‹ Marbode, évèque de Rennes, sa vie et ses œuvres (1035-1123)Chapitre 27 sur 93 · S. Ropartz, p · texte numérisé non relu

S. Ropartz, p

longue pointe, et Orderic Vital, qui les compare à des queues de scorpions, y voit quelque chose d'affreusement pervers1. Pour en revenir à Marbode, sa qualité d'Angevin était une bonne raison pour ne pas aimer les Bretons, dont les incursions ravageaient si souvent les frontières de son pays. Sa satire est écrite en vers catapultins, c'est-à-dire dans lesquels le commencement, le milieu et la fin du vers riment ensemble. C'est la seule pièce écrite tout entière dans ce rythme que nous trouvions chez Marbode; par ailleurs, il n'a que quelques vers catapultins isolés. Les vers suivants, par lesquels débute la satire, feront comprendre à la fois quel en est le caractère et combien l'auteur a dû se mettre l'esprit à la torture pour ne pas violer trop souvent et trop gravement les règles de la prosodie :

Urbs Redonis, spoliata bonis, viduata colonis, Plena dolis, odiosa polis, sine lumine solis, In tenebris vacat illecebris gaudetque latebris. Desidiam putat egregiam, spernilque sophiam, etc.

Voilà bien de ces vers dont Marbode lui-même a écrit qu'il suait en les composant2; et on comprend qu'en s'en souvenant le pasteur qui dirigea avec dévouement l'Église de Rennes pendant tant d'années, — peut-être aussi le poète classique des Decem capituli, — ait pu dire : « Vel scripta,, vel édita nollem. » Dom Lobineau, se fondant sur le rythme de cette satire, met en doute qu'elle soit bien de Marbode.

t. Orderici Vitalis, Historia ecclesiastica, pars III, L. VUE, 10. 2. in quibus, exercens animum, sudare solebam.

(Cap. I.)

xix* *

Cette raison n'est pas suffisante, car le scholastique d'Angers s'est plu d'autres fois à chercher les difficultés métriques pour le simple plaisir de lutter contre elles, et il faut reconnaître qu'elle est bien d'accord avec certaines tendances agressives de son esprit l.

La satire Ad nuntium mortis, à un messager de mort, n'a pas le même caractère d'exagération et s'adresse à un ridicule réel. C'était alors l'usage, quand quelque personnage mourait dans une abbaye, d'envoyer dans tous les environs un messager porteur d'un rouleau, rotulus 2, par lequel on faisait part de la triste nouvelle. En réponse à cette lettre, les évêques, les moines, etc., écrivaient quelques lignes en prose ou en vers, exagérant de leur mieux les éloges du défunt, et exprimant le regret de sa perte dans le style singulier de l'époque. Bien que cet usage ait encore persisté plusieurs siècles plus tard, beaucoup de bons esprits, et parmi eux Marbocle et Bauclry, en comprenaient et en combattaient dès lors les ridicules. Marbocle lui a consacré deux satires. La première est adressée au messager, porteur du rouleau. Le hibou, Virgile l'atteste, annonce par son chant quelque malheur; aussi les autres .oiseaux le haïssent et le déchireraient s'il se montrait à eux. Ainsi le porteur des messages de deuil devrait avoir honte, lui qui répand partout la tristesse. Mais loin de là : « d'une voix désagréable, tu demandes de l'argent comme s'il s'agissait d'un événement heu-

1. V. infra, une note du paragraphe intitulé : Les témoignages sur Marbode.

2. V. Les Rouleaux des morts du IXe au XVe siècle, recueillis et publiés par la Société de l'Histoire de France, par Léop. Delisle, 1866.

reux, tu demandes des souliers pour ne pas user les tiens, tu réclames ta nourriture1. » En souvenir du mort, on satisfait toutes ces exigences; alors elles redoublent, et l'indignation du poète éclate : « Pleure, toi qui nous fais pleurer, verse comme les nuages une pluie de larmes, bois le breuvage de la tristesse, mange le pain de la douleur...; tu recevras les étrivières, maudit coquin2. »

L'autre satire est intitulée : Reprehensio superfluorum in ejoitaphio Joannis abbatis3. Ici Marbode plaisante les périphrases employées pour dater la mort du personnage qui faisait le sujet du rouleau. Si l'on nous dit que l'abbé Jean a été un saint, nous l'apprendrons avec plaisir, parce que c'est utile à notre édification. Mais à quoi bon ajouter autre chose? Pourquoi dire qu'il est mort « quand Phœbus entrait dans le signe des poissons? » car alors pourquoi pas nous dire aussi bien que c'était « quand le ciel était en haut et la terre au-dessous, que la Loire coulait, que l'onde s'enflait au souffle des vents, que les poissons nageaient, que les oiseaux voltigeaient, que la femme filait, et que sa petite fille

1. Ceu bene re gesta petis aes cum voce molesta, Et ne lacescas (a) soccos petis, exigis escas.

(Beaug., c. 1577.)

2. Fie qui flere jubés, plue distillans quasi nubes, Potum maeroris bibe, vescere pane doloris.

... Fuslibus et ferro saturabere, pessime gerro.

(Ibid.)

