SYSTÈME DE DÉNONCIATION OU DE SURVEILLANCE
SoMMMRiT. — Quo le droit de dénonciation <»«t la conséquenco âa prrarfpo âa dépoQdance du fonctiunnairo, — qu'il est base sur la connais':an< e du ca-ur humain. — Barnave et Loustalot 1 ont proclamé. — 11 doit être illimité. — Marat n'a jamais «tUqué iuri>liqaeaeDt Mi cttlomoteteim. — DMiietkM anln tel dédoocialiBU poi^ taot sar des fûts positifs «t c«U«s qui portent sur de simple* soopçons. — M aiat n'attaqiio jamais les hommes privés. — Accusation de légèreté imputée à Marat par M. Michelet. — Affaire l a Sal!c, — TTulin — Accusation d'a!>siirdilé imputée à Marat par Camille. — Maiat exxgo que les dénonciations qu'on lui fait soient appuyt'cs do preuves, — signées, déposées dans les sectioiis. Accusation de ttiauquer de tetnagemeiiti. — Il appelait A son aide la snTveillance de tons. Hodie 7 rép<»nd. — Reproche de déDoncer sans cease. — 11 n*épaifae pas les patriutcs. — Il n'accuse pas indifféremment tout royaliste. — Il nomme Fréron i lui succéder dans cette fonction de censeoT publiCi — Alépns déTereé sor la dénoD> ciatioii. — Résumé da chapitre.
Avant d'aller plus loin, avant de reprendre la biographie de Marat à son retour en France, n'est-ce pas le lieu de traiter à fond une question sans cesse soulevée à propos de TAmi du peuple ? Nous voulons parler du système de dénonciation
préconisé eu piiucipo, ardemment soutenu dans l'application par le journaliste pendant tout le cuurs de sa vie politique. Cet examen est si nécessaire, que si le principe est injuste ou faux, si même Marat l'applique mal à propos ou mû par des intentions criminelles, nous n'avons que faire de continuer cette étude ; se préoccupe-t-on de la politique d'un sot ou d'un méchant?
Revenons au point de départ, voyons si tout s'enchaîne dans la démonstration. Une fois admis le principe incontestable que tout employé, dans tout ce qui concerne ses fouc-
JEÂN-PÀUL MÂRÂT.
tious, est soumis à la surveillance de celui qui remploie ; une fois reconnu qu'en politique tous les agents des différents pouvoirs sont évidemment les employés de la nation qui les salarie ; que, par conséquent aussi, cliaque citoyen a le droit de les suivre dans leur travail, de provoquer leur révocation, s'ils sont inhabiles, leur punition, s'ils prévarîquent , une récompense, s'ils la méritent; il ne s'agit plus, pour que ce droit ne soii point illusoire, <\i\e d'en assurer l'exercice.
Or, quel auire moyen de garantir à tous le droit de sur- .veiller, partant de dénoncer les fonctionnaires suspects ou surpris en faute, que de faire de la dénonciation un .devoir public, que d'encourager un dénonciateur? Gicéron disait, il y a dix>neuf cents ans : « ïmocen», si accusatm sii ahsolvi potcst y nocens j nisî acnisu/us sit ^ rondemnari non pofrst; l'innocent qu'on accuse peut être aljsous, mais le coupable ne saurait être condamné, si l'on ne l'accuse pas» » Cet aphorisme n*est pas nouveau, parce que le sens commun n'est pas d'invention moderne.
Marat n'a pas dit autre chose* « Reconnaissons, écrit-il , un principe politique sans lequel la liberté ne saurait s'établir, sans lequel les lois ne peuvent que servir de jouet aux hommes chargés de .les faire resi)ecter : c'est que le dernier des citoyens a le droit d'alta([uer tous le» agenis du pouvoir dont la conduite est illégale, équivoque ou suspecte, le droit de les dénoncer, de dévoiler leurs malversations, leurs me-» nées, leurs projets. » (Appel à la nation*)
Et'ce droit est basé sur Texpérience de tous les siècles : (( Puisqu'il n'est rien aussi difficile que de triuiver des hommes vertueux pour les placer au timon des aiiaires, prenons les inoins corrompus, mais faisons-leur bien sentir que nous avons toujours les yeux ouverts sur eux, » (UAmi du Peuple^ â02.) Nous l'avons déjà fait remarquer : fonder ia politique sur la connaissance du cœur humain» c'est lui donner des fondements éternels comme l'humanité.
MaraL n'était pas seul qui proclamât ce droit; Barnave
ravait déclaré du haut de. la tribune parlementaire. Loustalot, que M. Michelet a loué avec raison comme un des plus ardents des plus intelligents patriotes, Loastalot, rédacteur, en 17S9 et en 1790, du journal de Pi udhomme, fait a ce propos les réllexions suivantes ; elles sont identiques à celles de Marat, c'est le mèuie principe éternel comme la liberté : « Faibles Français, enfants enthousiastes, quand saurez-yous qu'il est de Tessence de la liberté écrire impunément tout ce que Von veut mr les hommes publics?,*. Il faut, pour le bonheur des individus, potu* le maintien -de la consti* tution et de la liberté, qu'il y ait guerre irréconciliable entre les écrivains et les agents du pouvoir exécutif. Des l'instant que le pouvoir judiciaire se jette du côté du pouvoir exécutif contre la presse, la balance est rompue et le peuple est esclave : les ministres et les gens en place sont exposés de droit à la calomnie. Cet inconvénient nécessaire est suffisamment compensé par la jouissance du pouvoir et de la grandeur. Les bumiiies vertueux qui exercent les fonctions publiques ne craignent pas la calomnie, elle ne perd que les fripons. Ces principes vous paraissent cti anges, Français, eh bien, soyez esclaves! » (Bét oint ions de Paris, lA.)
Mais comment assurer rezercice de ce pouvoir de dénoncer les fonctionnaires infidèles? « La garantie du droit de surveillance, c'est Timpunité physique du dénonciateur. Il ne doit jamais être comptable qu'au tribunal du public dont il mérite la reconnaissance, si sa dénonciation est dictée par le désir de servir la patrie, et dont j1 encourt l'indignation, si elle est dictée par la malignité ; tandis que les accusés, toujours tenus de se justifier d*accusations graves, doivent être poursuivis par le tribunal d*État, s'ils ont réellement malversé. Sans cela tout dénonciateur étant sûr d'être sacrifié, les citoyens laisseraient tranquillement consommer la ruine de l'État plutôt que de compromettre leur repos, leur liberté, leur vie, et les agents du pouvoir, toujours sûrs d'échapper, ne songeraient plus qu*à renverser la consUtu-
tion pour asservir le peuple^ se couvrir de ses dépouilles et se gorgcr de son sang. » {Appel à la nation,)
Mais, dinb-t-on, eucore faut-il que l'accusateur ait des
pièces à l'appui de ses dénoncidliuiib, des pièces bien aullientiques.
