Quidam magnorum vicedomnus erat meritorum
Theophilus nomcn : tenuit quoque nominis omen.
(Bcaug., c. 1508.)
le signe de la croix, qui l'indisposerait fort contre toi. » Donc, par une nuit sans étoiles, le Juif et Théophile se réunissent dans un endroit convenu, et à l'appel du mécréant Satan apparaît avec toute sa suite : « A la voix du magicien, le roi Satan, image de la mort, ses étendards, la foule des démons qui les accompagnent, paraissent. Lui-même, tout noir et cependant brillant du feu de l'enfer, mais d'un feu de peu d'éclat, comme il convient au roi des ténèbres, s'assied sur un trône élevé1. » Cette apparition du prince de l'abîme ne manque pas de solennité. Le Juif fait à son maître un petit discours de vassal bien fidèle, disant qu'il s'efforce de lui gagner le plus possible de chrétiens, comme celui qu'il lui présente en ce moment, et auquel il le prie de se montrer favorable. « Mon fils, répond le monarque infernal, cet homme est un grand coupable. Il est mon ennemi, et c'est se nuire à soi-même, comme tu le sais, que de rien accorder à un ennemi. Cependant, qu'il s'engage à ce que je vais lui proposer, et je le protégerai. » Il faut rendre cette justice à Satan qu'il ne trompe pas son nouveau client, et le pacte qu'il lui offre n'a vraiment rien de bien séduisant2.
1. Vociférante mago, Salanas rex, morlis imago, Illius signa turba comilante maligna, Ipse teter (a), fuscus, barathri tamen igne coruscus Splendentique parurn, dccet ut rcgem tenebrarum, Adveniens sedit sublimis.
(Beaug., c. 1509.)
i. Ut tune gratetur, me principe, quando fruetur Sorte mei regni sub Averni morte perenni; Condelectalus mihi quando feret cruciatus, Sustineat Isetus vermes, incendia, flelus.
(Beaug., c. 1509.)
(a) Lisez ater? — E. E.
« Il devra se réjouir, m'ayant pour, prince, quand il partagera mon sort éternellement après sa mort dans mon royaume; il supportera avec joie mes tourments, il se plaira au milieu des reptiles, des flammes et des larmes. » Et encore, malgré cela, Satan hésite; en habile diplomate, il fait des difficultés avant de rien accorder : « Cette secte perfide des chrétiens m'est suspecte, déclare-t-il; ils n'ont pas de persévérance et retournent toujours à leur religion. » Enfin, Théophile renie le Christ, le baptême, la Sainte Vierge, et signe le traité fatal. Aussitôt, tout répond à ses souhaits; l'évêque et le peuple reconnaissent leurs torts envers lui, on rend à l'ancien vidame ses hautes fonctions, on lui obéit, on le craint, et il jure d'observer rigoureusement son pacte avec Satan.
Le deuxième chapitre est intitulé : Pœnitentia Theophili; il ne comprend qu'une partie du second chapitre d'Eutychianus : Theophili pœnitentia; spes veniee a Deipara Virgine impetraia. Cet insensé, cet autre Lazare au tombeau, se réjouit clans sa folie, quand le vrai médecin : « Mon ami dort, » se dit-il, « il faut que je le réveille. » Théophile se met à réfléchir. Il se trouble, il se sent pris d'une immense douleur en pensant à sa chute et à la malice du démon. Les tourments éternels dont lui a parlé Satan l'effraient; désormais il ne goûte plus aucune joie, il se croit perdu. Alors son désespoir éclate en longues plaintes, et il prend la résolution de s'adresser à la Sainte Vierge. « Je ferai ce que je pourrai, je presserai, je supplierai Marie. » Cette pensée le réconforte, et il s'en va dans le sanctuaire de la Mère de Dieu. Là, jeûnant, pleurant, priant sans cesse, il reste quarante jours entiers immobile, dans la douleur.
Le troisième chapitre : Increpatio Sanctse Mariœ apparentis et spes venise impetrandee data Theophilo répond à la deuxième partie du second chapitre d'Eutychianus. Pendant que Théophile est ainsi en prières, la Vierge Marie lui apparaît et commence par lui adresser des reproches sévères. « Pourquoi m'appelles-tu après m'avoir reniée? Demande-t-on l'appui d'un ennemi pour adoucir un autre ennemi? Cependant, puisque tu invoques la mère de pitié, il est impossible qu'elle n'ait pas pitié de toi, car elle aime les chrétiens; mais il sera bien difficile d'apaiser mon Fils. J'irai le trouver; mais il est juste, et il faut à chaque faute une expiation convenable. » Théophile répond : « 0 Vierge très pieuse, j'ai péché, j'ai renié mon Seigneur; mais il y a bien des exemples de pardon envers les criminels : les Ninivites, Rahab, David, ont été épargnés; Marie-Magdeleine, Zachée, Paul, Cyprien, malgré leurs fautes, ont obtenu grâce. Leur exemple m'encourage; le Seigneur peut avoir pitié de moi; priez votre Fils, commandez-lui, et il vous obéira. — Mon enfant, dit la Vierge, reviens au bien, crois ce qu'il faut croire, confesse que celui que tu as renié est le Christ, fils du Père tout-puissant, le juge éternel. — Comment oserai-je maintenant, demande Théophile tremblant, confesser le Dieu que j'ai honteusement renié? Mais j'ai confiance en vous, je vous obéirai; vous, mère de Dieu, faites que Satan rende le pacte que j'ai signé, car vous seule pouvez le lui enlever. » — Alors la Vierge lui adresse quelques paroles d'espoir et disparaît.