3. V. infra, une noie du paragraphe intitulé : Les témoignages sur Marbode.

(a). Lisez languescas, « pour ne pas tomber malade. » — E. E.

pleurait1? » Il y a là de quoi fatiguer tout le monde, vivants et défunts.

Ces deux pièces sont en vers léonins richement rimés. Serait-ce être bien exigeant que de vouloir supprimer des œuvres de Marbode tout ce qu'il a écrit en vers léonins? Non pas assurément qu'on puisse contester l'authenticité de la plupart de ces poésies, mais parce que la réputation du poète ne pourrait qu'y gagner. Tous ces auteurs du moyenâge qui se sont donné tant de peine pour écrire en vers léonins nous ont-ils laissé en ce genre, malgré tout leur talent, une seule pièce de valeur? Quelle inspiration résisterait à une pareille difficulté? Comment éviter l'ennui avec une semblable monotonie? Ce n'est pas par ses poésies trop nombreuses ainsi écrites qu'il faut juger la valeur de Marbode ; il n'est réellement lui-même que dans les poèmes comme le Lapidaire, les Dix chapitres, etc., où il se contente des difficultés ordinaires de la prosodie latine sans en ajouter de nouvelles.

Au milieu de la corruption générale, on gardait, dans la plupart des abbayes, la vie pieuse qui convient à des religieux. Marbode n'a pas épargné dans ses vers ceux qui faisaient exception et qu'il regarde comme coupables de l'abaissement de l'Église. Les Versus canoniales sont une satire vigoureuse que sa date ne place pas encore ici; la parabole du loup et du berger est une raillerie fine et spirituelle qui fait

1. Cum cœlum sursum, cum staret terra deorsum, Cum Ligeris flueret, cum ventis unda tumeret, Cum pisces narent, cum passeruli volitarent, Cum mulier neret, cum parvula fllia flcret. ..

(Beaug., c. 1579.)

penser aux malices du Roman du Renart, et nous en parlerons bientôt; mais l'attribution à Marbode des vers intitulés : De Ordine monastico et ecclesiastico, nous semble suspecte à plusieurs titres. D'abord pour le fond même de la satire. Cette attaque contre les moines est difficile à concilier avec une autre poésie bien supérieure intitulée : Laits vitse monasticseK Marbode ne devait pas être à ce point ennemi des moines, puisqu'il quitta l'épiscopat pour aller mourir parmi eux à l'abbaye de Saint-Aubin. En second lieu, ces vers sont écrits dans un mètre à part. Prenons-en quelques exemples :

Ordo monasticus ecclesiasticus esse solebat, Dura cibaria cum per agrestia rura colebat. Nulla pecunia, nulla negotia praepediebant, Tam eapitalia quam venialia nostra piabant.

On voit que chaque vers a deux rimes intérieures, et de plus rime par la fin avec son voisin. Ces particularités se retrouvent bien dans Marbode, mais une licence qu'on ne rencontre qu'ici, c'est la suppression des césures, et une fantaisie que Marbode ne s'est pas permise ailleurs, c'est l'emploi uniforme de dactyles pour les cinq premiers pieds du vers. L'Ordre monastique a été attribué à Gualon, écrivain anglais du xii6 siècle, par Mathias Flacius, qui l'a publié en 1557, à Baie, dans son recueil2. Les ca-

1. Il est vrai que l'attribution de cette dernière pièce elle-même est aussi douteuse.

2. De corrupto Ecclesiœ statu. Edclestan du Méril remarque (Poésies populaires latines du moyen-âge, p. 160) qu'il en existe à la Bibliothèque Nationale un manuscrit du xie siècle, antérieur par conséquent à Gualon. — V. infra, une note du paragraphe intitulé : Les témoignages sur Marbode.

priées prosodiques de l'auteur font penser à une autre satire, également contre des moines, publiée par YHistoire littéraire (tome XI) et attribuée à Payen Bolotin, de Chartres, contemporain de Marbode :

Ordinis expers, ordo nefandus, pellibus agni Cum sit amictus, relligiosus vult reputari.

Ici les vers sont rimés et formés de dactyles et de spondées alternativement, sans césure.

Les épigrammes de Marbode ne sont pas nombreuses, mais quelques-unes sont fort vives. Un abbé ayant revêtu les insignes de l'épiscopat1 sans quitter sa charge d'abbé, Marbode le déclare « semblable à un centaure, un monstre à deux formes, un âne resté âne sous sa peau de lion, un acteur qui porte un masque sur la scène 2. » Il y avait eu sans doute alors quelque fait qui avait ému l'opinion, car on trouve dans les œuvres d'Hildebert quatre vers assez peu dignes de lui, s'il en est réellement l'auteur, « contre un abbé qui était en même temps ëvêque3, » dans lesquels il le compare à un mulet. Selon Beaugendre, il s'agirait peut-être de Brunon, évêque de Segni et moine du Mont-Cassin; l'abbé Tresvaux4 pense qu'il pourrait être question de Be-

1. Un canon du Concile de Poitiers, en 1100, défend aux abbés de se servir de gants, de sandales et d'anneau en célébrant, sauf par concession du Saint-Siège.

2. Centauro simile monstrura reor esse biforme .. Permanet ergo latens sub pelle leonis asellus, Aut velut in scena personatn fert alienam.

(Beaug., c. 1573.)

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