« Nous sommes si neufs en matière politique, si imbus de sols préjugés, que nous ôtons aux hommes clain^oyants les moyens de nous empêcher de périr. Lorsqu'un citoyen éclairé dénonce les ministres toujours ennemis du peuple, nous Vaccusons de calomnie i moins qu'il ne produise des preuves juridiques ; comme si uu administrateur doiiiKtit par écrit ses ordres de malverser, de prévariquer, de trahir;* comme s'il tirait reconnaissance des attentats qu'il a commis. Ge qui me confond, c'est que les maximes que je voudrais faire adopter contre les délinquants publics sont suivies parmi nous contre les délinquants privés; car, de quelque crime que le procureur du roi accuse un citoyen, tant que l'accusatioa n'est pas dictée par la malignité, il est irréprochable. Pourquoi donc ne consacrerions-nous pas, pour le salut de TÉtat, des maximes que nous avons consacrées pour le salut des familles? » {Ibidem.)
Voici, du reste, comment l'Ami , du peuple entendût la jurisprudence du droit de dénonciation.
« Que Topinion publique consacre ces grandes maximes, si propres à déconcerter les ambitieux, les fripons, les traîtres, à dégoûter ceux qui seraient tentés de le devenir.
(1 Permis à tout citoyen de dénoncer les hommes en place, depuis le premier mmistre jusqu'au dernier commis, et de les traduire devant le tribunal d*&at.
« Quand une dénondaidon contient plusieurs chefs d'accusation, elle doit être réputée bien fondée, quoique toutes les charges ne soient pas prouvées,
(( Toute dénonciation fondée sera, pour son auteur, un titre à l'estime publique.
« Toute dénonciation non fondée, mais faite par amour
pour la patrie, n'exposera son auteur à aucune punition, car r homme n'étant pas Maillible, une erreur m le rend pas criminel..
tt Tout homme dénoncé mjnstement aéra honorablement ac(p]itté, et tout dénonciateor de bonne fcn ne sera tenu qu'à lui donner la main de paix.
« Le dénonciateur calomnieux sera flétri par l'opinion publique, et rhonune de bien dénoncé sans raison obtiendra une marque d'honneur, gage de l'estime de ses concito} eus.
tt Seront exposés dans la salle de justice du tribunal deux tableaux, dont Tun contiendra les noms des agents de l'kutorité qui ont malversé, l'autre les noms des dénonciateurs calomnieux. » {L'Ami du Peuple^ I\" 37.)
« Je sens bien que, pour ne pas perdre les fruits de la censure, il importe d'en user avec discernement : mais, de quelque manière qu'on en use, que l'opinion publique soit le seul frein des auteurs. Si vos dénonciations sont fondées^ restime de vos concitoyens sera votre récompense ; si elles ne le sont pas, vous passerez pour un visîonn^ûre; si elles sont dictées |)ai' la malignité, le mépris de vos concitoyens sera votre diatiment. Sortez de là, la liberté de la presse est anéantie. » {Junius françaiSy N° 12.)
Si l'Ami du peuple soutenait ce système de la liberté dans les dénonciations^ ce n'était pas qu'il ignorât ce que peut la calomnie, qui plus que lui en avait souffert? mais il savait que le remède qu'on prétend y opposer est pire que le mal. En toute cause, c'est ainsi qu'il faut juger; quelle institution pourrait être parfaite ? « 11 est vrai que le fonctionnaire pui^^ie court risque d'être souvent calomnié, mais n'a-t-il pas pour lui le jugement du tribunal? Voides-votts sacrifier le salut de l'État à cet inconvénient? De deux maux ne doit-on pas choisir le moindre? » {Appel à la nation.)
Et il appuyait de son propre exemph sa niaxinie politique : (( C'est le lot de tout homme public d'être exposé aux traits des médiants; ils glissent sans eUet lorsque sa cou-
duite est intacte et que ses intentions sont pures. C*6st ainsi que, par exemple, le sieur Delaulne m'a accusé d'être vendu; mais il rougirait de sa sottise «'il n'était pas trop bouché pour réfléchir que des monceaux d'or ne peuvent être le prix de la perte de la vie ; je n'ai pas pu me vendre, moi qui me suis cent fois mis sur ki brèche pour le pauvre peuple, moi qui vois cliaque jour dix mille poignards levés sur ma tiMe, moi dont le corps sera rais en hachis si j'ai le malheur de tomber entre les mains des assassins qui sont sur mes traces, moi qiû ne leur ai échappé que par un miracle continuel de la Providence, moi qui ne saurais me flatter que ce miracle dure encore longtemps. Eh bien. Je n'ai demandé aucune satisfaction de ces onirages. » (L'Ami du Peuple, 316.) Il s'y était engagé dès son début dans la carrière de publiciste : « J'abandonne aux dénonciateurs l'examen de ma vie entière. Qu'ils épluchent mes mœurs, mes principes et ma conduite politique; quelles que soient leurs imputations, qu'ils soient sûrs que je ne les citerai jamais à aucun tribunal public. » (ibidem, 38.) En conscience, tous ceux qui se sont élevés et s'élèvent encore contre le droit illimité de dénonciation peuvent-ils dire comme Marat : nia vie publique ou privée est sans reproche? Nous ne le croyons pas; leur opposition les rend suspects* On calomniait Timoléon , libérateur des Syracusins : « Je remercie les dieux, dit-il, de ce qu'enfin on jouit à Syracuse de la liberté de tout dire. »
Enfin, sur cette distinction entre les preuves juridiques et celles qui ne le buiit pas, l'Ami du peu[)le se résumait ainsi dans une lettre à Camille : « Remarquons qu'il y a deux sortes de dénonciations : les unes portent sur. des faits posi> tifs, les autres ne sont encore que de simples soupçons. Ces dernières ne sont pas moins utiles au salut de l'État que les autres, car un mot dit à propos suffît souvent pour faire échouer un funeste projet. Que savez-vous si ce que vous prenez pour de fausses nouvelles n'est pas un texte dont j'avais besoin pour parer quelque coup funeste et aller à
mon bot? Pour juger des hommos vous avez toujours besoin
de faits positifs, bien clairs, bien précis ; il me suffit souvent de leur innction ou de leur silence dans les grandes occasions. Pour croire à un complot vous avez besoin de preuves juridiques, il me saifît de la marche générale des aiTaires, des relations des ennemis de la liberté» des allées et des venues de certains agents du pouvoir. Le regret de vous être tant de fois mépris et la crainte de vous méprendre encore ne vous reiulront-ils pas ))lus réservé? N'a^ez-voiis pas écrit de moi : je me reproche de l'avoir aussi peu cru que la prophétessc Câssandre? » {L*Ami du Peuple^ N° 449.)
