‹ Marat, l'ami du peupleChapitre 38 sur 70 · AOUT — SEPTEMBRE · texte numérisé non relu

AOUT — SEPTEMBRE

SoidiAïu. » Logique de la liberté de la pre«ae. — Plmnd : On mnis endmi, — Qae liarat n'en veut pai peraumeUement à Loait X7L — Conduite du peuple à l'égard de lee défeniBun. — VojeDi dont liant m eait poqi tenir les patriotee eft éveil,

— Placard : Cest un beau rêve. — Récit du massacre de Nancy. — Placard : A/freuM réveil, — Le style déclamatoire do l'Ami du peuple. — Pour<;uito.s plas vives* — » Lettre à Necker. — Abolition du Chltelet. — Nouvelle accusation.

11 était permis à Marat, après le décret rendu excliftivement contre lui le 2 août, de croire qu'il ne soulevait tant d*ammosité que parce qu'il touchait aux plaies vives; il avait droit de s'écrier aussi : brûler wlest pas répondre. « La clause

conservée, écrivait- il, étant le seul objet qui tînt au cœur des ennemis de la Révolution, elle est honorable pour l'Ami du peùple : seule elle suffirait pour démontrer à quel point ils redoutent sa plume, n Alors le sacrifié faisait rénuinération des luttes qu'il avait soutenues jusqu'ici, et il ajoutait comme principe : « Tout est licite pour réveiller le peuple de sa funeste léthargie, le ramener au sentiment de ses droits, lui inspirer le courage de les défendre; on ne saurait être factieux, quand on ne crie que pour les intérêts de la uaiion, Knlin quelque véhément que Ton soit, on n'est jamais écrivain incendiaire quand on s'adresse au public par la voie de l'impression. L'écrivain n'a alors sur le public que rautorité de la raison : s'il déraisonne, il est traité en imbécile; s'il extravague, il est traité en fou; s'il a raison, il est applaudi; s'il persuade, il entraîne et il est justilié. » {LAmi du

Peuple^ N<> 183.) On s'est bien gardé de citer ce passage; ' comment le réfuter?

En résumé, où avait abouti la mesure des législateurs? A une double injustice, puisqu'elle était rétroactive et exclusive; et à une nialadiesse, puisqu'elle grandissait l'importance de r ennemi commun. Ëffet inévitable de la violation de la liberté en matière de presse.

Marat, qui sentait mieux que personne le parti qu'il pouvait tirer de l'inhabileté de ses persécuteurs, redoublait de logique et d'énergie pour démasquer les traîtres.

Huit jours après le placard : C'en est fait de nous, en paraissîiit uu deuxième intitulé : On nous endorty prenoua-y garde! imp'iré par l'indignation que soulevait en lui la procédure du Ghâtelet, c'est-à-dire la mise en accusation des révoltés des journées des 5 et 6 octobre. Voici le fait.

Boucher d'Argis, au nom du tribunal, était venu déposer toutes les pièces sur le bureau de l'Assemblée nationale. 11 annonçait en même temps que l'illusti'e cour avîiit lancé des mandats d'amener contre divers particuliers, mais qu'il avait le regret d'être obligé de dire aussi que deux membres de la Coastituante étaient impliqués dans rabominable conspiration. L'Assemblée avait approuvé les mandats du Clbâtelet; elle devait instruire contre' ses membres accusés.

C'est à quoi l'Ami du peu[tle répond dans son placard. 11 commence par l'historique des actes contre-révolutionnaires qui^out amené l'événemeut du ô et du 6; tableau que les annalistes ooesulteraient avec fruit et qui prouve péremptoiimeDt la néeessité de l'invasion de Versailles* Passant de là à ce qui s'est fait depuis, il montre avec quel artifice les vaincus des fameuses journées d'octobre ont su ressaisir les trames de leur incessante conspiralion. 11 fait remarquer qut le Ciiàtelet, si ardent à poursuivre les révolutionnaires, ne sévit pas contre Maiiiebois, contre Guignard, contre Savardin, BioUes, Gouvelot, surpris conspirant avec la cour de Turin, avec d'Artois et Gondé; et que c'est justement au moment où

