'à indiquer au lecteur une des sources où puiser les documents. Or, ces deux brociiures sont, à ce titre, de la plus haute importaoce; c'est pourquoi nous avons dû entrer dans des détails.

En résumé, Marat n*avait pas perdu son temps pendant sa retraite en Angleterre. En quatre mois environ, du 22 janvier

au 18 mai, il avait compo>é trois brochures dont deux assez étendues, écrites toujours dans l'intérêt de la Révolution. U y a loin de sans doute, à la conduite de ces fameux exilés, de ces Goriolans, de ces Tbémistocles, qui ne se rêfa- ^giaîent dans les cours étrangères que pour les soulever contre leur patrie ; il y a loin de là surtout à la conduite de ces émigrés français qui, au même instant, complotaient à Turin, ou bien h Coblentz, l'asservissement de la France. Mais rien d'honorable peut-il être reconnu dans un Marat, rien d'infamant dans un comte d' Artois ou dans on M* de Calonne?

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