Insistons, réduisons à néant les distinctions subtiles, car il s^agit d'un droit de Texercice duquel dépend le salut public : « On nie reproche d'avoir dénoncé sans preuves. Distinguons bien deux choses, les prévaricateurs et les machinations. Je n'ai jamais dénoncé aucmi piévaricateur (pie sur les réclamations de la partie lésée. Quant aux machinations contre la liberté publique, je m'en suis tenu aux indices notoires qui suffisaient pour les constater aux yeux 3'un peuple exercé, seul genre de preuves qu'on puisse exiger raisonnablement pour éviter des complots dont il ne reste souvent aucune trace, car les machinateurs ne transigent pas entre eux par acte passé devant notaire. Attendre à les dénoncer (ju'on ait des preuves juridiques, c'est laisser aux traîtres le temps d'en assurer le succès. Ces preuves ne s'acquièrent presque jamais qu'après que le complot est consommé et qu'il n'est plus temps de s'y opposer. Exiger des* preuves juridiques des dénonciateurs , c'est compromettre la sûreté de Tïhat; il n'y a que les traîtres qui en puissent laire un précepte. » [Jowvuil de la R('p}(l)li(/i(e, 39.)
Le fait est que nous délions qu'on cite une conspiration gouvernementale qui n'ait été prévue et courageusement dénoncée par Marat, pendant sa gestion de cette fonction publique qu*on pourrait appeler la censure moderne, fonction qui répond à celle qu'ont exercée à Rome les plus grands
m J£AK-PAUL HARÀT.
citoyens, et qni se remplit de nos joars au moyen du jour- ■slîsme. C'est en ce sens qu'on peut dire qu'il fut la personnification vivante de la terreur des agents du pouvoir,
terreur qu*iî ne faut pas confondre avec la tn reur dictato- ' riale. Tandis que celle-ci ne s'attafjue qu'aux particuliers, Marat répèle en vingt endroits de son journal : « Jamais l'Ami du peuple ne $*est élevé contre les hommes privés, jamais il n*a attaqué que les hommes publics. » (L'Ami du Peuple, N« 102.^ Coroprend-on bien la différence qui existe entre les deux systèmes? Le premier ne s'en prend guère qu'aux individus sans influence, sans puissance, et finalement aboutit à la compression et l'ait abhorrer la République» parce qu'il combat plutôt les opinions contraires à la sienne que les faits contre-révolutionnaires; tandis que l'autre ne surveille» n'attaque que les fonctionnaires et sauve la liberté. ' Voulez-vous vivre en toute quiétude sous la législation de l'Ami du peuple, n'acceptez pas de fonction; voulez-vous vous exposer à la plus défiante surveillance, acceptez quelque place gouvernementale. Mais voulez-vous n'avoir rien à craindre, même dans ce dernier cas, soyez intact. « Il n*y a de dangereux, disait Camille, que les écrits qui prêchent une insurrection légitime et raisonnable ; mais ceux-là, pourquoi les prohiber et m* empêcher de les publier? Est-ce que je puis avoir tort, quand j ai raison? » (RcvoliUions de France et de Brabmit. lO.) Eufm, a c'est la censure, dit ^lontes- .quieu, qui éleva la République romaine au plus haut degré de puissance. »
Terrible censeur, en eflet, que ce Marat, car nous ne pouvons douter qu'il n'ait été doué des deux qualités essentielles : une pénétration à laquelle rien n'échappe , un courage qui ne recule devant aucune puissance, devant aucun d:inp:er. Et jamais il n'a dévié du principe de distinction qu'il a ]>obé : .« Ën qualité de censeur politique, d'avocat du peuple, fonction honorable qui appartient à tout citoyen qui a le coulage de l'exercer, je supplie mes lecteurs de distinguer
SYSTÈME DE DÉNONCiÂTION. m
avec soin ces fonctions de celles d'un ministre des autels, d'un philosophe moraliste, ou d'im simple homme de bien : autant celles-ci demandent d'indulgence, autant celles-là exigent de sévérité. Je méprise les méchants, mais je les plains plus encore ; je sais que leurs vices tiennent presque toMj jLirs à une éducation négligée ou manquée, aux riguems de la fortune, à mille circonstances impérieuses ; et il n'est pas donné à chacun d'aimer mieux périr de h'im (jue de manquer ù l'honneur. Tant que les méchants restent hommes prives, je gémis tout bas des suites de leur corruption, et je laisse à la justice le soin de les corriger; mais lorsqu'ils deviennent hommes publics^ lorsque leurs menées peuvent faûre le malheur de tout un peuple, lorsque leur simple suffrage peut entraîner des révolutions funestes au bien publie et perdre l'État, l'amour de rimmanité me presse d'élever ma voix contre eux, et je ne crains plus de devenir leur dénonciateur. » {L'Ami du Peuple^ 20.)
Ajoutons tout de suite que, conséquent avec son principe, dès qu'un homme public se démettait de sa charge et rentrait ' dans la vie privée, Marat ne s'occnpait plus de lui* Necker quitte le ministère, l'Ami du peuple lui écrit : « Monsieur, si votre retraite n'est pas jouée, dès aujourd'hui je m'impose à votre égard un éternel silence. J'ai travaillé à votre chute avec un zèle peu commun ; mais dès i'iustant où vous n'êtes plus un homme public dangereux, vous redevenez peur moi un particulier sans conséquence. » {L'Ami du Peuple^ 214.) Son journal est là pour attester qu'il tînt religieusement sa promesse.
Qiiel((irun veut-il succéder à la charge de censeur public, inoccupée depuis la mort de Marat? Il peut voir quelles conditions elle exige dans celles qui constituent le véritable journaliste, et que nous avons déjà reproduites au chapitre lit de cet ouvrage; car, pour l'Ami du peuple, être journaliste ou censeur des hommes publics, c'ét»t tout un.