Le chapitre quatrième, Theophilo peccata vernissa; chirographum restitutum, ejus obitus, répond au troi-
sième d'Eutychianus : Peccata, vernissa, chirographum redditum, obitus Theophili. Théophile reste encore trois jours en larmes et en prières, et la Sainte Vierge lui apparaît de nouveau. « Ta constance a triomphé, lui dit-elle; le Seigneur miséricordieux t'a accordé ton pardon à cause de moi; conserve donc sa grâce jusqu'au dernier jour, car c'est la fin qui fait juger de tout l'ouvrage. — Grande sainte, répond Théophile, c'est vous mon espoir et mon guide, je vous suivrai jusqu'à la fin de ma vie, car ce n'est jamais en vain qu'on a confiance en vous ; vous sauvez toujours ceux qui vous invoquent. Il ne reste plus qu'une chose qui me tourmente, c'est ce papier que j'ai donné à l'ennemi. Faites, je vous en prie, qu'il le rende, car mon esprit est dans une grande anxiété. » Le vidame se prosterne en pleurant et continue à prier. Le lendemain, Marie lui apparaît pour la troisième fois, éclatante de beauté, et lui remet pendant son sommeil le pacte qu'il a signé, encore muni de la cire du sceau, tel qu'il était auparavant. Théophile s'éveille, l'excès de la joie le trouble, et ses chants attestent sa reconnaissance. Le jour consacré par le Seigneur au repos, une foule nombreuse et recueillie s'avance vers l'église; on célèbre les saints offices, puis Théophile s'agenouillant devant l'évêque raconte tout ce qui s'est passé : comment il s'est confié à Satan, comment il a été trompé, comment il a signé le pacte fatal et renié la religion. Il montre à tous le papier maudit, il le lit; le peuple éclate en cris de joie, et l'évêque, dans une allocution pieuse, célèbre la bonté de Dieu et de la Sainte Vierge. Quand il a terminé, le vidame lui remet le papier, et l'évêque le brûle. Théophile
reçoit les sacrements, et sa figure étincelle d'une splendeur inouïe. Le peuple le reconduit alors au temple de la Vierge, déjà défaillant par la maladie. Il reste là trois jours en prières, puis, disant adieu à ses frères, les quitte pour le bonheur éternel.
L'importance de ce poème, malgré les doutes sur son attribution, nous a fait nous y arrêter et l'analyser en détail. Beaucoup de longueurs, le manque d'imagination, la sèche brièveté des descriptions, la monotonie due aux rimes léonines n'empêchent pas que ce ne soit une œuvre curieuse et intéressante : curieuse par l'emploi des singuliers procédés de versification dont nous avons parlé, intéressante par le talent réel, l'étonnante facilité qu'elle démontre chez son auteur.
Le poète a suivi pas à pas le récit d'Eutychianus; il n'est pas difficile de montrer l'analogie d'expressions revenant au même endroit chez les deux écrivains. Dans la traduction de Paul de Naples, au début du second chapitre, Dieu, « qui mortem non vult peccatorum, sed conversionem et vitam, » se rappelle la vie de Théophile avant sa chute. De même dans le poème, au commencement du second chapitre :
O Christi gratia suavis !
Non peccatoris vult mortem, sed melioris Ad studium vitœ conversum vivere rite.
Ailleurs, quand le pauvre pécheur rappelle les exemples célèbres de ceux qui ont été sauvés par la miséricorde divine, grâce à leur repentir, rénumération dans les deux textes est la même, ainsi que les détails qui accompagnent les noms propres. Enfin,
pour ne pas multiplier inutilement les exemples, à la fin du récit, quand Théophile a communié, « statim effulsit faciès venembilis vice-domini 1 sicut sol; » dans le poème :
... per faciei
Fulsit splendorem rutilo non sole minorem.
