Voir aux notes, lia du lecond volume, dbapitre m, n*^ ï
MÀBAT SÂ.VANT. 55
M. Beaulieu, rédacteur de l'article, s'exprime ainsi : « Si on le sépare de ses crimes révolutionnaires, on doit convenir qu'il n'était pas sans moyens naturels, ni ménie sans une iosiruction assez étendue... Ses écrits ne ^ont pas dépourvus de sagacité, ils annoncent des études suivies; san style n'est pas même sans mérite. (Article Mahat.)
M. Georges Duval, un royaliste aussi, qui a écrit quatre volumes de mémoires sur la Terreur, fait l'aveu suivant : « Je savais qu'avant de devenir démagogue effréné, Marat avait fait ^:)reiivc plus d'une fois d'un esprit distingué, quil avait cultivé les sciences avec quelque succès... A l'époque, même de la Révolution, quand il fut devenu un personnage exclusivement révolutionnaire, s'il lui arrivait de faire un moment trêve à la politique et de traiter des questions de science, sa conversation était instructive et intéressante. J'en ai entendu quelques-unes et j*y ai profité: et, en récouuioi, j'oubliais que c'était Marat, l'Ami du peuple, qui parlait. Je sais bien qu'en disant cela j'étonnerai quelques personnes, mais ce n'en est pas moins la vérité. »
M, le Bibliophile Jacob affirme, d'après l'opinion de Itilf. Nodier et Blartin, que Marat fit plusieurs découvertes dignes de Newton dans la chimie et dans la physique, qu'il fut un savant pioioiid et hardi. (Journal le Sit clcy 15 août 18^7.)
Knfin, au moment même où Marat écrivait, le Journal de liliéralure, des sciences et des arts, s'exprimait ainsi : « Si je voulais vous faire connaître en détail l'excellent ouvrage du docteur Marat, intitulé Recherches phtfsiques. sur VUedricUéf je serais forcé d'en transcrire chaque article, tant il est rempli de choses nouvelles et importantes j et quoique deux extraits soient déjà beaucoup sur un seul volume , j'en ajouterai cependant un troisième. » Suit l'extrait, et le citateur finit ainsi ; « Tel est l'ouvrage de M. Marat, ouvra<ir^ qui ne peut qu'ajouter beaucoup à la célébrité de ce profond physicien... Avoir porté à son point de perfection' une science à peine ébauchée et en avoir rendu l'étude &cile à tous les esprits,
c'est acquérir le droii le mieux fondé à la reconnaissance des jeunes gens qui courent la carrière des sciences. M. Marat nous fait espérer qu'il traitera un jour de rapplication de de réiectricité à la médecine. Assurément personne n*est mieux en état qae lui de s'acquitter dignement d'une tâche aussi di£Scile. Habile médecin, grand physicien, il réunit tontes les connaissances reqmses au succès. » (Tome 11, page 2hh, année 1782.) Je ne puis résister au besoin de me • . répéter : et voilà l'homnae que M. Michelet accusera de charlatanisme!
Parmi les savants qui ont écrit contre Marat, nous citerons de préférence le célèbre Lalande; c'est la source où tous - les détracteurs subséquents ont trempé leurs flèches. Bans V Histoire des mathématiques, par Môntucla, tome III, partie v,
livre II, le grand académicien résume son appréciation en , ces termes : « Uicn de plus vague et de moins inicllii^ible que les expériences de Marat. Personne n'est plus fécond en découvertes que lui. Les plus grands hommes n*en ont fait que deux ou trois; il en a fait par centaines.
« Un jour Marat engagea le duc de Villeroi à remettre à l'Académie de Lyon une médaille d'or de 300 livres pour un prix extraordinaire. Marat, qui probnblnnoit avait Iburni l'argent, comptait remporter le prix; l'Académie n'entra pas dans ses vues. »
Que pensez-vous du probablement, et du duc pris pour compère? Continuons : « Marat n'était qu'une bête avant 1789, il devint une bété féroce lorsque la Révolution eut enflammé les têtes et qu'on le vit, le 24 août, dire à la tribune qu'il y avait 270,000 tètes à abattre pour conquérir la liberté. »
€e n'est pas nous qui nous hasarderons à faire la critique du jugement d'un académicien de la force de Lalande, on nous taxerait d'incompétence, et Fon aurait bien raison; pourtant si Ton est curieux de surprendre le secret de tant de fureur, on le trouvera dans la Biographie des Cantempo^ tains, rédigée par Rabbe, ouvrage encore hostile à Marat.
