Beaug., c
2. V. infra une note du paragraphe intitulé : Les témoignages sur Marbode.
3. O bone Salvator! quam decipit (a) omnis amator! Turpia pulchra putat, pro nigris candida mutât, Cœni fœtorem pigmenti crédit odorem;
Dulcia sicut mel lestatur amara vel m fel, etc.
(Beaug., c. 1563.)
(a). Sic, lisez desipit. — E. E.
séduisants qu'on s'attendait moins à les trouver dans un écrin du xi6 siècle. »
« Il est tout simple, écrit M. Nisarcl dans ses Études sur les poètes latins de la décadence, qu'on admire un livre en proportion de ce qu'on dépense de temps et d'esprit à le rendre intelligible. » C'est ce qui nous semble être, en effet, arrivé à M. Ropartz. A force de vivre dans l'intimité de Marbode, il s'était, comme il le dit lui-même, « épris personnellement de cette grande figure littéraire. » Marbode n'a pas à s'en plaindre, car les vers faciles et élégants de son traducteur ne laissent pas soupçonner la plupart de ses côtés faibles; mais il est permis d'avoir sur les petites poésies du professeur angevin une opinion moins flatteuse que celle de M. Ropartz, et nous croyons qu'une anthologie devrait être bien faiblement composée pour que le Vase brisé, et même le Forgeron, puissent s'y glisser sans la déparer.
Dans le Vas fractura, voici quelles difficultés a imaginé de vaincre Marbode. Le vers est l'hexamètre léonin rimant par deux syllabes, et toujours terminé par un mot monosyllabique. Ainsi, cette fin de vers, que les poètes classiques ont regardée comme défectueuse ou au moins inférieure aux autres, est ici érigée en système. Il est vrai qu'Ausone avait donné l'exemple d'une pareille fantaisie.
Porticus est Komce, quo dum spatiando fero me, Res quaerendo novas inveni de saphyro vas.
L'auteur raconte qu'étant à Rome, il trouva dans une boutique un vase de saphir et l'acheta. Il le fit emballer avec soin... Quand il le retira, le vase était cassé! Belle occasion de malédictions poétiques! « Ce
vase eût été d'un grand prix au milieu d'un festin, si on l'avait apporté comme il avait été placé; mais le porteur l'a cassé. Qu'il n'ait plus un seul jour heureux ! 1 »
L'anecdote elle-même est sans doute vraie; elle n'eût pas valu la peine d'être inventée. On ne connaît d'une manière certaine qu'un voyage de Marbode à Rome, celui qu'il fit à propos de l'élection de Rainaud de Martigné; mais nous avons vu que, selon Claude Ménard, il y aurait déjà été auparavant, étant professeur, pour solliciter du Souverain-Pontife certains privilèges en faveur de l'école d'Angers. C'est probablement alors que lui arriva la petite aventure qu'il raconte. Mais pour nous, qui savons par l'exemple de Sully-Prudhomme quel parti un véritable poète peut tirer d' « un vase fêlé, » il nous est impossible de trouver dans les vers de Marbode la moindre poésie.
La petite pièce « Ad inquietum fabrum » est bien préférable; c'est une des meilleures de l'auteur, mais aussi s'est-il borné à écrire ici en distiques d'une facture purement classique. Le morceau est court, huit distiques; grand mérite pour ce genre cle poésie, où le fond est peu de chose et où des répétitions deviendraient inévitables et désagréables. Ce sont des imprécations contre un forgeron son voisin, qui, plus acharné à l'ouvrage que les Cyclopes, ne quitte jamais son marteau et ne laisse aucun repos aux gens des environs.
1. Inter convivas magni foret hoc pretii vas, Si foret allalum sicut positum fuerat tum, Lator at hoc pressit, cui prospéra nulla dies sit.
(Patrolog., CLXXI, col. 1685.)
On peut citer les quatre vers intitulés : Vol d'un coq prouvé par ce coq même comme un remarquable exemple de sécheresse1. Un coq chante dans l'estomac de celui qui Fa mangé et découvre ainsi son larcin. Il y avait là le sujet de quelque jolie légende; Marbode n'a pas été heureux, mais cette petite poésie est-elle bien de lui? Elle n'est pas dans l'édition de Beaugendre, et la Patrologie la publie d'après un manuscrit de Tours dont elle a retiré quelques autres morceaux assez suspects. La sécheresse n'est pas le défaut ordinaire de Marbode, surtout quand il n'y est pas contraint par des difficultés de rythme, et ces deux distiques n'en présentent aucune.
