MARAT ÉTAIT-IL VENDIT A UN PARTI
SOMMAIRB. — On Ta généralement accusé de vénalité. — Il se (léfend par une réponw génoralo en 1790. II no craint pas lui-même do dénoncer les vendus. — On a essayé maintes iois de l'acheter. — Fut-il Tendu au clergé? — A d'urléans? — Citatiodi des ojridiom de Uarat «or m prince en l'«89, 9n, 9i, Oi. — Biamendu plMevd adrenâ à Lonis-EflillIppe-BgalitA. Béflititîon de BotaDd. .
Pendant qu'il en est temps encore, que les acbeteiirs sont sur le marçhé, que le roi touche vingt-cinq millions de liste civile , que le duc d'Orléans patriotise au moyen de ses agents, que le clergé fait flèche de tout bois, que les royalistes sont prêts à tous les sacrifices possibles pour sauver la royauté; il faut le dire aussi, pendant que tant de consciences sont à l'encan , examinons si Marat n'aurait pas été acheté comme tant d'autres. Les a(rii>nations, comme bien on pense, n'ont pas manqué; c'est la plus iacile, la plus vite accueillie, en temps de misère générale surtout; c'est le soupçon le plus naturel chez un peuple corrompu par quatorze siècles de tyrannie. ^
Marat répondit à cette imputation de vénalité au moment même où les dénonciateurs pouvaient se lever et produire leurs preuves, en janvier 1790; nous allons voir en quels termes : « Comme ma plume a fait quehjue sensation, les ennemis publics, qui sont les miens, ont répandu dans le monde qu'elle était venduô : ce qui, d'après le caractère connu des gens de lettres de mon siècle, n'était point difficile à persuader à qui ne m'a point lu. Mais il suffit de jeter les yeux sur mes écrits, pour s'assurer que je suis peut-être
le seul auteur depuis Jean-Jacques qut dût être à Tabiî du
î oupçon. » Remarquons qu'il ne prend pas le ton de F honneur outragé qui dédai<rne de répondre : Varrusatiou, (ju^iIc qu'elle soit, est un droit; se disculper est uu devoir; c'est ' aussi ce qu'il va faire. C'était présenter à la Dois le principe et Tapplication.
<c £t à qui, de grâce ^ serais-je vendu? — Est-ce à 1* Assemblée nationale, contre laquelle je me suis élevé tant de luis, donl j'ai atlafiué plusieurs décrets liiiicstcs, et que j'ai si souvent rappelée à ses devoirs? — Est-ce à la couronne, dont j'ai toujours attaqué les odieuses usurpations, les redoutables prérojiatives ? — Est-ce au ministère, que j'ai toujours donné pour Téternei ennemi des peuples, et dont j'ai dénoncé les membres comme traîtres à la patrie? — Est-ce aux princes, dont }'ai demandé que le faste scandaleux fût réprimé, les dépenses bornées aux simples revenus des apanages, et dont je demande que le procès soit lait aux coupables? — Est-ce au clergé, dont je n'ai cessé d'attaquer les débordements, les prétentions ridicules, et dont j'ai demandé que les biens fussent restitués aux pauvres? — Ëst-ce à la noblesse, dont j'ai frondé les injustes prétentions, attaqué les privilèges iniques, dévoilé les perMes dessein^? — Est-ce aux parlements, dont j'ai révélé les projets ambitieux, les dangereuses maximes, les abus révoltants, et dont j'ai demandé la suppression? — Kst-ce aux financiers, aux déprédateurs, aux concessionnaires, aux sangsues de l'État, à qui j'ai demandé que la nation fit rendre gorge ? — JSst-ce aux capitalistes, aux banquiers, aux agioteurs, que j*ai poursuivis comme des pestes publiques? — Est-ce à la manicipalité, dont j'ai décoûverè les vues secrètes, dévoilé les desseins dangereux, dénoncé les atlentiits, et qui m'a fait arrêter? — Est-ce aux districts, dont j'ai attaqué l'alarmante composition, et proposé le besoin de i-éforme? — Est-ce à la milice nationale, dont j'ai attaqué les sots procédés, et la sotte oonfiasce dans des chefs su»- |}ects? — Reste donc le peuple, dont j*ai constamment dé-
ITARAT ÉTAIT-IL VBNDU A UN PARTI? MQ
fendu les droits, et pour lequel mon zèle n'a point eu âe J)ornes. Mais le peuple n'achète personne; et puis, pourquoi m' acheter? le lui suis timt acquis : me fera-t-ôn ub crime de m'étredoBoè?...