Si l'on veut maintenant comparer le poème attribué à Marbode et celui de Hroswitha, ce dernier est plus court, plus simple, plus clair, moins surchargé de longs discours; l'auteur s'est réservé plus de liberté et a infligé moins d'ennui au lecteur, en se contentant du vers demi léonin, ne rimant que par une ou deux lettres. Du reste, il a également suivi avec une fidélité scrupuleuse le même modèle, Eutychianus. Le début du poème est moins brusque chez la religieuse saxonne : « Lorsque la lumière de la foi se répandant clans tous les climats du monde eut délivré la Sicile (lire la Cilicie) des noires ténèbres de l'erreur, il y eut dans ce pays un homme illustre, puissant par sa noblesse, éclatant de la splendeur du mérite, et dont le nom était Théophile. » Comme exemple de son style, voici les plaintes de Théophile quand il reconnaît sa faute : « Malheureux que je suis, couvert de toutes les hontes! Hélas! je serai damné, et pour l'avoir voulu moi-même, moi qui ai renié par écrit le Fils du Père tout-puissant et en même temps la douce Mère du Fils divin! Hélas! à quelles peines cruelles je serai livré pendant des siècles, dans quelles ténèbres je serai enfermé pendant l'éternité, malheureux qui, séduit par le vain
l. Vice-dominus, vidame. — F. R.
amour de la pompe du monde, ai volontairement choisi d'être soumis à Satan et réuni aux habitants de l'abîme, au sein de l'Erèbe. »
Heu mihimet misero cunctis probris vitiato! Vœ mihi damnando proprii pro crimine voti, Qui patiïs summi Prolem per scripta negayi, Divinaeque simul dulcem Prolis genitricem ! Eheu quam saevis tradar per sœcula pœnis, Et quam conlinuis claudar sine fine tenebris, Qui miser elegi subdi Satanœ ditioni Atque tenebricolis Erebi sub limine jungi Mundanœ pompœ vano seductus amore!
S'il fallait choisir entre les deux poèmes, nous donnerions volontiers la préférence à celui de Hroswitha. Ce n'est pas qu'on doive y chercher plus de richesse d'imagination, mais il a plus de bon goût, plus de mesure. Comparée aux autres écrivains de son temps, l'illustre abbesse méritait sa grande réputation; ce n'est pas, il est vrai, une raison pour l'égaler à Térence, Horace et Virgile, comme l'ont fait ses admirateurs :
Afro laus scenae, lyra Flacco, bella Maroni : Multiplicem laurum Hroswitha docta gerit.
Avec Gautier de Coinsy, nous arrivons aux histoires françaises de Théophile. Son poème est un des plus anciens monuments de notre littérature, et intéressant à ce titre; il est en vers de huit syllabes. Gautier donne plus de développement que nos auteurs latins aux scènes principales de la légende, et il dépasse le chiffre de deux mille vers. Lui, du
moins, a un certain sentiment de l'art et sait peindre. Ainsi, quand Théophile arrive avec le magicien à l'assemblée des démons :
Theophilus tremble et fremie, Tel pouor a, ne set que die, Avis li est, quant se prend garde, Tout li pais espringue et arde.
D'anemis voit plus de C. mile :
Grand feste font fors de la vile, Et vont processions fesant; Ne sont pas nul quoi ne tesant, Ains font tel tumulte et tel bruit Tout li pais en croule et bruit.
Quelques expressions sont comme un souvenir des Chansons de Geste :
Si grant duel a ne set qu'il face, Moult a grand duel, moult a grant ire.
Malheureusement Gautier de Coinsy cède de temps en temps à la tentation de longs jeux de mots non moins ennuyeux que les rimes redoublées de Marbode, comme celui qui commence et celui qui finit le poème.
Ruteboeuf est un peu plus récent, et son Miracle de Théophile date probablement du milieu du xme siècle. Cette fois l'histoire du vidame d'Adana nous apparaît sous une forme nouvelle, la forme dramatique : essai curieux clans l'histoire du théâtre français, bien fait pour plaire à son époque, puisqu'il offre, comme le remarque justement M. Paulin Paris, « le principal élément des pièces de théâtre du moyen-
âge, c'est-à-dire l'intervention du ciel et de l'enfer dans les destinées d'une créature humaine. » La pièce n'est pas longue, environ six cent soixante vers ; le rythme n'est pas partout le même, certaines parties sont en vers de huit syllabes, d'autres en vers de douze, de six, ou en strophes de plusieurs espèces de vers. L'auteur montre une très grande facilité de versification; il ne manque pas d'invention, et même, à l'occasion, d'esprit, chose bien nouvelle parmi les poètes de Théophile. Les scènes sont présentées d'une manière intéressante, bien que se succédant un peu brusquement, quelquefois même sans être suffisamment préparées.
Dans l'entrevue de Théophile et de Satan, le démon demande au vidame des « lettres pendanz » et lui donne les instructions suivantes :
James povrc homme n'ameras :
Se povre hom sorpris te proie,
Tornc l'oreille, va ta voie;
S'aucuns envers toi s'umélie,
Respon orgueil et félonie.
