‹ Marat, l'ami du peupleChapitre 4 sur 70 · MARAT CONSIDÉRÉ COMME PHILOSOPHE · texte numérisé non relu

MARAT CONSIDÉRÉ COMME PHILOSOPHE

Sommaire. — Analyse du livre dtf VBmmt. — Ce quel» anciens ont pensé aa sqjet «le l'influence 'le Vlwiu- sur le corps, ou du corps sTir l'Arrif'. — Criliquo des opinion ; de? philosophes du wiiie siècle, — Pourquoi toutes les rechorLiics arittrioures ont été sauii fruit. — Pi finier livre : Étude de l'anatomiâ du corps humain. — L'àme «st située dans les méninges. — Detarièm livn s Des facultés de rime.— Trobime lion : De rinQuence réciproqv» dit corps sur l'Ine «t de l'ftme snr le ooips. — QmdrfcNW ttvr*:Cfnn:n*int s'op^ro la transmission. — Qao le troisième Tolume c'est qu'un supplément au livre premier. — l'u stj'le de l'omTage. — De sa portée morale, politique et philosophique. — Pourquoi l'ouvrage est encore oublié. — Critique de Voltaire. — Réponse de Marat. — Ciitiqne de If . Micbelct. — Notre réponse.

A-t-on bi( Il remarqué l'aveu qu'a fait Marat dans le chapitre précédent ? 11 nous a dit : a J'ai toujours été dévoré de Tamour de la gloire, passion qui ne m'a jamais quiité un instant. » Il est dès lors facile de prévoir qu'il ne s'en tiendra pas au rôle secondaire de professeur de langues qu'il a peutêtre rempli, à différents intervalles, pendant les quinze années où aou3 le perdons de vue. Le jeune ambitieux dut aspirer plus haut; ainsi fit-il, et ce coté prédominant de son caractère nous amène à le considérer comme philosophe.

On a répété à satiété que Marat fut un monstre; soit! Toujoui's estr-îl que la philosophie d'un monstre doit éveiller la curiosité : ce sera l'objet de ce chapilj^.

Son livre est intitulé : de rilomme, au des principes et des lois de l'iiilhtence de Vinnc sur le corps cl du corps sur Vûnic^ par Marat, docteur en médecine. 3 volumes in-12, chez iMarc-

HARAT PHILOSOPHE.

Michel Rey. Amsterdam, 1775. 11 avait paru écrit en anglais, deux auparavant.

Ce titre notas annonce un sajet intéressant : nous ne nous lasserons jamais d'entendre parier de noos. Il est vrai de dire que Tobjet n*en était pas noavean, qu'il avait été traité bien souvent; mais que de livres à brûler, s'il fallidt, à cause de cela, reprocher à l'auteur d'av tir fait une œuvre inutile! Tout ce que nous pouvons affirmer, c'est que la question était à Tordre du jour. Personne n'ignore en cfl'et que le iviii® siècle se distingue siu*tout par l'esprit pbilosopliique; Je veux dire par la rechercfae des effets et des causes. En ce sens, le livre de V Homme répondait à un véritable besoin; à moins qu'on ne prouve que le sujet ét^t épuisé ; auquel cas nous devrions encore savoir gré à l'écrivain vulgarisateur; tout ce que nous pourrions exiger, c'est une reconnaissance loyale de ce qu'il devait à ses prédécesseurs. Si le livre de VUomme remplit quelqu'une de ces conditions, nous devons affirmer qu'il fut utile; c'est ce que nous allons chercher.

Dans un discours préliminaire* Marat esquisse à grands traits la cridque des principaux ouvrages qui se sont occupés de l'homme.

Inutile de s'arrêter aux premiers obsei vateurs-, leurs connaissances en cette matière furent trop restreintes pour mériter d'être mentionnées. Les siècles qui ne fournissent pas leur contingent aux progrès de l'esprit humain ne comptent pas. Franchissons d'un seul bond plus de trois mille cinq cents ans, et cherchons ce qu'on pensait en Grèce sur le sujet en question. J'entends citer de grands noms , je lis des ouvracTPs f.uneux , on y [)ar]e de l'àme; mais ce n'est encore qu'une matière subtile d déliée.

Je ne comprends pas, je passe à Rome. On n'y répète guère que ce qu'avaient dit les Grecs.

Après le grand siècle d'Auguste, nous assistons à l'invasion du catholicisme; encore quinze siècles à franchir, pendant lesquels l'examen philosophique demeure si réelle-

r 4$ J£AN-PÂUL âlARAT..

ment station n aire, qu'à l'arrivée de Bacon il faut encore partir d'Aristote pour prendre un nouvel essor.

Alors les chercheurs analystes se divisent en deux catégories : les anatomlstes et les spiritualistes; aux premiers est dévolue l'étude exclusive de la partie corporelle; aux seconds, celle de la partie pensante.

Ces systèmes eurent le désavantage d'être trop isolés, trop exclusifs, parce que les anatomisLeïj n'étaient pas assez physiciens, ni ceux-ci assez anatomlstes. u Ce qu'il fallait, allirme Marat avec quelque raison, ce semble, c'était observer avec soin l'influence réciproque du physique et du moral, et donner les raisons de cette influence... Descartes lui-même, malgré tout son génie , n'avait pas assez de connaissances anatomiques pour tout embrasser : assigner à chaque idée une fibrille particulièie du cerveau , et faire résulter du jeu de cette machine les opérations de l'âme , c'est sans doute fort ingénieux, mais rien de plus. »

