UN ROMAN M HARM
.-crojez rien; on ne trouve dans le Roman de cœur ni l'ardente et profoode passion de Saint-Preux, 2tt la purulente lubricité Faublas; M«-at »'avalt, pour aitteiodre à ces deux extrêmes, m assez de véritaMie émotion^ ni assez de sensualité. En deux mot», son roman étaît combiné, maïs non pas senti : le senti*^ ment se révèle par T individualité-, c'est justement -la qualité qui fait ici défaut.
Ceux qui jugent du style d'un ouvrage par la rondeur, rharmonle des périodes, diront : c'est bien écrit, car ça coule bien. C'est justement cette stérile fécondité, le plus grand •obstacle au génie, qui a jeté Marat ûms cette entreprise médiocre. Aussi a-t-H à son service tout le répertoire du temps. Veut-il peindre les Amours, aussitôt les^Ris viennent se blottir côte à cote, ce qui prête admirablement à la phrase faite : les Amours et les Ris; attendez-vous à voir aussi représentés les Nymphes et les Trilonê, le Satyre amoureux et la timide bergère ^ et les, lambris dorés^ et les teints de lis et de roses, et les berceaux fleuris; tout cela se trouve juste à point pour compléter ht période comtae, au tcmfp* ott nous faisions, nos cîaBBes, les épithètes de rigueur dans notre Cnidus ad P{ir)u(ssum. Si parfois l'anteur tire de son propre cru, c'est pour dire : « Chaque jour j'irai pleurer sur la tombe de mon ami, et mon cœtn- sera la lampe sépulcrale qui brûlera sur son tombeau; » ou bien il retombe dans le rococo du jour s « EntraS&é par la fière Bellonor loltt d^une délicieuse demeure. » Toutes ces antiquaille» sont heureusement enfouies pêle-mêle dans l'oubli, comme tout ce qui n'est que de mode et d'un p^oût affecté : le simple seul est éternel.
Les caractères ne me paraissent pa» mieux réussis que le reste ; ils ne manqueriit pas de vérité, mais de profondeur ; c'est ((ktlk ne sont pas pris sur nMrnr, mak imaginés ; or, on n'invente pas plus en: art qu'en sciesce; qui sait observer sait rendre ; c'é»t la lliureur réservée aux géiÉie» seufefment : heureux ceux qui savent voir! Le caractère de la perfide Sophie doit pourtant être distingué, il était osé : uoe femme
que sa passion charaelle entraîne à commettre les plus atroces > ' scélératesses, qui sent toute sa bassesse, qui a horreur d'elle-même et qui n'en continue pas moins à combiner ses
perfidies, parce que nos passions ïront plus fortes que notre raison, ce caractère, dis-je, m'a paru vrai et bien suuitiiu. Pourquoi faut-il que l'original ne soit qu'un pei*soQuage se> condaire dans le roman?
Quant à la partie politique, on n'y trouve rien qui démente les opinions du Marat révolutionnaire. Quelques-unes y sont en germe : « Vous avez raison d'être indisposé contre les grands, cette inégalité des conditions est presque toujours injuste. » Et celle-ci : « 0 nature, faut-il qu'une partie de tes enfants soit ainsi née pour la servitude et le travail, tandis que l'autre nage dans ropulence au sein de la mollesse! »
On aime encore à lire la critique hardie qu'il fait 4e Catherine de Russie, au moment où tant d'hommes de lettres étaient à la solde de l'impératrice; il n'a pas Tart de se ménager de puissantes protections, il' ne sacrifie pas à ses intérêts, ce n'est pas là son ambition ; son âme est trop fière , son caractère trop indépendant pour se prêter à des mensonges officiels, ou tout au moins pour payer sa dette de reconnaissance par un silence coupable. 11 aurait été difficile aux salariés les plus ingénieux de rétorquer aucune de ses assertions sur la Sémiramis du Nord.
Et cette réflexion si profonde sur la Pologne, qui nous révèle le secret de ses défaites : «( liu Pologne, il n'y a que des tyrans et des esclaves; la patrie n'a donc point d'enfants pour la défendre. » ,
Mais pourquoi insister sur un ouvrage auquel Marat donnait si peu d'importance qu'il ne le fit jamais paraître ? C'est que l'éditeur bibliophile s'en est servi comme d'un texte il de nouvelles calomnies trois fois répétées par lui : dans le iournal le Siècle^ dans la deuxième édition et dans une note bibliographique : l'erreur est ingénieuse à se reproduire.