Se pauvres demande à ta porte,
Si garde qu'aumosne n'emporte, etc.
Voici un exemple des strophes de quatre vers, à une seule rime, par lesquelles Théophile déplore sa folie :
Je n'os Dieu réclamer ne ses sainz ne ses saintes, Las! que j'ai fet hommage au déable mains jointes; Li maufez en a lettres de mon anel empraintes, Richèce, mar te vi : j'en aurai dolor maintes.
Rutebœuf est un des poètes français du xme siècle
dont le nom a conservé une certaine réputation. Il possède, en effet, un talent réel, et des quatre poètes dont nous avons eu à parler à propos de Théophile, c'est lui qui mérite la palme.
Parmi les autres Vies cle saints que Marbode a écrites en vers, aucune n'a pour sujet un personnage qui ait eu, comme Théophile, la fortune de devenir populaire au moyen-âge, et qui ait autant occupé les écrivains. Ce sont : la Vie du bienheureux Maurille, évêque et confesseur, en deux livres et six cent quarante-deux vers léonins; la Passion de saint Maurice et de ses compagnons, deux cent dix-huit vers léonins; la Passion des saints martyrs Félix et Adauctus, cent trente-six vers rimés, suivis d'une prière cle dix-huit vers également rimes ; la Passion de saint Victor, martyr, quatre cent quatre-vingt-deux vers; les vers sur saint Laurent, trois cent vingt-cinq vers léonins, et, enfin, le Poème des sept frères Machabées, cent cinquante-huit vers léonins. Cette liste est-elle exacte et complète? C'est ce qu'il est impossible d'affirmer. Les poèmes sur saint Victor et saint Laurent sont quelquefois attribués à Hildebert; et d'un autre côté les Bollandistes ajoutent un poème sur saint Alexis, en vers léonins, qui s'est trouvé dans un cle leurs manuscrits accompagner d'autres œuvres de Marbode. Il y a dans presque toutes les Vies de saints de cette époque une telle ressemblance qu'on les croirait volontiers écrites par le même auteur; et les contemporains eux-mêmes s'y trompaient, puisque, dès le xn° siècle, Étienne de Fougères disait que certains poèmes étaient attribués à tort à Marbode. Parmi ceux dont nous venons de citer les titres, deux offrent une garantie spéciale
d'authenticité : la Vie de saint Maurille, à cause des quelques vers que nous avons rappelés ailleurs, et qui peuvent se rapporter personnellement à Marbode, et la Passion de saint Félix et saint Adauctus, à cause de la prière, écrite évidemment par un Angevin.
Saint Maurille avait été un des premiers apôtres de l'Anjou et un des fondateurs de l'école d'Angers. Son histoire a été racontée par plusieurs écrivains; les Bollandistes (13 septembre) citent quatre manuscrits d'auteurs différents : le premier, anonyme, venant d'un couvent d'Augustins du diocèse de Paderborn; le second, attribué à Grégoire de Tours; le troisième, de Marbode; le quatrième, enfin, de saint Magnobode, évêque d'Angers. De plus, au xe siècle, Hadmère avait composé un livre des miracles de saint Maurille. La Vie attribuée à Grégoire de Tours n'est certainement ni de lui ni de Fortunat, auquel elle a encore été attribuée. L'ouvrage de Magnobode, au contraire, est bien authentique. Il l'avait écrit, comme il le dit lui-même, d'après les mémoires d'un prêtre nommé Juste, la dixième année de son épiscopat, c'est-à-dire en 619 selon YHistoire littéraire, ou en 623 selon les Bollandistes. Au commencement du x° siècle, en 905, selon la Chronique de Vendôme et celle de l'archidiacre Rainaud d'Angers, l'évêque Rainon et Archanald le retouchèrent et l'augmentèrent *.
C'est cette Vie écrite par saint Magnobode que Marbode avait sous les yeux en composant son
1. « DCCCCV. Vitœ sancti Maurilii inventio vel potius augraentatio, per Rainonem episcopum et Archanaldum scriptorem facta est. » (Chroniques des Eglises d'Anjou, publ. par la Soc. pour l'histoire de France.)
poème, et il la suit avec sa fidélité ordinaire, en ajoutant cependant, sans doute d'après un autre auteur, le récit de quelques miracles et du voyage de Maurille en Angleterre. La Vita beati Maurilii est en hexamètres léonins riches et comprend deux livres. Maurille était né clans le Milanais; dès sa jeunesse, il montra les plus heureuses dispositions. Il passa les Alpes, vint jusqu'en Touraine, auprès de l'apôtre de ce pays, saint Martin, qui l'ordonna prêtre; mais désirant se livrer à la vie contemplative dans la solitude, il le quitta bientôt et se rendit en Anjou. Alors commence la longue série des miracles du saint. Il y avait à Chalonne-sur-Loire un temple païen; grâce aux prières de Maurille, la foudre le détruit1 : « La flamme vengeresse dévore tout ce qu'adorent les païens; la divinité de Vulcain mêle toutes les divinités du temple; l'airain fondu roule à travers des monceaux de cendres. » Pour achever son œuvre, le saint élève en cet endroit une église. Un certain Saturnus avait les mains desséchées :
Siecus utrasquc manus vivebat, caetera sanus;
i. Ullrix ilamma vorat quidquid gentilis adorât, Nurnine Vulcani miscentur numina fani, Per cumulos cineris conflatio volvitur aeris.