Voici ce qu'on y lit ; u Lalaside avait Tàma essentiellement monarcliique ; personne ne s'abandonnait plus que lui à l'instinct des pensions ; il en recevait de toutes les cours, et* comme il n'était pas trop convaincu que les républiques lissent de ces libéralités, il s'orientait volontiers sur les cassettes des princes.*. Dans son ambition de paraître universel, qu'il sût on qu'il ne sût pas, il écrivait sur tout. » (Article Laiande.)
Mais, dira-t-on, quel rapport y avait-il entre les opinions . . politiques, la cupidité même de Laiande, et la critique acerbe qu'il fait de Marat considéré comme savant? Ce n'est pas toujours parla logique de l'esprit que s'expliquent les choses humaines, mais bien plutôt par celle des passions. Or, il faut qu'on sache qu'un jour Marat s'était expliqué sur la nécessité des académies et sur celle des pensions h faire aux académiciens, d'une façon peu propre k satisfaire l'appétit de Laiande ; il avait dit : « C'est en vain qu'on allègue la nécessité de réunir en académie les savants pour le progrès des sciences ; il est démontré qu'il n'y a point de vraie réunion des lumières, qu'autant qu'elle se fait dans la même tête. Il est constant que toutes les découvertes ont été faites par des individus isolés; les sciences ne perdraieiiL rien à la dissolution des corps constitués pour les perfectionner; je dis mieux, elles y gagneraient beaucoup. Aujourd'hui une académie des sciences nuirait aux progrès des lumières, en abusant du préjugé qui est toujours en faveur des corps, pour étouffer les découvertes saillantes qui lui feraient ombrage. Pourtant il est indispensable qu'on encourage les sciences, niais ces secours doivent être accordés avec discernement. Pour favoriser le dévelojipfMiimt du talent et du ^énie, il suffit de pouvoir les cultiver avec soin ; ainsi une pension suffisante pour se procurer une existence commode et des instruments convenables sont les seuls secours que TËtat doit accorder aux hommes nés avec des dispositions, et sans for- < tune. » (ilifii du Peuple, N* 194.)
&8 JEAN-PÂLL MAHÂÏ.
• Ainsi s'explique la frénésie de l'adorateur de cassettes. M. Micbelet lui-méi^ suspecte ce jugement de Lalande. Proh pudor! '
Toutes les crhiqaes, depuis eeile de F illustre académicien, sont empreintes de la même parûalité. On avait à le juger sods le rapport purement scienti(ique« on n'a pu oublier le conventionnel; et partie qu'on a!>horrait à tort ou à raison ses principes révoluliuaiKÙres, on a cru, en conscience, ne devoir recuimaître aucun mérite au savant. Est-ce juste? Est-ce logique ?
Quant à nous (nous pouvons l'avouer, maintenant que le lecteur sait à peu près à quoi s'en tenir sur le physicien), ce qu'il nous importait surtout, c'était de chercher si nous retrouverions, de 1776 à 1788, le Harat de la Révolution ; parce que nous croyons que les grands caractères ne s'improvisent , pas : dis -moi ce que tu as été, je te dirai ce que tu seras. Toute langue peut mentir; les antécédents d'un homme sont, sinon d'infaillibles, du moins les plus sùies garanties de son avenir ; le passé se déf^d par des actes, l'avenir n'a que des promesses à donner. Or, qui ne pressent déjà l'Ami du peuple dans cette conscience du savant, dans cette ténacité d'idées, dans cet appel au sens commun, dans ce peu de respect pour les autorités constituées, dans cet abandon de ses propres intérêts, dans cette vigueur qui se retrempe dans la persécution même, enûn dans cette effrénée passion dé l'immortalité, ressort puissant des fortes âmes? Qui ne croit entendre déjà le révolutionnaire dans cette parole citée plus haut : « On n'est pas fait pour être l'apôtre de la vérité, quand on n'a pas le courage d'en être le martyr? » C'est en parlant de lui surtout que Mirabeau aurait pu ^'écrier : Oetiiomme ira loin, car il croit tout ce qu'il dit!
Est-il donc nécessaire d'être un génie transcendant pour être utile, pour avoir droit à quelque cUstinction? C'est tout ce que demandait Marat Mais à force de partialité, de déloyauté, de haine, la critique s*est montrée iohabilet elle
HARÂT SAVANT, &9
a reodu son propre jugement suspect; par la bouche de Lalidsde elle s'est exprimée ainsi ; Macat ne fat pas un Newton, donc ce fut une bêle!