Le philosophe passe donc à la critique des ouvrages contemporains. C'est d'abord Helvètius qu'il prend à partie. Ici nous devons une citation textuelle, et pour cause. « De tous les auteurs, il est peut-être le seul qui , sans connaissance de Tanatomie, sans connaissance de la physique , sans connaissance de l'influence réciproque de l'âme et du corps, ait entrepris de manier notre sujet. Je dis plus, il est le seul qui ait même fait un livre dans le dessein formel d'établhr r inutilité de ces connaissances, pour parvenir à celle de l'homme. Esprit faux et superficiel, il commence par poser un système absurde, où tout est réduit aux causes morales; puis, donnant hardiment ce système pour le seul vrai, il vî>. glanant dans l'histoire quelques traits particuliers à l'appui de son opinion, et donne la torture à son esprit pour y plier let phénomènes. Aussi son livre n'est-il, à cet égard, qu'un con< tinuel tissu de sophismes , orné avec soin du vain étalage d'une vaine érudition. »

On remarquera qu'à cette époque déjà Marat ignoiaii le

W.\UAi PHILOSOPHE. . 17

secret académique de tuer les gens avec un éloge ; il allait droit au fait ; rien ne lui coûtera plus cher : ce n* est jamais

impunément qu'on touche aux idoles. Nous montrerons bien- , tôt en quels teuiies le prince des philosophes gouimunda cet " intrus irrévérencieux; uiuis poursuivons.

11 est évident que ce qu'il fallait surtout éviter en une telle question, c'était de confondre les facultés de l'esprit avec celles du corps, a Haller, ajoute le critique, ne put échapper à ce danger. Le Cat aurait eu la gloire de terminer cet éternel débat dans son Traité des sensations et des passions en généraU s'il eût été plus penseur que littérateur; s'il eût moins cherché l'érudition de l'analyseur que le génie du synthétiseur. >î

Voilà suffisamment prouvé que Marat n'ignorait pas les tra* vaux de ses devanciers, qu*il n*a- pas méconnu leurs efforts pour arriver à la vérité; s'il a fait ressortir le côté faible de

leurs omraj^es, dévoilé la cause de leurs erreurs, l'aui-il s'en étonner, pftisqu'il a cru mieux voir? Veut-on dire qu'il exprime trop crûment ce qu'il pense? C'est le iait des convictions pro-

' fondes, de la passion de la vérité. Rem^quons toutefois, et l'extrait textuel que nous avons donné à dessein le prouve, remarquons que si k langage est d'une hardiesse blessante pour l'amour- propre, il n'est jamais grossier, et disons tout de suite que plus tard, quand il s'agira de politique, i^Iarat ^

. ne procédera jamais autrement. C'est ce dont peu de gens se doutent; c'est ce dont nous donnerons des témoignages en temps et lieu. On a feint de confondre la franchise avec la grossièreté.

Ce qui démontre que les reph'erches antérieures des phi- ■ losophes ont été au moins incomplètes, c'est l'ignorance des

maîtres mêmes de la science en cette matière : a On les voit se retrancher dans leurs ténèbres avec une sorte de fatuité, » cherclier du prodige aux faits les plus simples, el laire de la connaissance de l'homme une énigme, un secret impénétrable, un labyrinthe dont on ne 'peut sortir. » Marat réus*

18 JEAN-PAUL Bf ARAT.

sii*a-t-îl mieux? Uessai est louable, quelqu'eo doiye être le résultat.

D'où vient que les recherches précédentes ont été sans 'fruits? C'est que, « au lieu de prendre l'expérience pour guide, d'aller par des observatious biin faites k un système générai doat tous les phénomènes fussent des conséquences néeessaîres, les philosophes ont fait précisément je contraire; ils ont inventé des systèmes, ils y ont plié les phénomènes et se sont efforcés de soumettre la nature & leurs opinions. » Voilà Técueil queTauteur a tâché d'éviter. Ce passage indique la métljode qu'il a suivie; c'est la inéiliode baconienne. L'anatomiste considérera aualytiquement Thomme dans son corps, le métaphysicien analysera les diverses facultés de râme , et de l'ensemble des observations ressortira ce que récrivain croit être la vérité ■: la synthèse reliera ce que Tana-^ lyse avait décomposé. 11 fallait, pour mener à fin une telle entreprise, des connaissances encyclopédiques; nous nous convaincrons bientôt que sous ce rap|)ort Marat 'a lait ses preuves.

Est-ce à dire qu'.ii prétende présomptueusement que rien ne manquera à son œuvre? C'est encore une insinuation qu'on aime à glisser toutes les fois qu*il est question de lui. Ëcoutons-le : « Quel homme assez vain pour se croire au-dessus de Terreur?... Que si j'ai manqué mon but, je puis cependant me flatter que mon travail ne sera pas entièreînent vain; j'aurai maïqué récueil par mon naîifiage, montré la route qu'il faut suivre. J'aurai fourni mÀ tâche et je dirai avec le Tasse :

Faccîft altrui la sua parte. »

L'ouvrage se divise en quatre livres.