Nous ne croyons pais qu'il soit possible, après tout ce que
S64 JËÂN-PAUL MÀRÀT.
nous venons de citer, de contester la légitimité du droit de surveiller et de dénoncer tout fonctionnaire infidèle ou même soupçonné de l'être. Il nous reste à examiner la conduite de Marat sous ce rapport, et puisqu'il est avéré qu'il peut y avoir des dénonciateurs animés de passions viles, de passions antres que celles du bien public, voyons û TAmi du peuple n'aurcait pas été de ce nombre. On l'en a accusé, car on n'osait s'attaquer au principe de peur d'être suspect. On a cité des faitj) à Tappui de ces accusations; révisons ces faits. Ce n'est plus de la vérité du principe qu'il s'agit, elle est admise, puisqu'elle est incontestable ; c'est de la moralité de Kécrivaîn. Si l'Ami da peuple est coupable de calomnie volontaire* îl est digne du plus profond mépris, il ne mérite plus la confiance, car il est juste de le soumettre à la peine qu'il a\ait assignée lui-même.
M. Michelet a écrit au tome II , page 376, de son Histoire de la Révoîulion française : « Les feuilles de Marat étaient de véritables tables de proscription où il écrivait à la légère y tans examen^ sans contrôle ^ tous les noms qu'on lui dictait i des noms ckers à Vkumariitéj celui de M. de Iji Snlle» »
Nous regrettons que M. Michelet n'ait pas choisi pour preuve un nom plus retentissant que celui de M. de La Salle, les noms de Mirabeau, de Lafayette, de Dumourie;^. de Roland par exemple. L'intérêt du procès en aurait grandi d'autant. Biais rbabile historien se serait bien gardé d'une pareille maladresse, il prévoyait qu*il serait trop aisé de prouver que les incessantes dénonciations de ces noms chers aussi ^ sans doute, à l'humanité j n'étaient que trop fondées ; la disculpation de Marat eût été trop facile. Aussi préfère-t-il , et pour cause, nous citer le nom d'un citoyen honoraijle, sans aucun doute» d'un homme qui s*est montré grand à un moment donné , mais qui a disparu ensuite ou à peu près de la scène politique; de telle sorte que tout l'odieux reste sur Marat, surtout si l'on exagère l'importance du dénoncé. Quoi qu'il en soit, force est bien de reconnaître que si le journaliste avait
('W" coupable envers M. de La Salle, l'oubcurité de ce dernier ne disculperait pas le dénoiiciatciu'. iNous en voulons seulement venir h ceci, que M. Micbelet, historien plus véridique, aurait dû dire : « SI Marat a fait erreur en dénonçant M. de La Salle, M. Hulin» ou quelque autre personnage secondaire, il ne s'est jamais trompé relativement aux grands personnages . historiques qui ont le plus puissamment influé sur les événements iniportants de la Uévohition; loin de là, que si on l'eût écoulé tout d'abord on eût évité les plus grands malheurs. » Puisque M. Michelet ne l'a pas dit, nous devions en faire la déclaration.
Mais revenons à MBI. de La Salle et Hulin, et pesons toute la gravité de l'erreur.
Voici le fait. En septembre 1789, des milliers de poudre de mauvaise riualité encombraient l'arsenal de Paris. 11 s'agissait de débarrasser le local et de faire retravailler cette poudre. En conséquence, elle fut chargée sur un bateau dans la direction d'Essonne. Mais voilà que le batelier est arrêté, parce que son laisser- passer n'est pas en règle. L'affaire s'ébruite bientôt : M. de La Salle est suspecté d'avoir voulu, comme Flesselles, désapprovisionner Paris de munitions de défense; il est accusé de trahison, incarcéré; Taffaire est portée devant l'Assemblée nationale, qui recoimait l'iiinocence du prisonnier et le fait élargir.
Le lendemain , Marat écrit dans son journal : « loin de nous le dessein cruel de jeter le moindre doute sur l'innocence de M. de La Salle. Mais tout en applaudissant à son triomphe, il nous paraît un peu étrange que les États Généraux se soient érigés en cour de justice pour l'absoudre. » (L'A?m du Peuple, 2.)
Y a-t-il là la moindre malveillance? Le public, au coni traire, n'est-il pas averti que, de l'avis de Marat, M. de La ^ Salle est innocent, seulement que les députés étaient incom* pétents àle juger?
Mais voici bien une autre aflaire. Dix mois après, en
JËÀN-PAUL UARAT.
juin 1790, l'Ami du peuple écrit dans son numéro llih i « N'en doutons pas, les traîtres à la patrie échapperont toujours, tant que ses ennemis siégeront dans le sénat de la nadoB, daiis les cours de justice, dans les municipalités, et tant que aons n'aurons pas un vrû tribunal d*État. Nous avons , TU k Gbàitelet absoudre les sieurs de La SaUe^ Âug^ard, Besenyal. »
Ici xMarat est bien convaincu d'être proscripteur du inarqui.N, AL Michelet paraît en droit de l'accuser. iNotons toutelois, en passant, qu'il y avait, dans le passage cité, une atlîr> mation qui suffîsait, à elle seule, pour infirmer tout le reste, fia effet, TAini du peuple ne devait-il pas savoir mieux que personne, lui qui avait rendu hommage à M. de La Salle, que ce dernier n'avait pas été abtom par le Châidet ; le public pouvait-il en douter? Peu importe, passons condamnation, le mot y est en toutes lettres. Exauiinons s'il y a légèreté'^ la preuve en semble irréfutable.
Mais attendez. T.e lendemain mêmCy vous l'entendez, le lendemawy Vkmï du peuple imprime en lettres italiques au bas de sa feuille: « Ebbata. Au num^o l&l, page 5, ligne 30, rayez de La Salle qui est effacé dans le manuscrit. »
Mais attendez encore. Quatre jours après avoir écrit cet errata, Marat revient une seconde fois sur Terreur de composition, il adresse à M. de La Salle mèine une lettre qu'il laut lire avec la plus grande attention, car elle fera connaître fAmî du peuple mieux que nous ne saurions le faire, et peut-être qu'alors le lecteur remerciera M. Hichelet de nous avoir fourni cette belle occasion. « Je suis au désespoir, monsieur, de ce (jue votre nom se trouve dans ma feuille à côté de ceux d'Augeard et de Besenvaî. Le cœur déchiré des vains efibrts du peuple contre les complots toujours renaissants de ses perfides ennemis, excédé de travail et pressé par le temps, je n'ai presqife jamais le loisir de relire le manuscrit de ma feuille, et rarement celui d'en Corriger les épreuves, seul moyen cependant de rectifier ce qui pourrait m'avoir
échappé par inattention. Vous ayant vu, monslenr, à la tête
des Parisiens, dans les premiers jours de la Révolution, pourrais-je vous j)lacor à côté de l'Iiomine que vous avez résolu de combattre? Pourriez-\ ous croire que j'aie le dessein de vous inculper aujourd'hui, ne Tayant pas fait lorsque je rendis compte» dans le temps (au n** 2 précité) de votre malheareuse affaire? Et j*ai moms raison de changer à votre égard que jamais, puisque vous avez été sacrifié par des intrigants qui se sont emparés de toutes les places, lorsque tous les dangers étaient passés.