— Suit une énumération pittoresque, dans le goût d'Ovide; l'intention ironique atténue la bizarrerie de cette peinture mythologique d'un miracle chrétien :
Jupiter et Juno rivo versantur in uno.
Phœbus cum luna per terram volvitur una, Cumque suo rnœcho Venus ignc resolvitur xquo. Furta tori punit, dum fures Mulcibcr unit.
averti par un songe, il va trouver Maurille, qui le guérit. Une femme possédée et aveugle, un paysan mordu par une vipère, une femme stérile, un malade atteint d'une fièvre incurable, éprouvent successivement sa puissance bienfaisante. A l'endroit appelé Prisciacus, il chasse les démons adorés sous la forme d'une idole et bâtit une église. L'énumération des miracles de Maurille continue ainsi, longuement. Quelques détails montrent à quel point Marbode a suivi fidèlement son modèle : « Sicut ab Anna, per gratiam Domini genitus est Samuel, » dit Magnobode dans l'histoire de la femme stérile guérie; « sitnatus par Samueli, » dit Marbode dans la même circonstance; « ad instar videlicet virtutis Elissei sancti prophetse, » dit Magnobode à propos de la résurrection d'un mort au bourg de Saponaire, sur la Loire; « Pastor, teste Deo, censendus par Elisseo, » dit Marbode dans le même récit. La Vie de saint Maurille ne présente pas les mêmes exagérations de rimes que celle de Théophile ; aussi elle se lit plus facilement, bien que les exigences du vers léonin riche aient encore parfois entraîné l'auteur à employer des expressions qu'il aurait sans doute évitées s'il avait été plus libre, et à laisser passer souvent des obscurités de style.
Les autres Vies de saints en vers sont moins importantes.
Sigebert de Gembloux, écolâtre de Metz, contemporain de Marbode, dans son Liber de scriptoribus ecclesiasticis (chap. CLVIII), ouvrage terminé en 1111, cite, comme œuvres de l'évêque de Rennes, les vers sur saint Laurent et la Passion de saint ♦ Maurice et de la légion thébaine. Pour ce dernier
poème, il a suivi, dit Sigebert, le récit d'Euchérius, évêque de Lyon, adressé à l'évêque Sylvius. En lisant ce récit dans les Bollandistes (22 septembre) et en le comparant à l'ouvrage de Marbode, on verra que le poète le connaissait sans doute, mais s'en est plus écarté que des guides qu'il avait choisis pour les Vies de Théophile et de saint Maurille. Dans les vers sur saint Laurent, il ne paraît pas avoir tenu grand compte des Actes du martyre; peut-être s'estil inspiré davantage, sans cependant le suivre de bien près, de l'hymne où Prudence raconte l'histoire du saint.
Ce sont les deux seules Vies de saints que Sigebert attribue à Marbode; les manuscrits nous en donnent quelques autres.
Dans la Passion de saint Victor, Marbode tombe dans un défaut qu'on peut également lui reprocher ailleurs; le poème est rempli d'interminables dialogues, très édifiants sans doute, mais peu poétiques. Saint Victor avait été martyrisé à Marseille; trois soldats témoins de son supplice s'étaient convertis et étaient morts avec lui : Alexandre, Longin, Félicien1. Le poème est resté incomplet; il ne raconte pas les derniers moments du saint et de ses héroïques compagnons de souffrances. Les manuscrits de Tours et de Saint-Amand, d'accord avec l'édition de Rennes, attribuent la Passion de saint Victor à Marbode, mais le manuscrit de Saint-Marien d'Auxerre le donne au contraire parmi les œuvres d'Hildebert. Ce poème présente, au point de vue du vocabulaire, une particularité curieuse, l'emploi de
1, Bollandistes, 21 juillet.
mots grecs, et, dans certains mots latins, des licences qui prouvent un grand sans-gêne vis-à-vis de la langue de Cicéron. Dès le premier vers du prologue nous voyons le mot grec polœmon, combat :
Cum studeat daemon sanctis inferre pobjemon ;
ailleurs iliu, du soleil, pour ^Xfou :
Nox abit, hancque diu jam lux orientis iliu Sparserat auroram.