Le i)remier a trait à la physique du corps linmain; c'est ' la partie purement auatomique. îSous n'avons (pic fjiire d'eîi reproduire ici les intéressantes descriptions, les gens de l'art n'appreudraient rien, les autres se soucient peu de ces ma-

MARÀT PHILOSOPHE. 4«

tièves; oi» eomprmà qu'il n'y avwt rien de nooretn à mm»-

li er, à moins de pi'océdcr à la manière de Sp;.inarelle. Après tlonc nous avoir initiés au jeu de la iriaciuue luiniaine qu'il qualifie Uu genre hydraulique ; après nous en avoir décrit les canaux sans nombre, les liquetirs de toute espèce et le fluide ([ui donne le mouvement à tout l'appareil; après avoir repris séparément chacune de ces parties afin que nul m'en ignore i il ajoute : « La source du mouvement et du sentiment est dans les parties nerveuses. Liez le nerf, le imiscle n'a plus de mouvement, l'âme n'a plus conscience de rinipression: l'âme n'est donc pas le moteur immédiat du corps ; elle ne sent pas dans chaque partie et n'y a pas son siège ; les sensations ^e iont •dans les fibres nerveuses qu'affectent les objets, et se communiquent à l'âme par les nerfs. »

Ici nous entrons dans le système de Tauteur. Si Tâme ne . seul pas dans chaque organe , où est son siéîïe? Par les phénomènes qui s'opèrent dans le tétanos et la [)ii! al\ sie, qui ne voit que c'est la tête? qui ne s'en aperçoit par une tension dans l'intérieur de cette partie du corps, quand on veut se re- •cueillir? Mais dans quelle partie de la tête t a Dans les méninges , ai&rme le docteur, cai* lorsqu'on suit les nerfs jusqu'à leur entrée dans les membranes du cerveau, on voit qu'ils s'y confondent et ne forment plus avec'elles qu'une même substance. Or, si les nerfs seuls sont sensibles, et si les sensations ne se propagent que par ces organes, les méniuge* «doivent être le siège de Tàme. »

Pour mieux appuyer cette affirmation, Tient la description du cerveau. Hais, se demande le lecteur, comment la sensibilité, si délicate qu'on la suppose, peut- elle se traduire en une image, en une réflexion? Écoutez la réponse d'un homme qu'on a encore accusé de ne douter de rien : « Cette question est au-dessus de nia portée... Osons reconnaître notre iaiblesse, et ne prétendons pas renverser par nos vains raisonnements les lois sublimes de la nature, afin de rabaisser à notre portée ses merveUleux secrets,.. Noua

so JEAN-PAUL MARAT.

ignorons le fond des choses ; Ja connaissance de leurs rap* ports est la seule à laquelle il nous soit permis d'atteindre. »

N'est-ce pas la seule réponse à faire à tous ces •chercheurs de c-auses premières, fastueux rcssasscurs des billevesées inintelligibles pompeusement décorées du titre de métaphysique? . La.ccMinsûssance des rapports, voilà le but assigné aux efforts de l'esprit bumain, le seul que se proposât Tauteur qui doit, à ce titre, être rangé parmi les précurseurs de la pMosopbie moderne.

« Dans les actions libres, a-t-il dit, le fluide nerveux est subordonné à l'âme, tandis que dans les aclions machinales ce fluide est le premier agent; » et cette remarque lui suggère une de ces réflexions qui décèlent toute la bonté de son cœur : « 11 me semble, dit-U, qu'on découvre dans cette loi, ^ qui rend la vie indépendante de l'âme, les tendres soins de la nature, jalouse, pour ainsi dire, de conserver son ouvrage. Sur cette terre où notre existence est nécessairement partagée entre le plaisir et la douleui*, quel homme, dans un de ces moments de ciiagrin dont la vie est pleine, ne souhaita jamais la mort? et quel homme ne se la fût donnée, si son existence dépendait d'un simple acte de la volonté ? Mais en ne nous laissant, pour terminer notre misère, que la voie de la faim, • du poison ou' du sang, toujours longue.et affreuse, la nature nous a sagement ménagé les moyens du retour; elle nous a ôté, par FalVreux appareil des supplices, l'envie de nous détruire, et'conserve ainsi nos jours par Taversion de la douleur. » Voilà la religion de Mai*at, 11 n'en eut point d'autre, et de cela encore nous n'avons pas l'envie de lui faire un crime. Tandis que les prêtres des faux dieux inoculent l'ignorance pour qu'on croie à leurs idoles de bois , le philosophe nous fait pénétrer dans les lois de la nature pour nous en fah'e respecter toujours davantage les admirables desseins.

Le caractère distiactif de cette première partie du livre de V Homme, c'est une- extrême simplicité, c'est l'absence de technologie pédantesque» de prétention à la science, li fau-

mâbàt philosophe. %\

drait, il est vrai, posséder des connaissances plus spéciales que n6us n'en avons, pour décider en dernier ressort; mais, en vérité, la démonstration est si lucide qu'on serait tenté de 83 faire juge. Quand il n^ aurait rien de nouveau, l'auteur aurait du moins prouvé qa*il était excellent vulgarisateur. N'est-ce pas un des caractères des intelligences d* élite? La clarté est le génie de la science.

Le livre deuxième traite de Fâme humaine. « Si le corps est un être admirable, l'âme est un être merveilleux. Le corps végète bien de lui-même ; mais c'est l'àme seule qui donne la vraie vie à son merveilleux mécanisme. Ressort invisible, c'est elle qui rend nos membres actifs,* qui produit 'tous ces mouvements harmoniques, tous ces mouvements rapides et prodigieux qui font du corps une niachine si adroite, si surprenante... C'est elle qui rend l'homme intelligent et libre,... qui le fait vivre par la pensée dans le présent, le passé et l'avenir. »

L'auteur décrit les facultés de l'âme comme il a fait pour celles du corps; puis, passant aux sentiments innés, il nous aiTéte sur quelques points dans lesquels il diffère de ses ^devanciers ; et il était peut-être plus aisé de laisser oublier le livre que de le réfuter. Il ne croit pas, par exemple, que la pitié soit un sentiment naturel; il est factice, prétend-il, acquis dans la société. « Il naît de l'idée de la douleur et des rapports que Thomme se forme avec les êtres sensibles. Pour plaindre les autres, il faut connaître leurs m^ux, mais il ne faut pas les sentir. Quand on a souffert, on plaint ceux qui souflrent; mais tandis (j[u' on soulfre soi-même, un ne plaint que soi. » Force est bien de le croire, quand on sonG;e à l'insensibilité des heureux de naissance, aux tergiversations des poètes toujours relatives à leur position du moment, quand on songe à l'absorption du malheureux dans sa propre misère, * absorption qui lui ôte jusqu'à l'énergie de chercher le remède. Si cette allégation et bien d'autres encore sont discutables, elles montrent du moins que Marat n'e^t pas un ressasseur,

$S i£ÂN>PAUL MAfiÀX.

qu*il n'a point fait un livre pour le plaisir de se parer des plumes des paons de la pliilosopliic.