BIOGRAPHIE

ces traîtres à la patrie coDjarent contre la France qae, pour distraire le peuple de ce danger imminent, on vient « renouveler avec fracas une dénonciation de complot simulé contre

la famille royale... Français, soulTrirez-vous toujours que vos implacables ennemis vous traitent en sots et vous en imposent comme à des enfants?... Soyez hommes une fois dans la vie, écartez loin de vous tout préjugé stupide, et forme^:-. vous une idée juste des choses. Quand le complot d'attenter aux jours de la famille royale ne serait pas Tœuvre des ennemis de la Révolution, et quand il ne serait pas chimérique^ mérite-t-il de vous distraire un iustant de la recherche de.ki conspiration formée contre la patrie, seul point qui doit voub occuper? Le prince n'étant qu'un serviteur de la nation, Tattentât contre sa vie ne peut jamais être qu*un délit particu^ lier, tel que l'attentat contre les jours d*un autre mandataire du peuple : délit moins grave que l'attentat contre la patrie. » C'est ainsi que s'explique le titre du placard : On nous Ciidorty en détournaîît l'atteutiou de la nation du véritable péril. Le lecteur se convainc- t-ii de plus en plus que Marat ne fait qu'appliquer ici la politique qu'il avait soutenue avant la dévolution dans le Pkui de législation? qu'il n'improvise pas des principes nouveaux contre ses ennemis? Ce que nous avons reconnu vrai lors de la démonstration , devient-il faux quand il s'agit de l'appliquer? C'est pourtant un fait notoire, puis(|ue le voilà prouvé par écrit, un fait que les historiens ont tu, qui lave l'Ami du peuple de tout soupçon de haine individuelie et donne plus de force à ses opinions.

S'il vient de soutenir que le meurtre môme de Louis lYI ne serait pas, après tout, une affaire si grave, un malheur

irrémédiable, ce n'est pas qu'il lui en veuille personnellement, bien qu'a coup sûr il n'ait pas à s'en louer; loin de là, au contraire, Marat préfère encore en 1790 Louis XVI à tout autre : Ce n'est pas que dans les conjonctures actuelles la mort de Louis XVI ne fCit un vrai malheur pour la nation ;

JEAiN-PAUL .MAHAT.

non comme Tentendent ses vils esclaves» mais parce qu'il est précisément l'homme qu'il nous faut, sans projet, sans artifice» sans astuce, sans finesse, })eu redoutable à la liberté publique, » (Extrait du placard.) On sent que s'il le préfère, . c'est que le soliveau lui semble le parfait idéal des partisans du constitutionnalisme. Remarquons, en passant, combien il se méprend sur la bonne foi du monarque, combien il devra en rabattre plus tard : c'est que jamais on n'a rien à gagner avec les transactions qui offrent le plus de chance de profit, parce que toute ti-ansaction est une brèche par où l'ennemi se glissera tôt ou tard. N'avons-nous pas anjourd'lini l'expérience de ce que méditaient ces juieurs royaux de constitutions libérales, par les coups d'État du 10 août 1792, de juillet 1850, de février 18&8? M'hésitons pas à le répéter : Marat ne composa qu'une fois avec la royauté, bien convaincu que la liberté serait plus forte qu'elle; il se trompa. N'oublions pas ce précédent.

Cependant les royalistes poursuivaient leurs projets avec im succès alarmant pour l'Ami du peuple, car, il faut bien l'avouer, s*il était lu avec plus de curiosité en 1790, il s*en fallait de beaucoup qu'on l'acceptât comme oi^ane de la vraie politique. La foule, en général, aime les hommes d'opposition, c'est vrai ; leur lotte contre le pouvoir lui offre un spectacle dont elle ralfoîe, comme autrefois les liomaius du cirque raffolnient des combats de gladiateurs. Un d'eux se présentait-il dans l'arène, bravo! car il y aura des émotions 1 Terrassait -il la bête féroce, bravissimol car le sang ruisselait à flots de ses. blessures ! Mab tombait-il en combattant, tant pis pour lui, personne ne le forçait à se présenter. D'ailleurs, qu'il vainque ou qu'il succombe, que nous importe à nous autres? Ce que nous voulons, c'est un spectacle toujours plus émouvant où, sans dant;er, nous puissions nous repaître à l'aise de la mort des gladiateurs volontaires de la cause de la liberté.