Beaugendre croit que iliu est ici pour illius, mais VHistoire littéraire fait remarquer avec raison qu'il est bien plutôt pour ^Xi'ou, et que ce mot se trouve également avec cette signification dans d'autres auteurs de la même époque.
Pour rimer avec bibit, Marbode ne craint pas de transformer sitiet en sitibit :
Quani quicumque bibit non amplius ipse sitibil.
D'ailleurs, à part ces licences un peu trop exagérées, le poème ne présente rien de remarquable.
La Vie de sainte Thaïs, ou Thaïsis, courtisane égyptienne du ive siècle, convertie par saint Paphnutius, avait été écrite en grec par un anonyme; elle a été traduite en français par Arnauld d'Andilly. Il en existe une traduction latine, anonyme, que Marbode a suivie. Son poème semble avoir été assez répandu; il en existe du moins plus de manuscrits que pour les autres Vies de saints. Ce succès fut dû sans doute moins au talent du poète qu'à l'intérêt du sujet; une
courtisane renonçant à la voix d'un saint à sa vie honteuse, et devenant si héroïque dans la pénitence à laquelle elle se soumet avait quelque chose de plus touchant, de plus édifiant, et peut-être aussi de plus rare, que tant de chrétiens pieux martyrisés pour leur foi; c'était la pécheresse dont la conversion cause plus de joie au ciel que la persévérance de cent justes.
La Passion des saints martyrs Félix et Adauctus intéressait d'une manière particulière l'Eglise d'Angers, qui possédait comme reliques les têtes des deux saints, ou qui croyait les posséder, car Cologne lui disputait cet honneur. Le poème, très court, se termine par une prière dans laquelle l'auteur déclare avoir vu ces reliques portées en procession obtenir de la pluie dans la sécheresse, et le beau temps dans la pluie. Il est écrit dans un rythme spécial, en vers politiques1, rimés à la fin par la dernière syllabe. Reste le poème des sept frères Machabées. C'est le récit de la Bible, répété sans grand effort d'imagination, et dans lequel chacun des sept frères, avant de mourir, prononce successivement un petit discours où il confesse sa religion.
Plusieurs des Vies de saints en prose ont également été composées par Marbode pendant qu'il était à Angers.
Les Bollandistes ont publié (13 février) sa Vie cle saint Lézin, évêque d'Angers. L'auteur nous apprend dans son prologue que cette Vie avait été écrite avant lui par un auteur (anonyme) qu'il suivra, n'omettant
1. C'est le nom d'un rythme établi, comme en français, sur le nombre des syllabes. — F. R.
aucune des actions du saint, mais supprimant des longueurs de style, des répétitions, qui semblent n'avoir eu d'autre but que l'ostentation, et qui apportent plus d'ennui au lecteur que de charme à l'ouvrage. C'est le désir d'avoir un abrégé de cette Vie qui a poussé ses frères, c'est-à-dire les chanoines d'Angers, à lui confier le soin de corriger cet écrit, dont le style était trop défectueux. Marbode a accepté cette tâche, non par vanité, mais par le désir d'une récompense éternelle et pour l'édification du lecteur. Il veut donc l'écrire de telle sorte que la gravité ne dégénère pas en obscurité, ni la prolixité en ennui.
La Vie de saint Lézin est divisée en quatre chapitres. Le premier raconte l'histoire du saint jusqu'à son élection à l'épiscopat. Lézin, en latin Licinius, descendait des rois de France; dès son âge le plus tendre il montra une grande piété, mais parmi ses vertus d'enfant Marbode n'a garde d'oublier qu'il fut un écolier modèle : « Lorsque le temps fut venu de l'instruire dans les lettres, il fit paroistre beaucoup d'esprit. Il comprenoit fort facilement ce qu'on lui montroit, et retenoit sans peine. Il se portoit à étudier non par la crainte du chastiment, mais par le désir d'apprendre. Il avoit du respect pour ses maistres, de l'affection pour ses compagnons, et estoit humble à l'égard de toute sorte de personnes. Il ne se moquoit point de ce que les autres ne le pouvoient suivre, ny ne se glorifioit point de les devancer. Il avoit en telle horreur non seulement les actions, mais les paroles cleshonnestes, qu'il ne les pouvoit souffrir; et il les reprenoit si sévèrement qu'on apprehendoit d'en laisser echaper quelqu'une en sa présence. Il supportoit avec douceur la mau-
vaise volonté et la jalousie qu'on avoit contre luy, et faisoit tout ce qu'il pouvoit pour gagner le cœur de ses envieux, surmontant leur colère par sa patience, et leur orgueil par son humilité. Il n'écoutoit point les médisants, dissimuloit les injures qu'on luy faisoit, adoucissoit celles qu'on faisoit aux autres. Et enfin l'on peut dire que, n'estant encore qu'écolier dans les sciences, il estoit déjà maistre dans la vertu1. » De l'école Lézin passe à la cour de Clotaire, son parent, et s'y fait remarquer par sa prudence et son courage aussi bien que par ses vertus. Enfin, un hasard que son biographe appelle « optatum infortunium » ayant fait manquer un mariage dans lequel il allait se laisser engager un peu malgré lui, il renonce au monde et se fait prêtre.