« Depuis longues aimées mes amis, témoins de mon insouciance sur l'avenir et rebutés de ine prt'clier en vain le soin de ma fortune, me reprochent d'être un animal indécrottable : peut-être n'ont-ils pas tort, mais ce défaut n'est pas, je croîs, celui d'un complaisant prêt à se Tendre.
« Depuis longues années mes veîsins , qm voient que je me refuse le nécessaire poor faire eonstniire des instnnieiilB de physique, me regardent comme un original inconcerabl^ : peut-être n'ont-ils pas tort, mais ce défaut n'est pas, je crois, celui dçs intrigants qui cherchent à se vendre.
({ Te n'ai ni place, ni pension; jamais je n'en solliciterai, et n'en accepterai jamais : aux yeux des sages du siècle, un pai-eil désintéressement n'est que sottise, soit; mais ce li'est f93 là, je pense, le fait d'^un ambitieux prêt à se vendre.
u ... Hé I pour qui me 8m»-je fait ces nuées de mortels ennemis ? Pour le peuple , ce pauvre peuple épuisé de misère, tonjfïurs ve\é, toujours foulé, toujours opprimé, et qui n'eut jamais à donner ni place, ni pension... Hommes vils, qui ne connaissez d'autre passion dans la vie que l'or, ne me demandez pas quel intérêt me pressait; j'ai vengé l'humanité, je laisserai un nom, et le v6tre est fait pour périr.
« ... Si de tous les folliculaires qui se prêtent h me difl«^ mer, ?! en est un seul qui doute encore que ma plunse ne soit conduite que par mon cœur, qu'il vienne me voir dîner.
« Enfin, aurais-je besoin de me vendre pour avoir de l'argent ? J'ai un état qui m'en a donné et qui m'en donnera encqie, dès que jf^ me résoudrai à renoncer au cabinet; je n'ai même que faire de renoncer au cabinet, je n'ai besoin que de ma plume. Aux précautioBs isfiaies que prennent les ennemis de l'État ponr empêcher mes écrits de voir le jour, mes diffamateurs peuvent s'assurer que je ne manque pas de
lecteurs. UAmi du Peuple aurait été dans leurs mains une
source abondante : dans les miennes, cette source est restée stérile; j'ai abandonné les trois quarts du profit aux libraires, à la charge que chaque munéro sera vendu à un sou aux colporteurs. » [Dénonciation contre Necker,)
Est-ce explicite? 11 accuse lui-môme assez souvent les écrivains qui soulieunent le parti de la cour ou autres, pour croire que ceux-ci n'auraient pas manqué de représaiUes, si c'eut été autbentiquement démontrable; les patriotes suspects surtout, que Marat ne surveillait pas avec moins de vigiiaiicc, et dont la tiède niais apparente opposition au pouvoir rend la trahison si facile, les journaux libéraux du moment n'auraient pas manqué de l'accabler sous le poids de pièces justificatives, car voyez avec quelle vigueur il les poursuit: « Les ministres ont mis tout en œuvre pour imposer silence aux écrivains patriotes, engourdir leur zèle et endormir leur vertu; en conséquence, cinq cent mille livres ont été puisées dans le trésor de la nation, pour corrompre ses cicfenseurs. Nous avons la consolation d'en connaître dont la vertu serait à répreuve d'uue couronne; nous en connaissons dont la vertu ferait naufrage à la première épreuve. Malheur aux faux frères I Nous prenons Rengagement sacré de les traîner dans la boue, de les disséquer vivants. » {t^ Ami du Peuple ^ N* 122.) Quelle doctrine! il implique dans la même catéiiorlr; des traîtres à la Révolution, non-seulement ceux ri ni taisent les méfaits du gouvernement, mais encore ceux qui les attaquent avec mollesse. Quel journaliste de nos jours eût échappé? Gomment s'étonner, après cela, du concert unanime de réprobation de ceux-ci à l'égard d'un Marat ? Avec un tel énergu* mène, pas de boutique de libéralisme possible. Plus moyen de vi\ re à la lois grassement et sécurément. C'est un gâtemétier : baro !
S'il ne s'est pas vendu, ce n'est pas qu'on n'ait tenté plusieurs fois de le coiTompre ; l'importance de son journal, de la réputation qu'il s'était acquise, permettent de le préjuger.