Qui s'étonnera après cela que , voyant l'inutilité de ses

BioGRiiPHiE. an

elTorts, TÂmi du peuple tombât par moment dans le désespoir du Golgotha? Eucore n'est-ce rien de mourir en croix par on dévouement qu'on sait efficace pour la rédemption de tous; ce n'est rien de boire solennellement la ciguë pour le triomphe d'une idée dont on a pénétré tous ses contemporains et qui coFiiple déjà de sublimes disciples; mais mourir de pourriture dans un coin de cave pour un principe incompris, et par conséquent sans application , mourir calomnié dans ses plus pures intentions» mourir maudit des esclaves parce qu'on a maudit leurs tyrans : voilà le vrai martyre, le cruciGement qui torturait l'Ami du peuple, et que le peuple regardait avec indifférence.

En voulez-vous la preuve? Écoutez : «-0 désespoir! De quelle douleur mortelle mon âme est déchirée I N'y aura-t-il' donc jamais de termes à nos maux? K'y a-t-il plus de liberté, de repos, de bonheur à espérer pour nous? Insensés Parisiens! vous avez l'oreille fermée à la voix du seul homme qui pouvait anéanthr la tyrannie; vous déplorerez votre funeste aveuglement, lorsqu'elle viendra enfin à se déployer sur vous avec toutes ses horreurs. » {L'Ami du Peuple,^ oiQ.)

Il faut voir les mille moyens dont il s'ingéniait alors pour secouer cette léthargie publique, symptôme de morU Tantôt il menaçait le peuple de l'abandonner à sa propre infortune : « Périssez donc, lâches et stupides citoyens, puisque rien ne peut vous toucher ! Et toi, trop infortuné défenseur, péris de douleur à la vue de tes elTorts iuipuissants! l'ourcpiui t'ellbrcer encore de retirer de l'abiaie tes uKiignes compatriotes? » Ibidon, 342.) £t, pour faire honte aux l'arisiens, il en appelait au courage des femmes, ou bien à l'énergie des provinces. Tantôt il feignait d'avoir une déteimination cette fob bien arrêtée : « Lorsqu'un peuple n'est composé que dé bavards incapables de prendre une résolution convenable, c'est folie de se buter à leur faire entendre raison. Prêcher toujours inutileuient la même chose est un rôle ridicule, et je commence à en être las. » {Ibidem^ âôl,)

Sans doute il avait raison; mais repétrit-on son cœur? JdlDais. n le savait mieux que perscmne; aussi passait-il bieirtôt de la doalear à la plaisanterie, et prenait-il lui-même en pitié sa folle passion. En novembre 92, un de ses corresr pondants lui écrivait : « Vous devez être, mon cher Marat, l'homme le plus malheureux, et je vous plains de tout, mon cœur de votre extrême prévoyance qui vous fait toujours aller au-devant des malheurs. S'il y eut jamais une victime dévouée aux désastres de la Révolution, c*est vous assurément. Mon pauvre Marat, d'honneur, je ne vous conçois pas; vous Taves dit une fois vous-même, ce n'est pas avec de vieux esclaves que se font les peuples libres. Soyez donc conséquent, et enr;:yez une fois pour toutes, ou je demanderai pour vous une place aux Petites-Maisons. » — « Mon cher correspondant, répondait xMarat, depuis, trois ans que je me chapitre, il n'y a pas de jour que je ne me sois fait la mercuriale qne vous venez de m'adresser. Je mérite les Petites-Maisons, j*^ conviens, mais que voulez-vous ? la voix de la sagesse se tait devant celle des passions; vous le savez, ma patrie est ma maîtresse, elle me fait tourner la tête, et les complots de ses ennemis ne me mettent jamais moins aux champs que les petits soins des galants ne désolent un jaloux. Passe encore si elle n'était pas légère, étourdie, coquette, si elle ne voulait pas toujours être flattée, si elle ne repoussait pas les conseib de la sagesse, ne montrant de docilité qu'au moment où elle est accablée sous le poids de rinfortune... Un jour viendra où elle pleurera de n'avoir pas prêté Toreille aux alarmes de son ami. » [Jonrwil de la II (publique y N° 55.) Pauvre Marat î il se trompait encore dans cette dernière hypothèse; Fesclave, il est vrai, devait à nouveau courber le cou sous le joug, mais en laissant calomnier ses défenseurs pour se faire pardonner ses velléités révolutionnaires.