<( Je ne sais par quelle fatalité votre nom (que j'avais confondu avec M. de Sade qui a été impliqué dans tant d'alTaîres fâcheuses, qu'on disidt traduit au Ghâtelet) est venu se placer sous ma plume. La réflexion me Vavaii fait rayer^ mais il a été malheureusement conseiTé par le compositeur et il a échap[)é à la correction. Je n'ai reconnu cette erreur que lorsqu'on m'en a fait apercevoir, et je m'empresse de la désavouer. Je serais désolé d'avoir attaqué injustement le dernier des hommes, iraîs-je de gaieté de cœur offenser un citoyen estimable? Si j'étais libre* monsieur* je ne balancerais pas à aller vous témoigner mes regrets de cette méprise involontaire, mais dans un moment où l'on se plaît à reciiercher les écrivains patriotes j'attends de vos sentiments pour la patrie que vous n'en voudrez pas à l'Ami du peuple, et que vous ne vous joindrez pas à ses persécuteurs. » (LAtm du PeupUy ]S' )
A-t-on jamais fait preuve d'une mauvaise foi plus insigne, que d'attribuer à un auteur une erreur de typographie? Quel est celui de nous qui ne mériterait les galères à ce titre? Le juge le plus infâme, le* plus taré, n'aurait. osé rendre un pareil jugement. Si Marat, agissant comme il vient de le faire et victime d'une pareille méprise, est un proicrip^ leur dénonçoiU à la légère^ quelle épithéte ajouterons-nous au nom de M. Micbelet qui, comme bbtorien, comme homme jouissant d'une grande autorité morale, comme accusateur
JËÂN-PÀUL MÀRAT.
surtout, a dû prendre connaissance exacte des faits, et les a sciemment, sans pudeur, controuves? Et M. Michelet peut-il alléguer» comme Marat, erreur de composition? est-il revenu sur sa calomnie combinée? M. Michelet est justiciable au, premier chef.
L'historien veut-il que nous compulsons ses sept volumes;
que nous rappelions qu'il a attribué à Danton un discours contre-révolu tionnaii'e que celui-ci n'a jamais prononcé, n'a pu prononcer; que, partant de là, il a flétri la mémoire du plus ardent patriote; qu'il a confondu enfin le nom de Daunott avec celui de Danton, quand la logique, le simple bon sens, le coeur auraient dû l'avertir d'une erreur de réimpression?* Veut-il que nous ajoutions que voilà dix ans de cela, et que l'historien n'a pas encore rectifié cette erreur un peu plus grave qu'une faute de typographie ? Encore une fois, si Marat est proscripleur à la légère, que M. Michelet se qualifie luimôme, c'est la peine à laquelle nous le condamnons. (Voir notre volume sur Danton, où cette erreur est relevée. Paris, chez Pagneire; Bruxelles, chez Lacroix.)
Voilà pourtant comment on a constamment accusé Marat t Nous ne sommons pas le lecteur de nous croire; pourquoi nous plutôt que d'autres? Mais qu'il reiuoute à la source, qu'il consulte VAmi du Pc^iple, qu'il se convainque par luimême, puis qu'il prononce en dernier ressort. Nous ne nous arrêterons pas à la dénonciation d'Hulin. M. Michelet reconnaît lui-même qu'il fut un des massacreurs du Champ-de- Mars, sous les ordres de Lafayette. Or, de mouchard à massacreur y a-t-il à hésiter? Il n'y a que le scrupuleux M. Michelet qui pouvait le faire. 11 est vrai qu'lluîin avait combattu à la Bastille. Mais combien n'en connaissons-nous pas qui croient avoir acheté par un quart d'heure de patrietisme le droit d'infamie pour le reste de leur vie ?
Cette accusation est si capitale, si unanimement reproduite, que c'est un devoir pour nous d'insister. Du temps même de Marat, des patriotes lui reprochaient ses dénon-
dations incessantes, légères, absurdes. M. Michelet a cité une preuve de légèreté, Camille Desmoulins va citer uue preuve d'absurdité; et ron va voir que Tune n'est pas plus fondée que l'autre.
Dans un jour de confiance aveugle, comme il en avait tant, Tauteur spirituel des Révolutions de France et de Bru'^ bant reprochait à Marat ses exagérations, sa crédulité stupide; à l'appui il donnait cette citation du journal VAnii dn Peuple : « Les patriotes doivent se tenir sur leurs gardes et fouiller la nei' de Notre-Dame , les conjurés pourraient bien avoir creusé les piliers de Féglise où ils se tiendraient en embuscade, ainsi que dans le creux de la statue de saint Christophe. » {Révolutions de France et de Rrabant, N* 70.) 11 va sans dire que la citation était laite de mémoire , pour se donner la facilité de la couvrir, à large brosse, de ce vernis de ridicule qui en rehausse le ton. Creuser des piliers pour s'y cacher est, en eflet, très-drôle; et ce Marat qui croit à cda est un niais des plus renforcés.
Mus consultons le texte précis. Un citoyen de la section des Tuileries adresse une lettre à l'Ami dn peuple , où nous lisons ce qui suit : « .l'ai appris, par une daiiie de mes amies, que le roi doit être enlevé dimanche prochain pendant le Te Deuniy ou plutôt pendant le désastre qui le suivra, car elle m'a assuré que les conspirateurs ont chargé le commandant des canonniers soldés de miner trois piliers de l'église.» {VAmi du peuple^ N« AOS.)