Le second chapitre contient la vie épiscopale du saint. Elu évêque par les acclamations du peuple, Lézin continue ses bonnes œuvres, répandant les aumônes, donnant des vêtements aux pauvres, du pain aux affamés, des remèdes aux malades, l'hospitalité aux étrangers, faisant sentir sa bonté non seulement aux malheureux, mais à tout le monde. Chaque jour il prêche la parole divine, et ses discours ont tant de charme que personne ne s'y déplaît. Il hait le vice, mais n'en aime pas moins les hommes. Sa renommée s'étend dans toute la France; le roi se fie à lui, les évêques le considèrent comme un homme admirable, et ses miracles font éclater sa sainteté.
1. Nous empruntons ici la traduction d'Arnauld d'Andilly, dans ses Vies de plusieurs saints illustres de divers siècles, choisies et traduites par M. Arnauld d'Andilly, 1664, p. 287 : La Vie de saint Lezin, evesque d'Angers, écrite par Marbode, archidiacre d'Angers et depuis evesque de Rennes, et rapportée par Bollandus au 13e jour de février.
Les deux chapitres suivants sont remplis en grande partie du récit de ces miracles : démons chassés, aveugles guéris, chaînes de fer brisées par le signe de la croix, etc. Cependant, au mois d'août, Lézin fut pris de violents accès de fièvre et comprit que sa fin était prochaine. Il n'en continua pas moins ses austérités, et après quatre mois de maladie il mourut. Une foule immense assista à son enterrement dans le couvent de Saint-Jean-Baptiste, qu'il avait fait construire lui-même, et de nouveaux miracles qui s'accomplirent sur sa tombe calmèrent la douleur des fidèles pleurant son absence. Le dernier paragraphe est curieux et mérite d'être cité; il nous apprend quelle récompense Marbode demandait aux chanoines d'Angers pour prix de son travail. La même formule se retrouve à la fin d'une autre de ses Vies de saints, celle de saint Magnobocle, répétée mot pour mot, avec cette seule différence qu'au lieu d'y prendre le nom d'archidiacre indigne, Marbode s'appelle lui-même évêque de Rennes. « Moi, Marbode, archidiacre indigne de l'Église d'Angers, j'ai écrit et revu la Vie du bienheureux évêque Lézin, à la prière des chanoines de cette même Église. Et eux, en récompense de mon travail, m'ont promis et donné de participer à toutes les prières et bonnes œuvres qu'ils accompliront dans leur église, en tout temps; et chaque jour, tant que je vivrai, ils diront pour moi à la messe du matin la prière : Deus qui justifîcas impium ; après ma mort, ils célébreront l'office complet comme pour un chanoine, avec les oraisons et les messes; chaque année, ils en feront l'anniversaire également comme pour un des leurs. En outre, tous les jours, sauf les jours de fête, jus-
qu'à la fin du siècle, ils chanteront pour moi, après prime, et en se rendant au chapitre, le psaume De Profundis, avec le capitule Requiem seternetm et la collecte Absolve Domine. Que monseigneur saint Lézin soit médiateur, témoin et garant de cette convention entre moi et les chanoines. »
Marbode avait entrepris cet ouvrage pour mettre dans un style convenable un écrit antérieur; il a donc dû donner tous ses soins à la forme, et bien que tout sans doute n'y soit pas irréprochable, on peut dire qu'il a réussi. Il faut encore lui faire un mérite de la juste proportion qu'il a mise dans les différentes parties de son travail ; les miracles n'y occupent pas toute la place, et nous faisons largement connaissance avec l'homme même et sa biographie. Aussi le récit ne manque pas d'intérêt, et Arnauld d'Andilly n'a pas dédaigné de le traduire et de le publier dans ses Vies de plusieurs Saints.
Marbode était encore archidiacre quand il écrivit la Vie de saint Robert, abbé de la Chaise-Dieu. C'est ce que prouve le récit d'un autre biographe du même saint, nommé Bernard, rapporté dans les Actes des Saints de l'Ordre de Saint-Benoît. Parlant de la vision d'un certain Raoul, Bernard, qui était lui-même moine à la Chaise-Dieu, dit qu'elle est racontée par Marbode, archidiacre d'Angers et plus tard évêque de Rennes, dans le second livre de sa Vie de saint Robert. Les savants éditeurs des Actes des Saints bénédictins font de plus remarquer que le style de la lettre qui commence le second livre de cette Vie ne conviendrait pas à un évêque parlant à un abbé. Il y a cependant une difficulté : selon certains manuscrits, cette lettre aurait été adressée à l'abbé Ste-
phanus, qui fut élu seulement en 1108, mais d'autres appellent l'abbé Seguinus, ce qui correspond bien avec l'époque où Marbode était archidiacre.