De fait, et sans métaphore, Marat était à jamais enchaîné ;i la cause du peuple. Plus il avait sacrifié pour lui, plus il y était lié par ses sacrifices mêmes, comme la mère à l'enfant

BIOGRAPHIE

qui souffre: il était saisi par rirrésistible engrenage du dévouement, il fallait qu'il y îais^sàt la vie. 11 ne recula pasdevant le sacrifice, mais il devait en coûter cber à la réaction; c'est cette lutte qn'ïi faut continuer de décrîre pour renseignement des imitateur.

Apres le {ilacard : On nous endort, vint celui qui portait pour tilre ; C'est lat beau rvre^ gare (m réveil l en date du 2ô août 1790. Eu quoi consistait'ce rcve ?

Le songe qu'on voulait faire faire à la nation, aux Parîslejjis surtout , c'est que les provinces redemanderaient à grands cris le retour à l'ordre, c'est-à-dîre à Tancien état de choses ; c'est que le malsûse des bonrgeoîs et la misère de la classe ouvrière venaient de la liévoliitioii ; c'est que chacun coin!neM(;ait à le sentir, quo la moitié du chemin était déjà pai'courue dans la voie du repentir; qu'il n'y avait plus qu*à seconder ce beau mouvement; que de tous côtés les régiments soulevés rentraient dans le devoir; que les brigands étaient acculés; quei'Âssemblée nationale n'avait qu'à se faire Finterprète de ce sentiment général en décrétant le bonheur de la France. Ce ^out justvinent ces assertions que le ])lacard démentait une à une, c'est la foi qu'il redoutait que Paris y ajoutât que Marat appelait un rêve funeste; funeste, eu effet, car nous n'allons pas tarder à assister au réveil. La feuille se terminait par ces lignes sinistres : « Hélas! l'Ami du peuple TOUS prôchera-t'îl toujours en vain? Prends conseil de tes malheurs, peuple lâche et stupîdef «t si rien ne peut te rappeler au sentiment de tes devoirs, coule tes jours dans Toppression et la misère, termine-les dans l'opprobre et l'esclavage. »

Ici, une fois encore, laissons parler Thistoire, laissons crier les fûts, afin qu'on n'accme ni nous, m Marat ^ les

exagérer.

Le rvve^ avons-nous dit, datait du 25 août; or, le 29, le Aurd de la Francé se réveillait en pleine guerre civile. Rappelons les événements. Mais où en prendre le texte? Si

J£AN-PAUL MARÂÏ.

nous le rédigeons nous-mcine, on dira que nous le combinons dans Je sens de Marat, on ne nous écoutera pas. Preiiuiii,-]o dans un ennemi même de Marat, dans un historien connu de tous, dans M. Michelet. Le récit du massacre de Nancy comprend tout le chapitre ir du livi'e ly de son Histoire de la Révoluiion française, tome II, page 261-283, Nous ne pouvons ici copier textuellement vingt pages; nous allons les analyser : que ceux à qui nous sonime% suspect, recourent à l'onyinal et confrontent; nous n'imposons pas la coniiance, nous aspirons à la gagner,

« Le besoin de repos, de paix à tout prix, mena la bourgeoisie et M. de Lafayette, le roi de la bourgeoisie, jusqu'à une méprise sanglante, qui eut sur la suite des événements une influence incalculable... M. de Lafayette redevenait peu & peu le marquis de Lafayette. 11 voulait plaire à la reine, et la raniener ; il voulait complaire aussi à sa femme, livrée aux idées rétrogrades. A ces iuiluences ajoutex sa parenté tout aristocratique , son cousin M. de Bouillé, ses amis tous grands seigneurs, enfin son état-major, mêlé de noblesse et d'aristocratie bourgeoise. Sous une apparence ferme et froide, il n'en était pas moins gagné...