Ce qui caractérise cette nouvelle nomenclature des diverses iacultés de Tâme, c'est la lucidité des définitions, lucidité eKclosÎTement fraoçsûse; en cela l'auteor do 2K>uveau livre de V Homme est bien de ce xrui* siècle, sûus 6e rapport véritable siècle des lumières. Que l'on conapare les chapitres qui traitent des pasiiions avec le livre de la célèbre Staël Leucolène sur le même sujet, et qu'on dise de quel côté s'enfle le pathos!

<f C'est l'énergie des sentiments qui en différencie les dénominations. Sont-ils vifs, on le^s nomme passions ; sont-ils faibles, on les appelle foûis,.. Les passioc? factices surpassent de beaucoup la somme des passions sensuelles, car ceUes-d sont limitées au nombre de nos .>=:ens, tandis que les autres n'ont point de bornes, parce que l'esprit est sans cesse actif,, et toujours prompt à inventer quelque nouveauté. » Comme cela est logique, élémentaire, et se grave dans l'esprit pour n*en plus sortir!

Dans cette deuxième partie, Helvétius, qui donne pour origme aux passions la seule sensibilité physique, est combattu pas à pas. Ces luttes des intelligences ne se décrivent pas, il faut y assister, prendre parti soi-même, pour sentir toute la Ibrce de résistance. C'ei>t pourquoi nous passons immédiatement au troisième livre.

Puisque tout est lié dans la nature, puisque tout se tient par quelque rapport, puisque tous les êtres agissent les uns sur les autres, il n'y a pas de raison dès lors pour que Tâmeet le corps seuls soient isolés, sans influence réciproque. L'auteur va donc examiner séparément les principes et les lois de ccUe correspondance mystérieuse, nous rendre témoins de la puissance du corps sur Tàme, de celle de l'âme sur le corps; cet examen partie le livre troisième en deux sections correspondantes.

Si nous étudions l'homme 'dans le sonmieil, nous nous

MAHAT PHILOSOPHE. S3

convainerons que r&me, qu'on croit généralement libre en

ce moment, dépend du corps qui semble inerte. ÎS'est-ce pas la disposition coi porelle qui détermine la nature de ses rêves? Quels sout-ils quand le corps est malade, par exemple?

Le corps veille-t-il, l'àme encore partage ses fatigues; et, ce qu'il y a de {singulier, c'est qu^ils ^ lassent tous deux en même temps, jamais l'un sans l'&utre. Elle souffre de ses maladies ^ de ses moindres blessures; on la croirait corporelle; elle a, comme lui, ses convalescences où toutes ses facultés sont languissantes ; elle ne redevient puissante que quand il a recouvré toute sa vigueur. Ici le docteur aurait mille faits à citer pour un.

Il y a plus, on constate un rapport forcé entre l'esprit et le cours de nos liqueurs, les mouvements de l'âme suivent ceux du sang dans les veines. Ces rapports se retrouvent encore entre l'état du corps et le r;u-actère des sentiments, entre son organisation et les j^oùts de l'âme. « Unie à des organes grossiers, l'âme aime les amusements vifs, les plaisirs bruyants; unie à des organes délicats, elle préfère les plaisirs fins, les amusements paisibles. Les couleurs brillantes sont les couleurs favorites des hommes robustes, ils sont passionnés pour la musique guerrière, les odeurs pénétrantes, les liqueurs foi tes. Les personnes délicates et sensibles aiment au contraire les couleurs tendres, les demi-teintes, la musique touchante, le mode atnoroso^ le doux parfum de la rose et du jasmin. »

Mais peut-être n*est-on pas également convaincu de lA puissance de l'âme sur le corps; c*est l'objet de la seconde section.

La mécanique du corps humain nous a dt\j;i démontré lians le premier livre l'inllucnce de la volonté sur IfS orgaaes; examinons celle des passions. 11 s'en faut de beaucoup qu'elles puissent rester renfermées dans le cœur, qu'au contraire elles se ti^ahiss^nt au dehors par des mouvements involontaires, par le son de la voix, la rapidité des paroles, le

geste, etc. S*agît-il de l'amour^ par exemple : « Il produit de fortes émotions dans nos parties secrètes, une chaleur sen-

■ sible dans l;i région du diaphragme, la tendresse dans le • regard: il élève le poids, enflamme l'œil, anime le teint, embellit la lace, donne la vie à ses traits, et la grâce à touà nos mouvements* » Suit la description de l'effet sensible produit par l'âme sûr le corps dans chacune de nos passions, description qu'on n'a taxée de lieu commun que parce qu'on a feint d'ignorer que c'était justement de la constatation de certains faits matériels qu'il s'agissait.

Quel est celui de nous qui puisse nier que l'âme vivement alTectée arrache à son tour le corps au sommeil? 11 faudrait n'avoir pas surpris une mère veillant des semaines, des mois entiers auprès du berceau de son enfant malade.

Mais en voilà assez pour prouver Vinflnence réciproque du corps sur l'âme et de l'àme sur le corps. Examinons maintenant comment se passe le phénomène; c'est ce que Marat va nous montrer dans son quatrième livre; il nous dira de quelle façon s'opère la transmission du corps â l'âme, ou de l'âme au corps, des différentes impressions que nous éprouvons.

