‹ Marat, l'ami du peupleChapitre 45 sur 70 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

HABAT FUT- a DÉMA60GCE7

* yosiMAiRK. — Pourquoi Marat n'est pas sympathique. — Conditions de sympalbio.

— PauL-il adraettiu au motus queiques-uues des accusations dont on a chargé l'Ami àn peupUY — M«r«t fa(-il déBMgogne? — CitatiouB en preuves da contraire. — A-Ml néprtié le penpie T — ^él parti Metat a prie.

Arrivé au point où nous en sommes de cette étude,

, une observation se présente : ou se (iemande pourquoi Marat, décliarj^é des odieuses accusations sous lesquelles on s^^est complu à couvrir gratuitement sa mémoire , pourquoi l'Ami du peuple n'est pourtant pas sympathique, comme Danton par exemple. G'.est une question que nous nous sommes faite vingt fois à nous-méme. Plus nous étudions l'homme, plus nous sentons grandir notre admiration pour cette logique que rien ne peut troubler, plus se fonde notre estime pour ce caractère qui ne fléchit devant aucun danger, pour cette conduite toujours en harmonie avec la conviciion politique; et, malgté tout, il faut hien l'avouer, nous nous sentons encore froid devant l'homme ; il se sacrifie, il souffre, il meurt pour une cause qui est la nôtre, et son martyre et sa mort ne nous arrachent pas une larme, quand, au contraire, le cœur se brise au seul récit de Camille se débattant sur la fatale charrette. Et pourtant quelle diflérence entre ces deux existences de deux hommes défendant les mêmes principes! Toute la vie de l'auteur des lin-olufions de France et de Brabant avait été joyeuse: son patriotisme jusqu'au dernier jour avait été largement rémunéré par la gloire, par l'ai-

sance, par Tamour d'une femme iocomparablc, ])ar la paternité ; et cependant personne n'avait; avec plas de légèreté,

compromis une foi politique héroïquement soutenue sous ks feux croisés de îa Bïistille !

Je cherchais bien loin la raison de cette sorte de contradiction : elle était tout près de âaoi; elle était en moi, dans notre double nàture, intelligence et sentiment, esprit et cœur. J'avais cru jusqu'à présent que la raison éclairait dans l'homme le choix de ses sympathies; il n'en est rien. Notre afloction ne sort pas du domaine des sensations; notre estime, du domaine des considérations intellecluelies; nous vivons dans ceux qui s'adressent à nos instincts, mais nous ne faisons que communiquer» pour aÎQsi dire, froidement avec ceux qui ne parlent qu'à notre esprit ; en d'autres termes, nous ne saurions sympathiser par raison démonstrative , s'il est permis dans une question aussi grave de se servû: des exprès» sions de notre grand comique.

En eiïct, fju'avons-nous reconnu jusqu'à présent dans l'Ânii du peuple? Un homme qui soumet tout au raisonnementf ses principes, ses opinions, ses actes, et qui, s'adi'essant à nous, n'en appelle jamais qu'à notre logique, à chaque instant la redresse, et nous prouve que notre sentimentalité est la source des préjugés les plus funestes aux principea mômes que nous nous eflbrçons de proclamer bien haut Pour tout dire en deux mots, nous ne pouvons sympathiser avec Marat, parce qu'il s'adresse trop exclusivement à notre raison, parce qit* il a trop raison^ parce qu'il fait trop peu la part de l'homme, parce qu'il semble qu'il soit plus qu homme.

Mab fallait-il, pour ne pas trop brusquer les idées reçues, pour se fjùre accepter, qu'il transigeât avec la vérité? Devait-il socrîfîer aux passions humaines, pour ne point paraître trop supérieur à ses contemporains? De ce qu'il ne nous est pas sympnthiqiie, parce qu'il parle plus à l'esprit qu'au cœur, de ce qu'il est nièuie antipathique, si l'on veut, s'ensuit-il qu'il soit nécessairement coupable; que de tant de crimes