Un morceau d'une certaine étendue, la Parabole de la fraude faite par un loup à un berger, vient au contraire jeter une note toute nouvelle et heureuse non seulement dans l'œuvre de Marbode, mais encore dans toute cette .poésie grave, souvent même trop grave, de l'époque; voici, enfin, quelque chose de léger, d'alerte; voici le fabliau plaisant et moqueur qui fait son apparition dans la littérature.
Un loup dérobait les brebis d'un berger, errantes dans un vaste pâturage. Ne pouvant se rendre maître par la force du ravisseur, le pasteur a recours à la ruse. Il courbe un jeune chêne et attache au sommet une corde disposée de manière à étrangler le loup dès qu'il y touchera. Pour allécher l'animal, le berger dispose habilement auprès de son piège une tête d'agneau, et s'éloigne. Il était difficile d'expliquer élégamment tous les détails de ces préparatifs; Mar-
1. V. infra, une note du paragraphe intitulé : Les témoignages sur Marbode.
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bode ne s'en est pas très bien tiré; ce passage est faible, embarrassé, les mots laqueus, baculus y sont répétés à chaque vers.
Tout se passe comme le berger l'avait prévu. Le loup vient, veut saisir la tête d'agneau... et lui-même se trouve suspendu en l'air, le cou serré par le lacet. Le pasteur accourt, accable de coups de pierres son voleur, sans cependant parvenir à le tuer. Alors il saisit son bâton et se dispose à l'assommer, quand celui-ci a recours aux prières 1 : « Aie pitié de moi, berger très charitable; écoute en peu de mots ce que je te donnerai. Si tu daignes m'accorder la vie, je te rendrai au centuple tout ce que je t'ai ravi. Mais je n'ai rien ici. Si tu me laisses m'en aller, pour que je ne te trompe pas, reçois une sûre garantie; mon petit louveteau sera un otage convenable, je te le livrerai... Prends ma peau, tu n'en pourras même pas faire un soulier; prends ma chair, tu ne pourras pas la manger. »
Le berger, naïf, se laisse séduire par ce beau raisonnement; il accepte le louveteau comme otage et laisse échapper le loup. Celui-ci, en s'en allant, médite déjà le tour qu'il va jouer au trop confiant pasteur. Il rencontre un moine suivi d'un frère servant. « Mon père, lui dit-il, je me repens de mes crimes;
... Miserere, piissime pastor,
Et tibi quae referam percipe pauca precor. Si mihi dignatus fueris concedere vitam,
Omnia quae rapui centupla restituam.
Sed nihil hic habeo ; si me patiaris abire,
Ne tibi sira fallax, utile pignus habc. Congruus obses erit lupulus meus; hune tibi tradam... ... Toile meam pellem, tibi non erit apta cothurno,
Toile meam carnem, non erit apta cibo.
(Beaug., c. 1628.
j'ai honte d'avoir mis à mort tant de brebis innocentes; homme pieux, réconciliez mon âme avec Dieu. Faites une tonsure sur ma tête, et donnez-moi l'habit monacal. » Marbode ne perd pas cette occasion d'adresser une épigramme à la rapacité et au peu de scrupules que trop de personnages témoignaient de son temps malgré leur qualité de religieux. « Ne croyez pas1, dit le loup, que vous accomplirez sans récompense un pareil travail; je vous laisse en échange cette brebis, bien qu'elle ne m'ait pas été donnée. Si un plat de viande de brebis ainsi offert ne vous plaît pas, donnez la chair à votre frère servant et gardez pour vous la toison. » Le moine accepte, fait au nouveau converti une large tonsure, lui apprend en quelques mots les règles de son ordre, et voilà notre loup devenu moine. Le moment de délivrer son fils laissé en otage étant venu, le rusé voleur arrive. Le berger a peine à le reconnaître sous son nouvel habit. Est-ce bien toi, lui dit-il, qui dérobais mes brebis et que j'ai pris à mon piège? Le tableau qui suit est charmant : le loup baisse la tête, dit benedicite, et les joues baignées de larmes prend la parole2. Il raconte comment, à la suite des coups qu'il a reçus, il a dû la vie à la charité d'un bon moine qui l'a décidé à quitter le monde pour le couvent. Je ne possède rien, ajoute-t-il, et