« L'Assemblée en février avait augmente ki solde du soldat de quelques deniers ; en mai celui-ci n'avait encore rien reçu, il se crut volé ; les olliciers ne rendaient aucun compte. Les soldats de M. de Bouille, dit le général dans ses Mémoires, firent des réclamations injustes et exorbitantes. Qu'en sait-il? Avec une comptabilité tellement irrégulière, qui pouvait faire ' le calcul Nancy fut le théâtre de cette étrange dispute où roflicier était accusé comme escroc... Les ofliciers iLCiuiiiiièrent vioieuunent; ils n'épargnaient aucune insolence aux soldats, faisant assassiner les plus influents par des spadassins payés. Les officiers découverts comme agents de ces provocations passèrent la frontière et entrèrent dans les corps autrichiens: le soldat se rapprochait du peuple, l'olTicier de l'étranger. Ll la guerre extérieure estproclio : « Oui, l'Autri-

BIOGRAPHIE

cbieu viendra, répondait un chef, et c'est pour vdus chftr> tier... » Les duels s'étendaient des individus aux corps; un

. jour quinze cents marchèrent contre quinze cents.

« Or, le 5 août Gbàleauvieux, un régiment suisse, envoya deux soldats demander ses comptes. Les deux envoyés furent en pleine parade fouettés honteusement. L'émotion fut violente dans tout le corps, et elle se communiqua aux régiments français. Ceux-ci vont prendre les deux fouettés, les revêtent de leurs propres habits, les promènent par la ville et rorceiit les officiers suisses à it Lir couipicr k chacun cent louis d'indemnité. Les soldais exigèrent que la caisse restât désormais au quartier. La situation était des plus graves...

a Le 6 août, Lafayette fit décréter par 1* Assemblée que, pour vérifier les comptes , le roi nommerait des inspecteurs

choisis parmi les officiers, qu'on n'infligerait de punition aux soldats qu'après un jugement porté par les officiers. Le 7, le roi sanctionne le décret; le 8, Lafayette écrit à son cousin Bouillé, qui commande toute l'armée de r£st, qu'il devait frapper le coup, M. Bouilié dit lui-même qu*il avait un plan secret : laisser se désorganiser la plus grande partie de l'armée, tenir à part, et sous une main ferme, quelques corps, surtout étrangers. 11 est clair qu'avec ces derniers on pourrait accabler les autres. Oi le général pouvait compter sur vingt bataillons d'iufanterie (allemands ou suisses) , vingt -sept escadrons de hussards allemands, trente-trois escadrons de cavalerie française. Ordre à tous les corps administratifs de l'aider; même invitation fraternelle à la garde nationale de la part de Lafayette, qui envme deux de ses aides de camp eu preuve d'adhésion.

« Pour vérifier les comptes à Nancy, on envoie tout exprès de Besançon M. de Malseigne « premier crâne de Taïunée. » Les soldats écrivent à l'Assemblée, la lettre est interceptée; ils envoient des députés qui sont arrêtés par orcho de Lafayette. L'Assemblée natlonide avertie décrète que M I. «

m J£A]S-PÂUL MARÀT.

soldats (ï(^cîc'irpront ni\x chefs leur repentîr, môme par écrit.