MAUAT FlT-lL DÉMAGOGUE? m

^MMiyantobles dont on Ta chargé, il faille nécessairement en

admettre quelques-uns de vrais? Basile avait-il donc raison quand il disait : « Calomniez , il en rester^ toujours qnrJqiie chose? » Ne sentez- vous pas qu'avec vos proverbes qu'il n'y a pas de fumée sans feu, que rien n'est parfait sous le soleil, que celui qui veut trop prouver ne prouve rien, ne sentezvous past dis- je, que vous servez admirablement la doctrine des Basiles de Thistoire et de la politique? Gomment l un homme est traduit devant un tribunal, et, parce que le ministère public accumule à sa charge plusieurs chefs d'accusation, il faudia, moi juge, que j'en accueille au moins un ou deux, parce qu'il n'y a rien de pai'fait ici-bas? Lecteurs, j'en appelle à votre bon sens, à votre justice, à votre loyauté, et je poursuivrai ma tâche, confiant en votre amour de la vérité. Gomme j*ai lait jusqu'ici, je n'imaginerû pas de calomnie gratuites, pour me donner lé facile plaisir. de les réfuter; je les prendrai chez les adversaires de Marat les plus en renom, et je n'aurai pas perdu mon teitijis si je parviens à prouver ^ qu'ils l'ont jugé avec mauvaise foi, et que l'Ami du peuple est digne à tous les .titres de la reconnaissance des révolutionnaires, ,dùt-il ne nous pas être sympathique!

Il n'est pas d'amplification prétendue anti-anarchiste où l'on .ne retrouve cette iocrlmination nouvelle formulée en manière de simple épitbète : le dhnagogue Marat, C'est une phrase faite,' et rien de plus vivace qu'une phrase faite. Mous sommes, bien plus qu'on ne le pense, gou\ einés par les euphémismes; comme disait Camille, c'est par l'oreille que les peuples aussi sont empoisonnés. Examinons de près ce * nouveau chef d'accusation.

Tout le monde sait ce qu'il faut entendre par démagogue : c'est un homme qui trompe le peuple en vue de son propre intérêt. Du temps des Romains, les ambitieux le séduisaient au moyen de distrihulions de blé ou d'argent, témoin César et Crassus; d'autres l'ont gagné en se faisant passer pour dieux ou envoyés de Dieu, témoin les chefs de religion : le

JEAN-PAUL MAUAT.

procédé devant nécessairement se rapporter à Tétat des

esprits et aux besoins du moment, àchaquo siècle sou uiuyen. En 1789, le peuple vient de s'émanciper : nous entendons résonner de toutes parts un concert de louanges hyperboliques; la flatterie du vainqueur est à coup sûr à Tordre du jour : voyons donc si'Marat flatta le peuple ; il est écrivain, il a un journal à sa disposition, rien de plus facile ; lisons. J

I^ous sommes à deux mois de Taflaire de la Bastille; tous les esprits sont encore dans Tivresse de la victoire : elle fait le texte de tous les discours, de tous les refrains, de toutes les professions de foi; c'est question d'amour-propre individuel, car chacun Ta prise, ou du moins le prétend. Les journalistes patriotes n'ont pas d'assez emphatiques hyperboles pour fêter ce grand jour; ouvrons VAmi du Peuple « 0 Français! peuple libre et frivole, ne preâsentirez-vous donc jamais les malheurs qui vous menacent? vous endormirez-vous toujours sur les bords de l'abîme?

<i (îràce ail peu de vues de ceux qui tenaient les rênes du gouvei nement, à la lâcheté des ennemis de l'État, à im concours d'événements inattendus, vous avez rompu vos fers, vous avez les armes à la main... Mais au lieu de sentir que votre indépendance actuelle est l'ouvrage des conjonctures, vous en faites honneur à votre sagesse, à votre. courage; la vanité vous aveugle ; et, dans Tivresse d'un faux triomphe, vous laissez vos perfides ennemis renouer tranquillement les fds de leur trame odieuse. » (T.' Ami du Peuple, N* 8.) Croit-on que ce soit généralement avec de telles paroles qu'on s'attire les applaudissements des triomphateurs? Ce serait tenir bien peu compte de tout ce que nous avons vu nousmêmes au lendemain de victoires beaucoup moins importantes. En vérité, si ce Marat est un démagogue, c'est au moins un déjnagogue d'une trempe nouvelle, qui prend le contre-pied de ce qu'ont fait tous les autres. A quoi cet étrange système le conduira-t-il? Je ne sais encore; mais poursuivons noâ investigations, voyons s'il persistera.

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