Voici le système de l'auteur : a L'âme et le corps n'ont aucun pouvoir immédiat réciproque; ces substances sont distinctes, sans nul rapport nécessaire, et uniquement unies entre elles par le fluide des nerfs. Ainsi de quelque manière qu'elles s'aUectent, elles' n'agissent jamais l'une sur l'autre sans l'intervention de ce fluide et jamais sans un mouvement communiqué. C'est du mouvement communia qué à ce fluide, combiné dans ses différents degrés de force avec l'élasticité des fibres et les divers organes affectés, # que dépendent les phénomènes du moral sur le physi(iue. n

Puis, comme dans les chapiti-es précédeiits, il appuie son principe sur des expériences prises dans ce que nous ressentons à. chaque instant. Venant au corps, il conclut ainsi : « Sa sensibilité est la mesure exacte de la sensibilité de l'âme.

MARAT rulLOSOPHE. »

D'où cette loi : la sensibilité de chaque individu dépend de causes purement physiques. » Si nous le suivions dans ses preuves, nous apprendrions d'où naît riiumcur constante, le caractère réfléchi, dissipé ou taciturne; pourquoi tel est cruel, tel autre bon; celui-ci communicatif, celui-là défiant; ce qui constitue Tavare, le dévot, le lâche, le tîroide, etc. Nous verrions encore que la différence des esprits trouve sa raison dans la disposition des organes du corps, connme celle du caractère moral de l'âme. Nous saurions à quelles conditions organiques un esprit est étendu, juste, fin, vaste, profond, superficiel, étroit, faux, grossier, et nous dirions avec T auteur : « Mieux les sens sont constitués, plus on est intelligent, toutes choses égales d'ailleurs. »

Arrêtons-nous brusquement, car nous ne nous sommes pas assigné pour but de dispenser de la lecture du livre de r Homme; nous voudrions, au contraire, en augmenter le désir. Nous nous proposions de convaincre les impartiaux, non pas que nous allions leur présenter une œuvre de génie, transcendante, égale aux plus grandes découvertes, mais un livre intéressant à des titres égaux à tant d*autres qui jouissent d*an renom européen ; nous voulions qu'ils avouassent que Tauteur y présentait des aperçus nouveaux, qu'il avait apporte dans ses études une science qu'on ne pcuL iner, de l'esprit d'observation, de la saî^acité, de la pénétration, un jugement sain, une grande simplicité d'e^tpressions, de la bonne foi, enfin une irréprochable moralité. Le petit nombre des citations que nous avons faites ont dû le prouver. Sera-ce trop maintenant d*ajouter que le livre de VHomme valait rhonneur qu'on ne le laissât pas dans l'oubli? Nos connaissancts physiologiques reposent-elles aujourd'hui sur des bases si cerLiines que nous devions rejeter dédaiguousement des expériences aussi consciencieuses 2 Ne serait-ce pas plutôt que 1^ nom de l'auteur a nui au livre? On pouvait présumer mieux d'un siècle qui se prétend supérieur à tout préjugé.

26 J£ÂN-PÂUL MARÂT.

» Le troisième volume, qui parut séparément en 1776, n*est pas coînpiis dans le résumé que nous avons essayé de faire; ce n'est qu'un supplément au livre ])remier, dans lequel l'auteur s'est occupé de la physique du corps hu-^ main; la lecture n'en est pas indispensable à riatfBliigenoe du système.

Nous nous somines peu préoccupé du mérite purement littéraire de l'ouvrage; cependant nous aurions pu, à ce propos, citer quelques amplifications descriptives qui auraient victorieusement démontré que Marat savait, tout comme un autre, jouer de la phraséologie. Si nous en jugeons par l'invocation qui termine l'ouvrage, nous verrons que l'écrivain n'ignorait pas ce qui lui manquait sous ce rapport. « Sublime Rottdseau! s'écrie -t-il, prête-moi ta plume pour célébrer toutes ces merveilles; prôtenfnoi ce talent enchanteur de montrer la n.iture dans toute sa beau lu ; prèle -mol cette force, cette noblesse, cette chaleur d'expression qui étonne, qui enllamme, qui ravit, et qui fait Tâme de tes écrits pré- ■cieux !»

Il est uii point de vue beaucoup plus important sous lequel nous devons considérer un instant le livre de Vllomme; c'est celui de sa portée morale. S'il existe réellement une

influence réciproque et forcée du corps sur l'ànie et de l'àme sur le corps; si l'énergie de mon intelligence dépend de l'état sanitaire de mes organes, la conséquence naturelle est que je dois veiller avec le plus grand soin sur ma santé, pour jouir pleinement des plus nobles facultés de mon âme. L'auteur semble me dire : vis comme doit le faùre un être raisonnable et tu seras intelligent, ton caractère s'élèvera, ton cœur s'ouvrira à toutes les grandes aspirations, tes sentiments s'eunoi)liront, tu seras un homme dans la belle acception du mot, tu seras utile à toi et aux autres. Gonnaissez-vouvS système philosophique d'une portée plus ef&cace? Tonte morale qui s'appuiera sur l'hygiène, c'est-à-dire sur les effets immédiats et physiques d'une mauvaise vie, aura toujours

'MARÂT PHILOSOPUE. 27

sur nous la plus grande influence. Le musée Dupuytreu a fait

plus de coiiiinenis que tous les moralistes cnseuible.

Et si plus tard l'auteur d'un tel système devient homme • politiclue, quelle importance ne donnera-t-il pas à la satisfaction des besoins physiques du peuple I £n outre, soyez ' convaincus que Fanalyser qu'il' a faite du cœur huinain le mettra en garde contre toutes les roueries de la diplômatie. Si en effet telle est sa destinée» il ne pouvait pas mieux s'annoncer.