Cest peutrêtre ici le lieu de répéter une anecdote racontée * en 1793, «près la mort de l'Ami du peuple , dans le journal de Prudbomme; elle nous dispensera de relever toutes les absurdités de ce genre. « Dix ans avant 1789, Marat visitait une bibliothèque publique. « Montrez-moi, dit-il au bibliothécaire, le rayon où se trouvent les Mémoires de VAca" demie des scietues de Ptiris. » On lui indique cette collection savante : « Dans trois ans, il faudra brûler tous ces volumes poudreui^t ». reprit Marat« en haussant la tête et en pirouettant. »
La date seule de ce conte en démontre rinvrsûsemblance. Nous avons vu par le millésime de ses ouvrages que Marat commença à les publier justement dix ans avant la Révolution. Or, entre-t-il dans l'esprit qu'un liomme qui se dispose à ' adresser des mémoires scienlifiques à rAcaduiiiie, qui aspire pai' con^quent à être admis dans la collectiou pour sa propre gloire, exprime le désir que cette fameuse collection soit brûlée, émette l'opinion qu'elle doive jamais l'être, avant de savoir si l'Académie l'accueClera ou non?
De ce chapitre ressort une dernière réflexion. Si dès 89 Marat se jette à corps perdu dans le mouvement rc\oluiionuaire, ce n'est pas comme pis aller, comme dernière ressource, pour se faire une position ; le Journal de liiiirniure nous a certifié que, malgré l'Académie, Marat jouissait déjà, comme physicien, .d'une grande réputation en 1782. Que devait*ce être sept ans plus tard? Personne donc n'aura désormais le droit de soupçonner sa veuve de mensonge, quand elle écrira après l'assassinat du 13 juillet 03 : u On pourrait s'étonner qu'il ait pu abandonner une si brillante carrière, si Ion ne savait que l'amour de la liberté est la passiou la plus impérieuse d^ns une âme bien née. » (Prospectus de la veuve.)
eO JEAN-PAUL MARAT. t
Pou^ n'avoir plus à revenir sur ce sujet, nous dirons encore un' mot sur une brocliure que Marat fit paraître en 1791, et qui a trait aux académiciens. Depuis longtemps elle était écrite et abandonnée dans ses cartons, lorsque TAssemblëe nationale proposa de s'occaper du sort des sociétés littéraires. L*aotear inséra cette note dans son journal VAmi du Peuple : <t On prévient le public qu'il paraîtra sous peu de jours un ouvrage intitulé : les Charlatans modernes, ou lettres sur le charlatanisme aeiidhmqne. publiées par Marat. In-S** de /tO pages. » Le lendemain, 10 septembre, on lisait : n L'Ami du peuple, ayant trouvé parmi les papiers d'un homme célèbre un manuscrit très-piquant sur les charlatans ' modernes, a cru devoir le livrer à la presse pour l'édification publique. »
. Le sous-titre indique assez le but de la l)rochure écrite sous forme de lettres, au nombre de douze. C'est le développement des idées sommaires indiquées dans notre précédente citation, à propos de Lalande : plus d'Académies, elles grèvent le budget sans être utiles à la science. L'auteur y a joint quelques portraits satiriques qui ressemblent trop à des caricatures. On sent qu'il combat percé lui-même de traits sanglants; aussi s'y défend-il de l'ongle et des dents. En lui voyant refuser le titre de savant à Lavoisier, à Mongc, à La Place , à tant d'autres, on regrette que la colère le rende injuste aussi; on voudrait plus de sang-froid; que blessé il ne criât pas; que justement indigné, sa parole fût calme, mesurée et digne; je m'aperçois que je voudrais enfin qu'il fût plus qu'homme , qu'il fût parfait, ni plus , ni moins. Hélas ! nous déclarons d'avance qu'il ne ritait pas. Mais est-ce bien une raison pour que nous autres, juges de ces luttes d'amourpropre froissé, ne sachions pas être impartiaux?
Mais, dites-vous, que Marat ait fait de tel ou tel une caricature, jusque-là le mal n'est pas grand; mais il s'en faut qu'il se soit contenté de cette vengeance. Je vous entends, et je réponds. On croit sans doute, et ses ennemis l'ont affirmé.