Le correspondant avait dît miner pour opérer un éboulement, CamUle écrit cremer pour se cacher. Desuioulins savait bien que les deux expressions rendaient le sens très -différent; mais que deviendrait l'esprit, s'il fallait y regarder de si près ? (Néanmoins, si le ridicule disparaît en rétablissant le ' texte, Marat nous semble trop crédule de croire à la mine, à un écroulement qui ensevelirait à la fois tant de milliers de personnes, sans compter les mineurs et leur commandant. Marat n'aurait pas dù croire à tant d'atrocité jointe à tant de.
m JEAN-PAUL MARAT.
dévouement aux ordres de M. Lafayette. Voyons èfmt le texte
des réflexions du journaliste : u La nuiiiicip.Llite et son chef anraicnt-ils mis tant d'intérêt à faire chanter un Te IJctnn en aclloas de grâces de T heureux retour de Tappétit qu'avait fait perdre au roi une violente indigestion, si cette cérémonie ne cachait pas quelque trame horrible? Ce n'est pas que Je les croie assez dépounms de sens pour avoir crmsê le tombeau de la moitié des habitants de la capitale, par VéeroidemefH de la nu tropolc. » [VAmi dit Peuple, N* /i05.)
Ainsi, en y regardant de plus près, nous nous assurons que non-seulement Marat n'aurait pas ajouté foi au ^eti^ ment, mais qu'il ne croyait pas même à la minc-^ et cela parce qu'il avait le sens commun. Que reste-t-il de vrai? La confu^n pour le pauvre Camille* Mais Harat ne daigna pas lui répondre, imitons sa réserve. Donc rimpniation d'^hsur*» dite n'est pas plus fondée que celle de îép^èreté.
Rendons-nous bien compte des mesuits qu'il prend pour ne pas arcusor à la légère, ce qui serait un crime. Le 22 sepr tembre 89, il écrit : « Je prie tout citoyen honnête <|iBaiirait contre quelque fonctionnaire des faits graves dotst il puisse établir la preuve JuridiquCy de vouloir bien me les adresser, je suis Tavocat de la nation , et je ne reculerai jamais. » Et plus tard : « On m a luit passer des dénonciations non siff/ttcs qui inculpent plusieurs membres des lepiLsentants de la Commune de Paris. Elles peuvent être fondées, mais, respectant trop la justice pour attaquer à la légère, même ks méchants, nous ne pouvons en faire aucun usage; nous regardons leurs aoteurs comme des Iftches, qui n'osent pas se montrer publiquement* les amis de la patrie et remplir le devoir de bons citoyens.» {L'A}?}/' du. Peuple, '^'^ 2H.) Ailleurs encore : « Les bons citoyens auront soin de signer leurs dénonciations et de donner leurs adresses^ afin qu'on puisse constater la réalité des signatures. » (L'Ami du Peuple^
Ce ne sont là que des dêdarations. Citons un fait entre
SYSTÈME DE DÉNONCIATION. fîk
œnt. En novembre 176^, on arait fait à Hamt une dênoTida-
lion contre Piolaiid, ce ministre girondin qu'il poursuivaii à outrance depuis plusieurs mois, dont il avait pei"sonnel!ement à se plaindre, qu'il ne lâcha qu'après condamnation. La dé> nonciation s'imprime, la Yoilà soos presse. Mais de nouveaux renseignem^ts viennent prouver au rédacteur qu'il a été indait en erreur. Il jette Fédition entière au feu, et le jonmal ne parait pas ce jour là; et pourtant je vous affirme qii'O s ai^lssait d'un de ses plus implacables ennemis. {Journal de la llipubliqru'^ /iG.)
Nous n'en finirions pas si nous voulions dire toutes les précautions qu'il prend pour n'être pas exposé à se tromper : « Les individus qui se croiraient calomniés sont priés de se présenter à lenr section ou à leur bataillon, et de m faire adresser ofBciellement leurs plaintes, je la publierai à l'iik^Uiut dans ma feuille, et, si au bout de huit jouis les informations que j'aurai prises leur sont avantageuses, je me ferai un devoir de me rétracter sans délai. » {L'Ami du Peuple, N" 306.)
11 lui arrivait d'autres fois d'insérer les dénonciations qu'il reconnaissait comme fausses, il les intitulait Pots-pomris, {L'Ami du Peuple, W 251.)
D'autres se sont rejetés sur la violence de ses inculpations; ils ont feint d'oublier que derrière chaque scélérat qu'il désigne à la vindicte publique ou au tribunal d État, dont il livre le nom, la demeure, le signalement, il y a toujours une victime à sauver. « Ne pouvait-il pas, s'écrie-t-on , les dénoncer avec plus de ménagements, avec quelque; mesure? »
Des ménagements, juste ciell des mesures avec les afiameurs du peuple, ces honnêtes oppresseurs qui incarcèrent traîtreusement, qui étouffent à buis clos! Des ménagements avec ces conspirateurs, ces fauteurs de guerre civile ! • Des mesures l Qui ne se sent, à ce penser, pénétré d'indignaûoB contre ces bourreaux bypocrltes, qui croient
satisfaire à rhumanîté parce qu'ils condamnent au nom de lots qu'ils ont faites, parce qu'ils observent les formes jusqu'au git^et?
« Point de respect luimain que pour les talents et les vertus! » s'écriait Alarat. (L'Ami du peuple^ 283.)
(c Dans les sociétés privées rien de mieux, sans doute^ que les procédés; ils font la douceur du commerce social, s'il^ n'en font pas toujours la sûreté. Mais dans les sociétés civiles et politiques, où l'on ne doit connaître que justice ét sagesse, les procédés ne peuvent avoir que des suites funestes. Dans les cours de judicature, ils sont les signes certains de la prévarication ; dans les conseils d'adminiî>trationt ils sont un signe certain de vénalité; dans les tribunaux de police, ils sont le signe certain de la prostitution ; dans {es sénats natio- . naux, ils sont le signe certain de la trahison et de la bassesse ; et dans une nation qui lotte encore pour sa liberté , ils sont le signe certain de la sLupidité et de la démence. » {Ibidem. 30.)
« Des transactions, des voies de conciliation! il en est sans doute entre hommes honnêtes, prévenus et égarés. Mais en est-il avec des fripons dont on exige les sacrifices les plus douloureux, avec d'infidèles mandataires, avec d'implacables ennemis de la patrie? » {Ibidem, 6â9.)
« Je ne sais composer ni avec les principes de la justice et de hi liberté, ni avec la lâcheté et rinlidélité des fonctionnaires publics, ni avec les malversations des agents de l'autorité, ni avec les dangers qui menacent le salut public... Ce sont ces sots ménagements, cette lâche condescendance, qui ont perdu la liberté. » (Ibidem^ 6&3.)