Pour qui considôro le livre de V Homme au point de vue purement philosophique, force est de reconnaître que l'auteur prenait une place honorable dans l'école de la philosophie positive, de cette philosophie qui, laissant de côté les entités, la métaphysique si souvent ténébreuse, ne voulait plus procéder que par démonstration scientifique, et devait poser comme principe d'investigation cet axiome : « ï/ol)servution des faits est la seule hase des connaissances humaines. » Une étude plus spéciale de l'ouvrage de Alarat démontrerait en effet qu'il procédait de Hume qui , le premier, avait appelé Tattention sur l'influence irrésistible de Torganisme sm* Fesprit humain ; que ce livre allait bientôt être suivi de ceux de Leroy, de Cabanis, de Oall et définitivement d'Auguste Comte, qui devaient, par des travaux successifs, cimenter les bases d'un ordre de pensées et conséqncmment d'un ordre de choses tout nouveau. En quoi se résument aujourd'hui les observations physico-psychologiques de ces maîtres de la philosophie positive ? £n ceci : qu'il y a en toute impression suivie d'un acte, action des nerfs sur la partie cérébrale qui est le siège de la faculté pensante, et réaction de celle-ci sur l'organisme; en d'autres termes, comme s'est exprimé Marat, iti/lnetice réciproque du corps sur l'imie et de Vânic ,sur le corps par V intermédiaire des nerfs. Qu'est-ce encore que ces \ méninges que l'auteur du livre de l'Homme nous a présentées comme le siège de toutes les opérations intellectuelles, sinon Tensemble constitutif du cerveau, smr lequel Marat appelait

28 JEAN-PAUL JIARAT.

l'attention des savniits? Il seniblait leur dire : voilà la place; * k vous flVn (HiKiier la topop^rnphie. C'est ce que Voltaire, au moment de l'apparition du livre, et M. Michèle!, de nos jours, n'ont pas soupçonné : Voltaire, par défaut de profondeur; ie critique moderne, par parti pris. Mais un jour viendra où les disciples de cette méthode, que la hauteur de leur principe élève au-dessus des partis politiques, un jour viendra où les vrais savaius, rendant à César ce qui appartient à César, classeront le livre dr VHommp parjrii les 'oiivraii^es qui ont le plus directement préparé l'émancipation de Tliumanité débarrassée désormais d'une métaphysique complice de la tyrannie.

Mais je veux admettre pour un moment qu'ils ne lui accordent pas cette importance, que je me suis illusionné sur

la portée de l'œuvre en elle-même; toujours est-il qu'il faudra bien avouer que Marat faisait choix entre le passé et l'avenir, entre la doctrine du vieux monde et c^elle du nouveau, et qu'il prouvât sa compétence scientifique et philosophique. M'est-ce donc rien? a-t-on oublié que, s'il faut courage, intelligence et génie pour planter résolùment une bannière nouvelle, il en faut aussi pour s'enrôler des premiers parmi ses défenseurs?

Pour qui sait à quelles conditions un livre fait son chemin, il est évident que celui de Alarat devait rester en route. 11 ne pouvait plaire aux prêtres, puisque Marat n'y reconnaissait comme vrai que ce qu'il comprenait, ce qu'il pouvait se démontrer à lui-même, ce dont, au moyen de Vexpérience, tout le monde pouvait se rendre compte comme lui; en conséquence, il n'y était question ni de l'inmiortalité de Fàiiie, ni de toutes ces mysticités sublimes qui assurent le succès d'un ouvrage patronné par les autorités ad hoc; il ne pouvait être accueilli des philosophes organisés en phalange encyclopédique, puisque 1* auteur avait osé déclarer en propres termes qu'ils ne savaient pas tout; il n'était pas digne d'être reçu dans la bonne société, puisque le docteur n'avait pas fait au

BIÀRAT PHILOSOPUC. • 29

beau monde sa révérence eo enti'ant ; enfin l'ouvrage devait rester ignoré du peuple d'alors, qui ne savait pas lire; de nous autres, po;stérité, qui nous considérons comme trop

bupéricuis au xvnr siècle, pour nous enquérir d'autre chose que du litre de ses œuvres.

Nous aurions tort cependant d'aOirmer que le livre eût éjjiê toiaiement oublié dès son apparition et de nos jours. La vérité est qu*en 1776, je crois, Mai*at reçut un vigoureux coup de latte du grand homme que Rousseau appelait l'Arlequin de la philosophie ; et, il y a dix ans environ, un coup de pied d'un autre grand homme que je ne veux pas qualiOer.

Oui, le prince des philosophes, Voltaire, daigna un jour s'attaquer à Marat. (Voir le tome H de l'édition ïouquet, page 259.) Il lui reprocha d'abord d'avoir maltraité les anciens, et, pour mieux lui faire la leçon, en donnant à entendre que le disciple n'a pas lu ses maîtres, il lui dit : « Nous représenterons d'abord (pie vous ne devez rien reprocher à Socrate, puis'jue Socrale n'a jamais nv.n écrit. »

Prince, en conscience, je crois que l'auteur du livre de l'homme avait été à l'école; qu'il y avait appris , tout aussi bien que le plus infune de vos sujets, un fait aussi connu; que si nous lisons dans son discours préliminaire : « Socrate disait que l'âme est un esprit, » l'écrivain en parlait comme vous avez cent fois parlé du Christ dans vt)S immortels ouvrages, comme nous en parlons tous les jours quand nous nous exprimons en ces termes : le Christ a dit. Est-ce que par hasard vous penseriez que Jésus ait écrit? J^t-ce que Platon et Xénophon ne furent pas disciples enseignant la doctrine du maître, aux mêmes titres que Luc et Matthieu? Ah ! grand homme, si j'avais la sottise de faire planer sur vous ce soupçon d'ignorance, voire ouibre liiaiL bien d« ma niaiserie de pédant émérite; mais je ne lui donnerai pas cette satisfaction.