que r Ami du peuple, écrivant en pleine révolution , attise la fureur des faubourgs contre les savants qui s'étaient montrés ses ennemis personnels, qu'il les dévoue au massacre, à l'assassinat à bout portant, ou tout au moins à la lanterne * qu'il a prépare la mort de Lavomer^ » par exemple , comme l'a prétendu M. Michelet. Nous défions qu'on trouve im mot de cela ni dans les CharlaUmsy ni ailleurs. Lavoisier fut décapité dix mois après l'assassinat de Marat, accusé d'avoir dilapidé la fortune publique nuec vingt-huit autres fermiers généraux^ comme lui condamnés le même jour pour le même fait. Le génie donne -t-il droit à l'impunité? Le tribunal révolutionnaire ne l'a pas cru, et c'est pourquoi il a prononcé une sentence capitale sur tous les coupables du môme délit de dila* pidation. Voici la teneur du jugement : « Convaincus d'être tous aateirrs ou complices d'un grand complot qui a existé contre le peuple français, teadauL a favoriser le succès des eiujemis de la France, et notamment en mêlant au tabac de l'eau, des ingrédients nuisibles à la santé des citoyens qui en faisaient usage; en prenant six et dix pour cent, tant pour l'intérêt de leur cautionnement que la mise des fonds nécessaires à leurs exploitations , tandis que la loi ne leur en «ucordait que quatre ; en retenant dans leurs mains des fonds qui devaient être versés au Trésor national ; en ])illant et volant par tous les moyens possibles le peuple français et le Trésor national pour enlever à la nation des sommes immenses, elles fournir aux tyrans ligués contre la république. » (Liae géné~ raie et très-exacte des noms,,, de tous les conspirateurs qui ont été condamnés à la peine de mort par le tribunal révolutionnaire, A, pages 29-30). 11 est bon qu'on sache, et nous le ])rouverons plus tard, que le 10 floréal an II (8 mai 179/i), épocjue de la condaiimation de Lavoisier, sous le légne de Robespierre, il s'en fallait de beaucoup qu'on s'appuyât des dénonciations antérieures de Marat pour confirmer une sentence de mort.
Mais attendez! à la ligne quatrième» H* Michelet accusait
Mârat d'avoir préparé VéchafauddeLmeisier^dnq lignes plus
loin, il iie s-- contentera pas de si peu : n Labvaine cependant grandit, cuUivée par Marat; il n'a pu tuer Netxion^ il hiera, pour se consoler, le Newton de la chimie. » [Histoire de la dévolution française ^ tome II, page 401.) M. Micbelet n*a pas oublié son histoire, il s'est souvenu comment on avait agi ' naguère avec Aristophane, cet autre Harat d'Athènes. L'auteur des Nuéei fut d'abord accusé, lui aussi, d'avoir préparé la mort de Socrate, et linaleaient d'avoir tué le ptjre de la vraie pjjllo-opiiie. On sait en quels termes méprisants Voltaire maudissait le comique grec pour ce prétendu crime. U est vrai que Socrate était mort vingt-trois ans après la représentation de la comédie où Aristophane l'avaii ridiculisé; c'est égal , la calomnie avait porté ses fruits. Calomniez , Basiles de l'histoire , il en restera toujours quelque chose ; soyez coiivaincus que, dans cent ans, quelque ressasseur répétera : Marat a tué Lavoisier!
Mais attendez encore ! pour justifier l'épilhète de stupidité funeste accolée par le véridique historien à l'Ami du peuple, M. Michelet accuse ce dernier d'avoir prétendu que Lavoisier voulait ôter Vair à la ville de Parie^ Vétouffer^ en faisant élever autour de la capitale un mur d'octroi (page âOO, dans la note). Si Marat avait avancé une telle bourde, il se serait iiiuutrô stupide, en vérité ; mais, niallieureusement pour rhouneur de M. Michelet, il n'en est rien. Rétablissons les faits.
Au numéro 353 du Journal de l'Ami du Peuple, Marat cite la lettre d'un citoyen qui s'oppose à la candidature de Lavoi-* sier comme administrateur au département de Paris, de Lavû* sier, <i ancien fermier général , qui a su gagner cinquante mille livres de rente, et qui pourrait bien avoir faim encore. » Or, c'est dans cette lettre que le dénonciateur, et non pas Marat y écrit : « Lavoisier n'a d'autre titre à la reconnaissance publique que d'avoir mis Paris dans une prison, de lui avoir intercepté la circulation de rair par une muraille qui coûte trente-trois millions au pauvre peuple. »
Mais, répliquera le consciencieux critique, pourquoi Marat a-Ml imprimé la dénonciation tout entière t Parce que, daiis la lettre dénonciatrice, il y avait de tres-piausibles accusations, a côté d'une tri s-insigni liante balourdise. Mais quand on cite avec blâme, monsieur rhistorien, il n'est pas permis de tronquer; c'est une leçon de conscience littéraire que vous auriez pu puiser dans vos lectures des œuvres de FÂmi du peuple. ,