(c Le 26, Malseii;ue arrive à Nancy. Au lieu de vérifier, il commence par injurier; il refuse de faire droit. 11 veut sortir, * OR Ten empêche; il tii'e Tépée, blesse plusieurs hommes , et pottrtftnt 00 respecte ses jours. Yorlà la proTOcation, il n'y a plus qa*à conduire l'alTaire i fin. Bouilli ordonne aux Suisses du régiment de Châteauvieux de sortir de Nancy. Mais sortir, c'était se livrer, les soldats refusent. Bouille inarche sur la ville avec trois mille hommes d'infanterie et quatorze cents cavaliers, presque tous Âllemauds, et sept cents gardes nationaux recrutés par les aides de camp. Mais le même jour il éciit à rAssemhiée de lui envoyer deux députés pour arranger raffalre. Et, sans attendre, il part pour les arranger lui-même à coups de canon. Le 31 août il arrive devant Nancy, on lui envoie trois députations pour lui demander ses conditions. « Aucune, » répond le générai. Le pauvre Châteauvieox , deux bataillons seulement, jure alors de ne pas sortir, il va occuper la porte Stainville, la seule fortifiée 7 çttehjnes^ gardes nationaux les sontiennent.

€ BouîIIé n'avadt qu'à les cerner par derrière, î! les mettait entre deux feux, les forçait de se rendre sans violejice. Mais il fallait un coup imposant. En conséquent:e, il accourt, se rend maître de la porte, lance ses hussards dans la ville à travers une fusillade du peuple. Les Suisses sont moitié tués, moitié prisonniers. Ceux qm échappèrent furent égorgés les jours smvants; vingt-un furent décimés et pendus par (Nrdre immédiat de leurs officiers présents ; cinquante furent envoyés comme galériens à Brest. Ces soldats, qui n'avaient pas voulu ,^ tirer sur nous au ïk juillet, eurent pour récompense nationale de traîner le boulet en France...

tt L'Assemblée, sur la proposition de Mbrabeau, remercie solennellement Bosillè, vote des récompenses aox gardes nationaux qui Font suivi. Le roi remercie le général de sa bonne conduite et l'engage à continuer, »

^ Terminons ici notre citation de M. Michelet et reprenons

BIOGRÂPHI£.

Marat : après l'œuvre remarquable de littérature, le ai du cœur.

Voilà donc le résultat de la complicité de tous lespouyoirslje dis de tous, car il aurait suHl de la résistance d'un seul pour arrêter le mal. Qu'a prédit autre chose FAmi du peupla depuis tantôt an an? Si les patriotes seulement Teossent . écouté! Mais non, il était écrit que, pour crime de dénonciation de faits avérés aujourd'hui p..r le massacre de Nancy, les <;ontre-révolutioiiiiaires clvercberaieut à. étoulTer le dénonciateur, que le peuple laisserait faire et que la postérité ccmiir* merait ce double cirmel

Marat jeta donc son cri d'aktarme daps nn noateau placard : V Affreux réveil, La nation se réveiHait en effet, mais au bmit ÛVL canon de î^ancy. Écoutons : « La voilà donc arrivée cette horrible catastrophe que je vous ai présagée depuis si longtemps, suite inévitable de votre imprévoyance et de votre aveugle sécurité... Barbares, ces hommes que vous allez massacrer sont vos frères, ils sont innocents, ils sont opprimés. Ce que vous aves fait le 1& juillet, ils le font aujourd'hui, ils s'opposent à leurs massacreurs; les punirez-vous de suivre votre exemple et de repousser leurs tyrans?... Rien n'égale les forfaits du commandant et des officiers de Nancy, si ce n'est la légèreté de l'Assemblée nationale qui a lancé les horribles-décrets, actes de démence, ahl dites plutôt actes de ^scélératesse dignes du dernier suppliée...