S' attaquant ensuite au système du docteur, aux méninges

que Marat prétend être le siège de Tâmè, Voltaire ajoute ; (c II Taat mieux avouer qu'on n'a pas vu/ encore son logis , que d'assurer qu'elle est logée sous cette tapisserie... Laissez faire à Dieu, cioyez-moi, lui seul a préparé son hôtellerie, il ne vous a pas friit son maréchal des logis. » Descartes maréchal des logis I Platon maréchal des logis I II faut que je me * connaisse bien peu en esprit pour ne pas sentir tout le sel de celui-là. J^avais cru jusqu'à présent que tout homme doué de raison étwt appelé par cela seul à Vétude de lui-même ; je m'imaginais que la possession de l'instrument lui donnait droit d'investigation. Je nie trompai?, vous m'apprenez qu'il faut un permis particulier de Dieu, qu'il a ses élus, ses maréchaux des logis. Les prôtres en disent autant, et, si j'ai bonne^ mémoire, vous leur en avez fait un crime. Maître, vous n'êtes

conséquent ! mais ne serait-ce pas plutôt que vous vouliez par là faire savoir à vos contemporains qu'à vous seul revenait le droit d'octroyer les brevets 1' Pour ce coup, vous soupçonne, prince.

Mais passons aux véritables délits de Marat. 11 avait osé critiquer Helvétius; nous avons fait à dessein la citation du passage incriminé. Voilà ce que le prince des philosophes ne pouvait pardonner à cet audacieux; vous allez voir en quels termes il l'en blâme : « Vous auriez pu parler plus p'jliment d'un Loujme généreux qui payait bien ses médecins, n .le me permettrai de dire qu'il n'y a rien de commun entre la générosité d'un malade et son mérite comme philosophe. Le chambellan du roi de Prusse n'en jugeait pas ainsi ; il faut bien avouer, en effet, que le correcteur de lAnti-- Machiavel avait donné l'exemple à Marat, en mesurant ses éloges littéraires à sa gratitude de courtisan. Qui de Marat ou de Voltaire ;iv;iit l iLi^nn et dignité? Ce serait une question^ à débattre entre gens sans caractère.

Autre crime non moins grave. L'auteur du livre de Vlioinme avait invoqué Jean-Jacques 1 Le grand critique paraphrase le passage que nous avons cité plus haut en ces .

MAKAT PIULOSOPUE. . 34

termes : « Prête-moi ces accents sublimes avec lesquels tu aa enseigné que tous les princes doivent épouser la fille du

bourreau, si elle leur convienl; que tout brave geiitillioiiinie doit couimeacer par être garçon ineimisier; que riionneur joint à la prudence est d'assassiner sou ennemi, au lieu de se batti-e avec lui comme un sot. » Âb i pour cette fois, impardonnable, en effet, prince, impardonnable !

Enfin ces ohservatiom du patriai'che de Ferney, plus piquantes peut-être quand elles s*attaquent au style de Marat, Irès-superficielles assurément quand elles s'en prerjnent au système du philosophe, se terminent par ces mots : a On voit partout Arlequin faire la cabriole pour égayer le • parterre. » C'est très-vrai, aurait répondu l'Ours de Genève; et les rieurs se seraient peut-être rangés de son côté.

En parlant de cette critique, M. Michelet écrit : « Le malicieux vieillard répondit par un article spirituel, amusant, judicieux, où, sans s'expliquer sur le fond, il montre seulement l'auieur comme il est, charlatan et ridicule. » [Histoire de la dévolution fndtaiisc, tome II, page 390.) Le proverbe ' n'a-t-il pas raison de dire : les beaux esprits se rencontrent?

Que le lecteur nous permette de M citer à ce propos une petite anecdote. Seize ans plus tard, Camille Desmoulins, dans un jour de mauvaise humeur, avait aussi reproché à Marat de n'être i)as assez réservé dans ses critiques, et il lui rappelait malicieusement aussi qu'autrefois Voltaire l'en avait déjà blàiné, qu'il aurait dù proliter de la leçon. iMarat répondit : u Que vous êtes cruel, Camille! pour me faire mieux sentir le poids des ans, vous me rappelez que Voltaire $*est moqué de moi, il y en a vingt-quatre (erreur typographique). Je me souviens en effet qu'en 1776 le marquis de Ferney, piqué de se voir mis à sa place dans mon ouvrage sur VHonimc, essaya d'égayer ses lecteurs à mes dépens. Et • I pourquoi non ? Il avait bien pris la même liberté avec Montesquieu et avec Rousseau. Peut-être je m'abuse ; mais il me semble que ce sont moins les injwes et l'ironie qui blessent.

33 JEAN -PAUL MARAÏ.

que le sentiment de les avoir méritées : d*après cela, jugez combien je me sms 'aûsément consolé des pasquinades de Vol-

taire, en voyant qu'il avait eu honte de les avouer et qu'il avait été réduit à tionr^uer mon livre pour amuser les sots; que sais-je même si les rieurs auraient été pour lui , si son disciple Laharpe n*avait pas refusé d'insérer, la réponse à côté de la diatribe? » {UAmi du Peuple, n«A55, 11 mai 1791.)