« Prétendre plaire à tout le monde est d'un fou, mais prétendre plaire à tout le monde en temps de révolution est d'un traître. Je n'ai jamais rien fait pour m'attirer les applaudissements des auiis de la liberté, mais je n'attache de prix qu'à leurs suiïrages; quant aux malédictions des ennemis de la patrie, je m'en ris. Ne pouvant les convertir, je désire les
SYSTÈME DF, ï)1:NONC]ATI0N. J73
voir périr de douleur à l'aspect du triomphe de la cause du peuple. » (£.'^4^1 du Peuple, N* 221.)
Sans nul doute, les procédés sont, de sûrs moyens de ne compromettre ni sou repos, ni sa position, ni son existence; c'est la vertu des âmes faibles, indifierentes, égoïstes ou hypocrites. Ou appelle cela de la civilisation ; aussi a-t-on pu écrire avec vérité que le plus haut point de la civilisation d*un peuple est tout près de la décadence. Honnis soient donc les procédés qui laissent tomber de sang -froid un peuple dans l'oppression I Honneur à la .mâle indignation, à la haine vigoureuse de TAlceste de la politique, qui le sauve. « Je sais, écrivait encore l'Ami du peuple au fourbe mais courtois Lafayette» je sais tous les dangers auxquels je m'expose en m'élevant contre vous; mais n'espérez pas me réduire au silence, je vous voue une haine éternelle tant que vous machinerez contre la liberté. » {Ibidem, N* 147.)
Pour l'aider dans cette rude lâclie, il iai.-5ait appel à tous les citoyens, élevant ainsi tout le monde à la digiiité de censeur : « Je prie tout citoyen honnête qui aurait contre quelque fonctionnaire des faits graves de récusation, dont il puisse établir la preuve, de vouloir bien me les adresser; je suis Favocat de la nation, je ne reculerai jamais. » {Ibidem ^ W*22.)
î>jombre de citoyens inconnus alors, célèbres depuis, répondirent à cet appel. Une des plus belles figures de la Révolution, un de ces gardes françaises qui, les premiers, firent défection pour courir à la Bastille, un de ces soldats citoyens qui conduisirent le peuple à Versailles aux 6 et 6 octobre. Hoche, en un mot, était si sûr du patriotisme de Marat, qu'il lui adressa par deux fois deux longues lettres de récriminations. {Ibidem, M° 16/1.) N'est-ce pas un certificat de civisme irrécusable ?
Mais il dénonce sans cesse, ajoute-t-on. Mais s'il y a toujours des coupables , la faute en est-elle à lui ou à la perpétuité du mal? Sous la Constituante « il a tour à tour dénoncé
Mirabeau, Maloiiet et tant d'autres. Qu'en ponsent aujourd'hui les historiens ? Sous la Législative, il a aclievé la déconsidération de Lafayctte, commencée sous la précédente Assemblée. Sous la Convention, fl a attaqué les Girondins^ prenant à parti Dumouriez, Roland et tant d'autres encore. luteiTogcz riiUtnire, et dites si le plub grand tort do Marat n'a pas été de voir clair avant les plus clairvoyants. Voilà le crime impardonnable.
Peut-être pensez-TOUS que du moins il épargnait les patriotes. Il aurait eu ses prôneurs, s'il en eût agi ainsi. Le 10 février 1793, il écrit : « Les patriotes, qui n'ont que leui*s fonctions de députés à remplir, ont de grands reproches à se faire pour lic pas assislcr iLj^ulièrenicut aux séances... Qui . croirait que plusieurs d'enUe eux, notamment Desmoulius et Chabot, bien connus pour avoir un estomac très-aristocratique, si leur cœur est patriote, ont été diaer chez Dillon le jour même où il s'était rendu à la Convention pour intriguer et se faire réhabiliter? On dit que ce n'est pas la première fois, et qu'ils mettent à la tête de leur devoir celai de courir les bons dîners. Si pareille platitude leur arrive, j'Invite les amis de la patrie à s'informer du jour et du lien: j'irai, à la tête des femmes de nos braves saus- culottes , relancer ces sybarites de la belle manière. » {Journal de la République, K** 118.)
Vous avez entendu dire que Marat distillait son fiel contre tout royaliste indifféremment. Est-ce bien vrai? Le 19 décembre 1793, le prévôt de Beaumont lui dénonçait Malesherbes^ en ces termes : « Lui ({ui se propose d'être le défenseur olîicieux du tyran Louis \Vl, et presque aussi criminel que lui. » L'Ami du peuple répoad : « Malesherbes a montré du caractère en s'oiïrant pour défendre le despote détrôné, et il est moins méprisable à mes yeux que le pusillanime Target, qui a l'audace de s'appeler républicain, et qui abandonne lâchement son maître après avoir si longtemps rampé à ses pieds et s'ùLi e enrichi de ses profusions. J'aime le courajj;c mOuie dans uu malfaitCLU", et je pitfere cent foiîj TaudacieuA brigand à.
SVSIEMK DE DÈNOiNClATlO^N. Î7ô
^hypocrite qoî se cache pour machiner dam les ténèbres.
L'un est bien plus hardi que 1 autre : un liardi oppresseur appelle les opprimés contre lui: un traître m) leur laisse voir leur perte que lorsqu'ils sont écrasés. » {J&urnai de la Hépu^
Si donc Marat dénonçait sans cesse, c'est que les menées de la contré-rèvolation étaient incessantes, les fautes des patriotes incessantes aussi ; il sersût injuste de Im faire un
crime de ce qui devrait tourner à sa louante : louange bien méritée, quand on songe aux dangers de toutes sortes que lui attirait cette censure individuelle qui, s'attaquant aux- * personnalités, éveille les liaiues les plus vires. Qu'un écrivain incrimine telle ou telle classe de citoyens, sans doute il soulèvera des colères, mais bien moins intenses que s'il prend à partie tel on tel magistrat, tel ou tel espion. Dans le premier cas, il n'expose que sa position; dans le second, il expose sa vie, il aruie des assa.^suis. Vu-si Marat périt- il sous un coup de poignard. Ne craignons pas de le proclamer bien haut : c'est la véritable raison pour laquelle Marat n'a pas trouvé un successeur. U croyait pourtant en avoir rencontré nn à qui, dans l'attente de la mort violente qui le menaçait tons les jours, il léguait terrible fonction; c'était Fréron : « Tifi zèle patriotique de l'Orateur du peuple mérite beaucoup d'éloges; ses vues toujours pures ont souvent de la justesse. Je désirerais qu'il lût toujours sur ses gardes, toujours défiant et ombrageux ; je désirerais qu'il bannit à jamais de ses écrits politiques l'éloge indiscret. Ebt quel éloge auraient donc mérité des fonctionnaires publics qui n'ont fait que leur devoir? Je désirerais qu'il sanglât vertement tous ceux qin n'ont pas In conrae^e de se déclarer sans détour poTir la liberté, qu'il écorchàt tout vifs ceux qui prévariquent, qu'il martyrisât ceux qui trahissent la patrie. Alors je l'avouerais pour mon successeur, si jamais les assassins du sieur Mottiêr m'arrachent à la lumière. » [L'Ami étt Peuple^ N"* 296.) On sait ce qui advint. Marat même s'était trompé dans ses espé-
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raiiccs : il devait seul occuper une fonction que nul autre n'oserait remplir après lui, afin qu'on en reconnût bien la
difficulté, afin que sa gloire en fût plus inèontestabîe, et que la reconnaissance des vrais amis de la liberté deaieurât sans limites.