Pour résumer notre opinion sur les Lettres poianaises,
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nous dirons': comme portée morale ou politiqne, elles ne renferment rien qui puisse compromettre le passé de
Marat; sous le point de vue de l'art, nous les considérons coiniiie urtlivre d'itivention vulL':aire et do médiocre ex'^ciition; mais qui de nous n'a dans ses cartons quelque plate amplification de cette espèce? Heureux ceux qui, comme Marat, on( assez de goût pour les y tenir enfermées à. jamais! Disons plus : heureux ceux qui ont assez de pnidence pour les annihiler en prévision des chrysophiles à venir!
Qu'on nous permette, pour relever la i'astidiensc nullité de ce chapitre, de rapporter un trait de notre histoire révolutionnaire qui n'est pas tout à fait étranger à Marat, et qui mérite de sauver de l'oubli la mémoire d'un grand citoyen à peu près inconnu.
En juillet 1795, Philippe-Rose Roume, ex-commissake national civil à Saint-Domingue, écrivait une lettre très-pressante à Danton et à Robespierre pour prier l'un ou l'autre des deux députés de vouloir l)ieji prendre sa défense au Tribunal révolutionnaire où il allait bientôt être traduit. Marat lui avait antérieurement promis d'être son avocat, mais l'Ami du peuple venait d'être assassiné; c*est pourquoi Tinculpé mettait « son dernier espoir dans le patriotisme des deux Montagnards*
Voici ce que sommairement Roume disait dans sa lettre datée de la Conciergerie, comme preuves de son patriotisme : « Je puis prouver que depuis l'année 1785 ma vie n'a jamais cessé d'ôire employée pour le bien de l'humanité et le triomphe de la vérité : chez les Anglais, jusqu'en 1779; chez les Espagnols, jusqu'en 178&... Ce fut moi qui, chez les Espagnols, fondai une brillante colonie, d'où je fis bannir jusqu*au nom de Tinquisition, et pour laquelle j'obtins des privilèges inouïs jusqu'alors dans la monarchie; moi, qui avais obtenu pour Marat la place de directeur d'une Académie dt s sciences à Madrid , Académie dont j'avais donné le projet, et place au nom de laquelle Marat n'aurait pas manqué de mûrir les Espagnols et de les préparer pour la grande entreprise de la
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régénération du genre bumain. Cette place lui fat ravie par des manœuvres perfides de ses ennemis ^ »
N'est-ce pas là une preuve de plus, s'il en était encore besoin, de la renommée que Marat s'était acquise comme savant, et des sentiments patriotiques qu'on lui reconnaissait déjà bien avant 2a Révolution? Il est vrai que cette preuve n'a de poids qu'autant que le témoin a quelque valeur morale. ^Citons donc le trait mémorable.
Marat n'était pas homme à prendre la défense d*un exfonctionnaire public, eùt-il été son ami, sans amples informations, sans preuves authentiques de sa non-culpabilité. Or, le citoven Rose Kounie lui avait adressé deux lettres h cetljB fin. Dans la première, il dressait loyalement son acte d'accU" satlon ; « Voici ce que j'ai fait à Saint-Domingue en qualité* de Commissaire national civil, ayant osé y rester seul après le départ de mes deux collègues. J'ai rempli pendant cinq mois une mission que je n'avais peut-être pas le droit d'exercer: j'ai ap[)rouvé une association contraire au décret du 2/i décembre 1791 sur les colonies, association que nécessitait la force des choses et qui a préparé l'exécution de la bienfaisante loi du à avril 179â; j'ai retranché de cette loi du à avril, en la faisant promulguer, les roots Tan iv de la , liberté, et cela pour empêcher le massacre de tous les libres -par leurs esclaves qu'aurait éi^arés la fausse application qu'ils auraient faite de ces mots ; j'ai ordonné des déportations estrajudiciaires, seul moyen que j'eusse d'empêcher le massacre et la conflagration du Port-au-Prince. »
Dans la seçonde lettre à Marat, l'inculpé continuait en ces termes : « J'ai pris sur moi, différentes* fois, d'employer des^ moyens dont je connais l'illégalité, mais qui seuls pouvaient
i. Une brochure inoderao nous aj>j>reiid que c'est Bailly qui rit rcjotor TadmUsion du proti'g<^ de Roume; u de là, dit le brocheur, la balac qu'avait vouOe h ce savant Vinfùnu Marat. » XouB lépondrons à toutes ces assertions, pourvu que le lecteur montre autant de patience que nous en avons mis noua-mèrae à réviser les pièces de ce nouveau procès en cassation.