« Juste ciel! tons mes sens se révoltent et l'indignation serre mon cœur. Lâches citoyens! verrez-vous donc en silence accabler vos frères? Resterez-vous immobiles, quand des légions d'assassins vont les égorger? Oui, les soldats de la garnison de Nancy sont innocents: ils sont opprimés, ils résistent à la tyrannie; ils en ont le droit ; leurs chefs sont seuls coupables, c'est sur eux que doivent tomber vos coups : l'Assemblée nationale elle-même, par le vice de sa composition, par la dépravation de la plus grande partie d^ ses membres, par les décrets injustes» vexatoires et tyrauuiques qu'on lui^

3S4 J£AN-PAUL MâRàT.

arrache journellement, ne mérite plus votre confiance... Qu' est-elle? Qu'une bande d'ennemis de la Révolution, de conjurés, de traîtres et de conspirateurs. Ce sont ces misérables ennemis de la liberté par état, par principe, que vous aves la stupidité de regarder comme les représentants de la . nation dont ils sont les mortels ennemis ; ce sont ces hommes que vous regardez comme *des lé^^lateurs» et dont Toiis avez la folie de respecter les décrets.

« Ail ! foulez, foulez aux pied^ ceux qu'ils viennent de lancer pour allumer la guerre civile ; invitez sans délai les provinces à nommer d'autres députés; installez-les dans le sénat et chassez-en avec ignominie ceux qui en souillent actuellement les sièges. Mais, avant tout, volez au secours de vos frères; dessillez les yeux des soldats citoyens; invitez tous les Suisses à soutenir leurs compatriotes ; désarmez les satellites allemands qui vont égorger vos concitoyens ; an ètez leurs chefs, et que la hache vengeresse les immole enfin sur l'autel de la liberté. »

Voilà une de ces adresses qu'on est convenu d'appeler les torches incendiaires de l'énergumène Marat. Qu'on la rapproche de la réalité des faits accomplis et qu'on juge.

Mais bientôt les nouvelles du massacre devaient se répandre dans tous leurs détails; il faut lire L' Ami du Peuple à ce moment de crise; plusieurs numéros, quelquefois. doubles, sont consacrés au récit de toutes les circonstances de cette boucherie, de la connivence des conjurés; ces pages brûlantes nous revenaient en mémoire quand nous disions : c'est dans cette histoire véritable de notre révolution passée qu'il faut puiser l'enseignement révolutîonoaîre pour l'avenir. C'est alors, quand la sensibilité de Marat est exaltée à son paroxysme, qu'on peut se faire une idée do ce fjue M. Michelet appelle le style déclamatoire et vide de l'Arm du peuple : « Les ignorants 1 ils méconnaissaient donc le caractère des soldats français et des soldats patriotes? Non, nous ne craignons d'eux aucune bassesse ; ils périraient de misère plutôt

BIOGRAPHIE

que d*atteiiter à la propriété de leurs concitoyens. Stupides despotes I n'apprendrez- vous donc Jamais que c'est par

l'honneur, la justice, ces divinités toutes- puissantes, que l'on doit conduire des êtres libres et sensés? Que n'auriezvous pas obtenu du citoyen paisible et du guerrier intrépide, si vous aviez su élever leur cœur! N'honorerez -vous donc jamais I bunaaine nature, et préférerez- vous toujours le plaisir de tyranniser des esclaves au plaisir de commander à des hommes libres? Oui, je le soutiens, rien n'est si facile que de conduire des soldats français, pris par les sentiments : vous les mèneriez aux enfers, vous en feriez des Romains, des Spartiates ; mais vous voulez en faire des jaiiissau'es, des muets 1 » (L'Ami du Peuplç, N" 210. )

L'affaire de Nancy dut singulièrement grandir l'influence de Marat : il fallait bien se rendre à l'évidence des faits. Aussi r acharnement des pouvoirs contre lui fut-il encore plus violent; sa tête fut mise à prix, tous les argousins de la police étaient à la piste; et l'Ami du peuple, toujours de plus en plus souffrant par suite de l'insalubrité des caves qu'il habitait, devait creuser toujours plus profondément son souterrain pour échapper aux assassins. A cette époque justement se passait un autre événement politique qu'il avait depuis longtemps annoncé : Necker se démettait de ses fonctions et quittait la France sous prétexte qu'il était accablé de fatigue et abreuvé de dégoût. Dans son numéro 21 A, VAmi du Peuple adresse au ministre d&jnissionnaire une lettre qui va nous mettre au courant de l'état réel où il se trouvait en septembre 17^0 : <( Vous accusez le destin de la singularité des événements de votre irie, que serait-ce si , comme TÀmi du peuple, en proie à une maladie mortelle y vous aviez renoncé à la conservation de vos jours pour éclairer le peuple sur ses devoirs ; si vous aviez été réduit au pain et à Teau pour consacrer à la chose publique tout ce que vous possédiez; si, pour sauver la classe des infortunés, vous vous étiez brouillé avec tout T univers, sans vous ména^^er uu seul asile

J£A.\-1^\0L MAIIAT.

