‹ Marbode, évèque de Rennes, sa vie et ses œuvres (1035-1123)Chapitre 33 sur 93 · T. III, p · texte numérisé non relu

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vérités religieuses; plus d'un abbé, en même temps, n'était pas sans tenir compte de l'importance que donnerait à son abbaye la grandeur de son saint patron. D'autre part, c'était, comme le remarque Guizot, une littérature bien faite pour plaire au peuple : les âmes pieuses, crédules, y trouvaient les récits d'innombrables miracles, qui charmaient leur imagination et excitaient leur ferveur; souvent aussi ces opprimés aimaient à rencontrer parmi les serviteurs de Dieu dont on leur racontait la vie des hommes dévoués aux petits et aux faibles, et qui, parlant au nom du Tout -Puissant, n'avaient pas peur devant les grands de la terre.

Une des légendes qui ont eu le plus cours au moyen-âge est celle du miracle de Théophile.

Théophile était vice- dominus, vidame, ou économe de l'église d'Adana, en Cilicie, au vie siècle. Il était connu et aimé de tous pour ses vertus, quand le siège épiscopal de sa ville étant devenu vacant, il le refusa par humilité.^ Un autre évêque fut donc élu à sa place, et ce nouveau venu, jaloux de Théophile, poussé par ses ennemis, lui fit perdre sa haute position de vice-dominus. Théophile en éprouva un ressentiment si violent qu'il s'en alla trouver un certain Juif et se mit, par son intermédiaire, en relation avec Satan lui-même. Le prince des démons lui fit signer un écrit par lequel il se donnait à lui, et, grâce à ce pacte fatal, Théophile recouvra bien vite toute sa grandeur passée. Bientôt le malheureux se repentit, et dans sa détresse il invoqua Notre-Dame. La Sainte Vierge eut pitié de lui; elle lui rendit elle-même le papier qu'il avait donné au démon; enfin, Théophile,

ayant publiquement confessé sa faute, mourut saintement.

Cette histoire fut d'abord écrite en grec par Eutychianus, qui était né dans la maison même de Théophile et avait été témoin oculaire du miracle. Paul Diacre, de Naples, en fit une traduction qui a été publiée, avec le poème de Marbode, par les Bollanclistes (4 février); il y en eut également d'autres versions en latin. La fameuse religieuse de Gandersheim, en Saxe, Hroswitha, un des meilleurs écrivains du x° siècle, rédigea ce récit en vers latins; à la fin du xi0 ou au xiie siècle on trouve le poème de Marbode. En français, au commencement du xmc siècle, Gautier de Coinsy, moine de l'abbaye de Saint-Médard de Soissons, près de Château -Thierry (1177-1236), écrivit un poème de Théophile '. A la fin du même siècle, Rutebœuf composa sur le même sujet une pièce dramatique curieuse et très intéressante pour l'histoire du théâtre en France. Saint Damien, saint Bernard, saint Bonaventure, Albert le Grand, et d'autres grands orateurs ou écrivains religieux du moyen-âge ont fait allusion au miracle de Théophile dans leurs sermons ou dans leurs ouvrages. Il n'est pas jusqu'cà Villon qui ne le rappelle. Dans une prière à Notre-Dame, il lui demande de prier son fils :

Qu'il me pardonne comme à l'Égyptienne, Ou comme il Gt au clerc Théophilus.

1. Le Miracle de Théophile, de Gauthier de Coinsy, publié pour la première fois, d'après un manuscrit de la Bibliothèque de Rennes, par D. Maillet, bibliothécaire de cette ville, 1838. — Ce poème était publié à peu près en même temps, d'après d'autres manuscrits, par Ach. Jubinal, dans son Appendice à Rutebœuf, 1839.

Lequel par vous fut quitte et absoluz, Combien qu'il eût au diable fait promesse.

Les lettres ne sont pas seules à garder ce témoignage de la bonté de la Sainte Vierge; la même légende est reproduite en bas -reliefs sur les murailles de Notre-Dame de Paris et de différentes églises de province, et en peinture sur les vitraux des cathédrales de Laon, du Mans, de Troyes, etc.

Voyons maintenant quel parti a su tirer Marbode du personnage de Théophile. D'abord, on peut se demander si le poème qu'on lui attribue est bien de lui Beaugendre l'a publié uniquement d'après les Bollandistes, et la Patrologie de l'abbé Migne uniquement d'après Beaugendre. Or, les Bollandistes eux-mêmes le publiaient d'après un seul manuscrit, dont ils n'indiquent pas la provenance, qui ne portait aucun nom d'auteur, mais qui contenait, outre le miracle de saint Théophile, la Passion de saint Laurent, la Vie cle saint Alexis, la Passion des martyrs thebains, le Poème des pierres précieuses, et un Extrait des écrits de Solin. Quelques-uns de ces poèmes sont, en effet, de Marbode, mais cependant pas tous; rien ne prouve, par exemple, que la Vie de saint Alexis et l'Extrait de Solin soient de lui, et la Passion de saint Laurent est même attribuée à Hilclebert par un manuscrit. La seule raison qu'invoquent les Bollandistes pour faire de Marbode l'auteur du poème de Théophile est donc bien peu solide. Trouverons-nous dans l'étude de l'ouvrage même quelque motif plus convaincant? Il est écrit en hexamètres léonins riches

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