Ille, caput flectens, postquam benedicite dixit
Ora rigans iacrymis talia verba dédit :
(Ibicl, 1629.)
je suis venu me livrer moi-même pour la liberté de mon fils. — Je serais doublement criminel de faire périr un religieux, répond le berger, allez tous deux, vous êtes libres. Le faux moine et le louveteau s'éloignent en riant, et le loup tient alors ce langage peu édifiant clans la circonstance : « Crois-moi, mon fils, la chair de brebis est bien bonne; le fromage et les fèves ne feront jamais qu'une nourriture médiocre, je ne prendrai pas un fardeau que je ne pourrais porter1. » Et il recommence de plus belle à courir sus aux brebis. Le berger le surprend, et tout scandalisé s'écrie : Comment! tu es bien portant, tu es moine, et malgré la règle de saint Basile tu manges de la viande! « Il y a des degrés dans le bien, répond le renégat, et tantôt je suis moine, tantôt je suis chanoine!2 » Après cette belle réplique, il retourne en sautillant dans ses forêts.
Cette parabole du loup devenu moine est une des poésies les plus agréables de Marbode; elle est en distiques dont les deux vers riment par la dernière syllabe. Il y aurait certainement beaucoup à reprendre pour les expressions et la prosodie, mais quand il s'agit du xie siècle il ne faut pas se montrer
i. Credc mihi, flli, nimis est caro dulcis ovina, Et cibus aspcr erit caseus atque faba.
Non onus assumam quod non possim tolerare.
(Beaug., c. 1629.)
•2. Et modo sum monachus, canonicus modo sum.
(Ibid., c. 1629.)
Au temps de Marbode, les récits comiques et satiriques dont devait sortir le Roman du Renart circulaient déjà dans la littérature populaire. — (V. Edelestand du Méril, Poésie populaire latine avant le XIIe siècle.) — V. infra, une note du paragraphe intitulé : Les témoignages sur Marbode.
trop difficile. Marbode attaquait par la plaisanterie des abus qu'il combattait également avec plus de violence par la satire, et que plus tard, devenu évêque, il s'efforça de réprimer par la sainteté de ses conseils et de ses exemples. Il est fâcheux qu'ayant si bien réussi une fois dans le fabliau, Marbode n'y soit pas revenu de nouveau.
MARBODE ARCHIDIACRE Vies de Saints.
A ses fonctions de scholastique Marbode joignit bientôt celles d'archidiacre. A quelle époque? On ne peut préciser, mais la date cle 1081 que donne Beaugendre est certainement inexacte, car, dans une charte du Cartulaire de Saint-Aubin, on voit figurer en même temps comme témoins Rainaud, maître-école, et Marbode, archidiacre. Or, Rainaud était mort -vers 1076.
C'était alors une charge considérable et qui comportait des devoirs multiples. « Au moyen-âge surtout, dit Adrien Gréa, la juridiction de ce dignitaire touche à tous les points du droit ecclésiastique; il est administrateur du diocèse, dispensateur de la justice ecclésiastique et civile, et il s'élevait jusqu'à menacer d'obscurcir la dignité épiscopale1. » C'était l'archidiacre qui examinait et proposait les clercs à l'évêque pour les ordonner prêtres, qui prenait soin des hospices et des monastères, visitait chaque année
1. Adrien Gréa, Essai historique sur les archidiacres, dans la Bibliothèque de l'École des Chartes, t. II, 3e série, 1853.
les paroisses, présidait les réunions ecclésiastiques, faisait observer les décisions des Conciles, dirigeait les réparations des monuments religieux, etc. 1 En un mot, il était, comme le dit Hildebert, non pas un membre quelconque, mais l'œil de l'Église"2. La cathédrale d'Angers avait alors trois archidiaconés : celui de Saint-Maurice, celui d'Outre-Loire et celui d'Outre-Maine 3. Il paraît difficile que l'on ait pu réunir les fonctions d'archidiacre, si actives, et celles de scholastique, et Beaugendre pense que Marbode abandonna en devenant archidiacre la direction de l'Ecole d'Angers. Cependant rien ne le prouve; ce n'est qu'à partir de son élection à l'évêché de Rennes, en 1096, qu'il est question d'un autre scholastique. D'ailleurs, son prédécesseur, Rainaud, avait, comme on en voit encore bien d'autres exemples, rempli en même temps les deux charges. Peut-être en pareil cas le titre d'archidiacre était-il surtout honorifique; car comment comprendre autrement que Bérenger ait pu être à la fois écolâtre de Tours et archidiacre d'Angers? Enfin, dans une charte du chapitre de Saint- Jean- Baptiste, Marbode prend à la fois les deux titres de scholastique et de grand archidiacre.
C'est de cette période que datent plusieurs des Vies de saints écrites par Marbode. Les vies de saints constituent certainement la partie la plus volumineuse de la littérature du moyen-âge. On peut s'en faire une idée en compulsant l'énorme collection des