SOUS le soleil... si, poursuivi par une foule d'assassins armésoontre vos jours; si, courant d*asile en asile, vous vous étiez

détcmiiné à vivre dans un souterrain pour sauver un peuple insensible, aveugle, ingrat? Sans cesse menacé d'être tôt ou tard la victime des hommes puissants auxquels j'ai fait la guerre, des ambitieux que j'ai traversés, des fripons que J'ai démasqués ; ignorant le sort qui m'attend, et destiné peutêtre à périr de misère dans im hôpital, m'est-il arrivé comme à vous de me plaindre ? Il faudrait être bieo peu philosophe, monsieur, pour ne pas sentir que c'est le cours ordinaire des choses de la vie: il faudiait avoir bien peu d'élévation dans l'âme, pour ne })ns consoler par l'espoir d'arracher h ce prix vingt-cinq millions d'hommes à la tyrannie, à l'oppression , aux vexations , à la misère, et de les faire enlin arriver au moment d'être heureux. »

Si les satisfactions d'amour-propre personnel pouvaient consoler une âme de vrai patriote des maux publics, Marat aurait pu à ce moment éprouver une graiide joie, car le 6 se'plenibre 1790 la Constituante, pent-Otre pour se faire • pardonner les éi^oi L^eaicnts des soldats du régiment de Ghâteauvieux, abolissait le Châtelet. M'était-ce pas en condamner la juridiction jusqu'à ce jour, donner raison à Marat, s'accuser elle-même d'avoir si longtemps attendu? A qui revenait cet honneur? A l'Ami du peuple. Depuis un an il ne cessait de .demander la suppression d'un tribunal suspect à tant de titres, et depuis un an toutes les persécutions qu'il avait souffertes, il les devait à sa persistance dans cette idée. Pour le poursuivre, l'Assemblée maintes fois s'était jointe à ce Châtelet qu'elle récusait aujourd'hui! Peut^on imaginer plus d'inconséquence f Encore s'il n'y avait pas de victimes I Qui en sut gré à l'Ami du peuple? Personne. Qui même y songe aujourd'hui?

Mais ce n'est pas fini ; à ce tribunal de sang il s'agissait déjà de substituer une haute cour nationale qui n'eût pas moins de pouvoir : tant il est vrai que la préoccupation pre-

BIOGRAPHIE. y

mière des gouvernants, c'est de se mettre en garde contre le* gouvernés! Nous vivons, ce semble, sur le pied de guerre, et nos constitutioQS oe se composent que de véritables condi- . tîons d'armistice.

• La sentinelle infatigable veHlalt déjà aux avantrpostes; elle criait à ses concitoyens : « Dans la composition du 'non* yeaa tribunal, repoussez avec mépris tous les membres des anciennes cours : ces gens du roi, ces avocats et ces procureurs g(^n(^rnux, ces lieutenants civils et criminels, ces |)résidents et conseillers, en un mot, tout homme qui aurait appartemi à quelque cour de judicature, à moins qu'il n'ait fait preuve de patriotisme et de capacité. » (L'Ami du Peuple, 215.)

Le croira-t-on? Cette vigilance sans répit, dont on aurait

du savoir le plus de gré au journaliste révolutionnaire, était justement ce (jui lui aliénait tous les esprits, ce qu'on lui reproche encore aujourd'hui. Il ne se montrait, dit-on, si iol'atigabie, que parce qu'il était soutenu par la plus odieuse des passions, par l'envie. Révisons donc cette nouvelle accusation.

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