Enfin , ne pouvant attaquer Marat ni dans son principe de dénonciation, synonyme de surveillance, ni dans' l'application qu'il en fit, on a feint de dédaigner un tel système comme méprisable, comme indigne d'un homme qui se respecte; on a cité avec ignominie les délateurs du temps de Tibère et d'autres tyrans; on a confondu à dessein les époques; on a enveloppé majestiieiiaeiueiiL sa lâcheté, ou son indiflérence, ou sa trahison, du manteau de la dignité humaine; on a couvert son visage du masque d'un prétendu honneur : ne sachant pas être citoyen, on a fait le héros de théâtre. C'était plus facile ; aussi les acteurs sont-ils nombreux. Qu'ils lisent le compte rendu du comité des recherches de la commune, imprimé au Monîtenr du 10 décembre 1789 4 et qu'ils le • réfutent, s'ils peuvent. Le, comité, dans sa séance du ;iO novembre, après avoir démontré qu'on était privé d'un grand rouage d'action contre les ennemis de l'État, parce que chacun se faisait scrupule de dénoncer les coupables, ajoutait : « Il est temps de déposer ces préjugés qui ne conviennent qu'à des esclaves et ?ont indignes d'un peuple libre. Autrefois on abhorrait le personnage de délateur, et l'on avait raison, car à quoi aboutissait la délation? A laire connaître des actions souvent très-innocentes, à livrer le prétendu coupable au pouvoir arbitraire, à une justice partiale dans ses instructions, cruelle dans ses moyens, secrète et impénétrable dans sa marche. Aujourd'hui tout est changé. Ce sont des complots contre la patrie qu'il s'agit de dénoncer: et le but de la dénonciation, c'est d'amener le prévenu devant ses pairs, pour y être examiné sur-le-champ; renvoyé, s'il est trouvé innocent, ou, dans le cas contraire, livré à la justice, mais à une justice humaine. Cessons donc d'appliquer.
par une fatale prévention, au teuips actuel, ce qui n'appartenait qu'à l'ancien régime : le silence en n)atièr@ de délation est vertu sou» le despotisme; c'est un crime, oui, c'en est' un sons Tempire de là liberté. »
Pourquoi ce qui était déclaré une garantie de la liberté au lendemain du ià juillet fut-il honni plus tard j)ar ceux-là mênnes qui avaient proclamé le principe? Demandez -le aux passions, mais n'incriminez pas Marat d'avoir été })lu^ logique que le comité des recherches, que Baruave, que tous ceux qui successivement ne voulaient pas qu'on leur appliquât un système d'investigation civique qu'ils avaient demandé pour d'autres. Le 2h janvier 1791, n'avait -on pas vu le club des Jacobins (le club de 91 et non celui de 9/i), sons la présidence du marquis de Broglie, l'aire serment de dénoncer tous les traîtres à la patrie? » {ilévolulioiis de France et de Bra" bant, N*» 62.)
Non, la dénonciation n'est plus infâme quand elle est animée de l'amour du bien public, quand elle n'est pas secrète» quand elle fournit ses preuves à la face de tous , quand elle ne s'occupe que des hommes publics, quand elle est gratuite.
Ne se relève-t-elle pas par les dan<;(M-s auxquels elle s'expose volontairement? Ne se fait-elle pas )a ])rotectrice de l'intérêt commun, la sauvegarde des petits, l'avocat des opprimés, la terreur vivante des méchants? Sous tm gouvernement libre, n'est'-elle pas appelée à remplacer l'infâme police qui, salariée par un maître, agit toujours dans l'intérêt d'un tyran? Voilà la dénonciation comme l'entendait, comme la pratiquait l'Ami du peuple. Et, croyez -moi, c'est la crainte qu'en ont les traîtres de tous les partis qui la leur fait réprouver; c'est la terreur qu'il ne se lève un jour contre eux un nouveau Marat qui leur fait vilipender le premier du nom. Qu'importe? Gaton aussi, Gaton le censeur, a été haî de son vivant* mds la postérité l'a déclaré immoiiel.
Résumons ce chapitre en quelques lignes, comme nous l'avons fait Jusqu'ici quand il s'agissait d'un principe.
m lEAN-PAUL MARAT.
Si la sunreillance des fenctiooûaires publics est un droit acquis awt délégants, la dénonciation libre de leurs méTaitâ en est 1» conséquencet eUe devient un devoir pour tout vrai citoyen. Nous avons dit dénonciation Hh^e, même en cas d^erreHT volontaire, en cas de calooinie, car la moindre répression serait plus fàt ilt- ;\ l;i liberté que ne le sont, pour le fonctionnaire faussement accusé, les inconvénients des accusations injustes. ûaii& le premier cas, c'est le salut de la patrie qui est en danger; dans le second, ce n'est que la réputation d'un seul homme : encore peut-il en appeler de 1a calomnie à un tribunal public, être publiquement réhabilité, c'est-à-dire qu'il peut fwre tourner à sa glorification ce qu'un vil caioiiiiiiateur méditait pour sa perte. Restent, pour l'honneur de celui qui se charge de la pénible louction de censeur public, les mesures à» preadre pour s'assurer de la vérité de ses dénoncia'tions , mesures prescrites par l'Ami du peuple, prises par lui dans twites les oecadons, mais encore une fois mesures libres, îUnnitées, mesures que la loi ne peut déterminer en quoi que ce soit, sous le prétexte toujours spécieux de réglei* T application du principe.