Passons aux coups de pied de l'autre grand homme; c'est de M. Michelet qu'il s* agit. {Histoire de la dévolution fran^ çaise , pages 388-390 du toniu 11.) " Le Iruble et ilotlant éclectisme de Marat, dit-il, paraît suiguliùrerneut dans cet ouvrage de physiologie et de psychologie. » Entendons-nous bien. Flouant éclectisme j àans le sens critique qu'il faut attacher à ces mots, signifie que l'auteur du livre de l'Homme a pris ailleurs le système qui fait le fond de sa doctrine physico-psychologique, et que dans le choix de ses larcins il/ est indijcis. Examinons l)ieu. Eu quoi consiste le système de Marat ? Eu ceci ; que l'àaie n'est point le moteur immédiat du ^ * corps, qu'elle n'est pas dans chaque partie et n'y a pas son siège, mais que ce .siège réside dans la partie du cerveau qu'on appelle les méninges^ et que les sensations se communiquent du corps à Tâme au moyen du fluide nerveux. Que ce système soit vrai ou faux, raisonnable on absurde, ce n*est pas la question ici; nous demandons seulement que M. Michelet nous dise où nous pourrions le levoir ailleurs, car il faut absolument qu'il ait existe quelque part pour que Marat l'ait pris ou choisi^ pour qu'il y ait érU riisme ou larcin.

Éclectisme flottant l S'il ne s'agissail que de savoir si l'auteur était matérialiste ou spîritualiste ; s'il n'y avait de choix possible que dans l'un ou l'autre parti, le critique aurait raison. Mais la conchision exclusive est-ollc IVncéc? n'y a-t-il de vérité que (ians l'absolu? Évidemment non. car il se présente une troisième opinion qui se lormule bien nettement; c'est celle qui se résume en disant : la vérité, c'est qu'en bien des circonstances le corps agit sur Tàme; c'est

MARAT PUILOSOPUË. 33

qa*en d'autres Tàme agit sur le corps. C'était précisément l'opinion de Marat, et c'est pour l'appuyer qu'il nous a donné tant d'e.\eni^)ies ; c'est justennent ce qu'il prétend prouver dans tout son livre. Est-ce là de l'indécision?

Continuons. M. Michelet, prenant çà et là quelques phrases qui, détachées, perdent leur sens, essaye de faire passer^Harat pour un nîaîs. « On apprend dans son livre, ^lAl, que riiomnie triste aime la tristesse, et autres choses aussi nouvelles... Kn général l'auteur ne sort du banal qu*- [«ar l'absurde. » Que l'homme triste recherche de prélérence les spectacles qui ne sont propres qu'à augmenter sa tristesse , cela se voit tous lésr jours, en effet; cela est banal sous ce rap-' port; mais, pour être banal, le fait n'en est pas moins digne de fixer l'attention du philosophe. Quelle plus grande incon- séquence dans l'homme toujours prêt à tout sacrifier à son bien-être, que de le voir, au conti-aire, dans ses accès de ti'Lstesse, s'acharner pour ainsi dire à sa perte, en se plongeant à cœur-joie dans l'abîme du malheur? Pour moi, je ne vois rien d'absurde dans cette observation, et, si j'avais quelque autorité en morale, je la déclarerais même profonde.

Enfin une dernière insinuation clôt la critique du maître moderne d'une façon inqualifiable : « Un livre de médecine galiiute pouvait réussir auprès des jeunes gens, k la cour du comte d'Artois. » ^^ous n'avons qu'une réponse à faire à une calomnie, c'est délire au lecteur : Lisez le livre tout entier de Marat et prononcez ; et quand le lecteur sera pleinement

• convaincu que M. Michelet a scieminent calomnié Marat, noiis

• le supplierons encore, par égard pour l'auteur de tant de belles études sur l'iiistoire de France, de pardoinierà V écrivain du livre dr V Amour ses visions ( t otiques, comme il faut passer à Sganarelle ses visions cornues.

Encore un mot pour rectifier une erreur qui prouve que M. Michelet critique le texte anglais qu'il n'a ni lu ni vu< Voici la manière dont il s'exprime à propos du livre en question : tt II venait de paraitre à Londres « en 1772, un livre I. 3

n JEAN-PAUL MARAT.

français qui faisait du bruit, livre posthume d'Helvétius*. Gelui*ei avait pour titre : l'Hamme, Marat ne perd pas de , temps. £q 1773, il publie en anglais un Tolime^ en opposi- . tion, leqttel développé, délayé jusqu'à former trois volumes, fat donné pai* lui, eu 1775, souâ le titre suivant : de l'Homme. »

Voici la vérité; c'est que Marat fit paraître en 1773 non pas wiy mab deux volumes intitulés : A phUosophical esmy on maHy Essai phibsophiqae sur Tbomme. Notez que Tédi-

tion est in-8", que le premier volume coutieiit 271 pages, et le second 263. On sent poai([uoi Al. Michelet a écrit un volume au lieu de deux : il fallait prouver T empressement du contrefacteur.

» Cependant nous ne doutons pas que le critique ait très-légèrement parcouru la traduction française qui parut, en effet, en 1775, non pas en troi$ volumes comme il l'aflîrme, mais

- en deur, puisque le troisième ne parut que l'année suivante. C'est encore une petite déloyauté, car, pour faire croire au déUiiféy il fallait cette fois augmenter le nombre des volumes, conclure de un à trots, La vérité, c'est que les deux volumes anglais formaient ensemble 5âi pages in-8<*, et que la traduction contenait 702 pages in-12; voilà le délayage! Petite erreur, encore une fois, si elle était involontaire; mais Vinten" ftoTi! Kst-ce que l'illustre historien fjui a si vijj;oureusement pourchassé les Jésuites aurait retenu des bons Itères l'art de diriger VintetUioii?

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