Comme pour la Vie de saint Lézin, Marbode commence par nous avertir qu'il a voulu rendre plus simple et plus concis le récit véridique, mais lourd et prolixe, composé par un disciple de Robert. Nous savons qu'il s'agit de Gérard de Venne, qui avait voué à son maître la plus grande vénération, et qui s'en fut proclamer à Rome, devant le Pape et les cardinaux, les miracles et les vertus du pieux abbé. Marbode, toujours professeur, déclare que la simplicité et la clarté sont indispensables à une Vie cle saint, car, dit-il, on l'écrit pour exciter les lecteurs ou les auditeurs à imiter les vertus du sujet; il faut donc que le récit ne soit au-dessus de la portée d'aucune intelligence, et tout le but de l'auteur sera manqué si la difficulté de comprendre rebute le lecteur, ou si, ayant compris, il se trouve dégoûté par une prolixité superflue. Excellents conseils, certainement, et bons à suivre pour d'autres que les auteurs des Vies de saints!
La Vie de Robert est divisée en deux livres, composés en deux fois différentes, et dont le premier contient déjà à lui seul toute l'histoire du saint. Robert était originaire d'une famille de l'Auvergne; sa mère se rendait à un village voisin quand elle le mit au monde avant d'y être arrivée, dans la solitude, comme il convenait à un futur solitaire. Dès ses premiers jours, il refusa, par horreur du péché, cle prendre le sein d'une courtisane, et ne voulut que le lait maternel. Enfant, jeune homme, prêtre, Robert se montra toujours le modèle de toutes les vertus,
mais sa vocation secrète l'entraînait vers la solitude. Une première fois, il choisit le monastère de Cluny, et partit sans rien dire à personne. Mais ses parents et ses amis s'aperçurent bientôt de son absence; ils se mirent à sa poursuite, le rejoignirent et le ramenèrent. Robert comprit que la volonté de Dieu l'éloignait de Cluny et il s'en alla à Rome demander conseil aux Apôtres. A son retour, il attendit encore quelque temps, puis résolut de se retirer dans la solitude. Sur ces entrefaites, un soldat tourmenté par le remords de ses fautes vint le trouver, se déclarant prêt à tout pour obtenir son pardon. Robert le décida à l'accompagner et l'envoya à la recherche d'un endroit propice à son dessein. Cet endroit trouvé, il manquait encore quelque chose à leurs désirs; ils auraient voulu un troisième compagnon, espérant servir Dieu d'une manière plus efficace réunis trois ensemble. Ce fut le soldat qui amena ce nouveau solitaire, un de ses frères d'armes, et Robert leur adressa à tous deux un discours pour les engager à persévérer dans leurs bonnes dispositions. Ayant donc acheté à deux frères nommés Arbertus et Rostagnus l'emplacement désiré, Robert s'y rendit avec ses compagnons, Étienne et Dalmatius. Ils eurent à lutter contre bien des difficultés, surtout contre la mauvaise volonté de leurs voisins, gens féroces qui les accablaient de menaces, mais ils finirent par en triompher. La charité du saint était admirable, il donnait sans rien se réserver pour luimême ; quand il était arrivé à la dernière extrémité, qu'il n'avait plus aucune ressource, la Providence venait à son secours. Cependant, le nombre de ses disciples s'accroissait peu à peu. Henri, qui était
alors roi de France, et Léon IX, qui occupait le Saint-Siège, le favorisèrent autant qu'il était en eux; son monastère reçut des règles; Robert revêtit l'habit monacal, et le nouveau couvent prit le plus grand développement. Le saint connut d'avance, dit-on, le moment de sa mort; il réunit ses frères, les exhorta, les embrassa, et s'endormit dans le Seigneur (mai 1067).
Le second livre de la Vie de saint Robert débute par une lettre de Marbode, pécheur, à l'abbé S,..* (Stephanus, ou plutôt Seguinus). Vous me demandez souvent, dit-il, vous m'ordonnez même d'ajouter au livre que j'ai composé sur le bienheureux Robert un nouveau livre sur ses vertus. Votre insistance m'honore, et je me félicite que mon ouvrage vous ait plu. Dans ce qui me reste à écrire, s'il y a quelque chose de bien, c'est à votre saint patron qu'il faudra l'attribuer; mais à moi seul appartiennent les défauts qui pourront s'y trouver. Après ce court préambule, Marbode entre en matière. Ce second livre est plus long que le premier; on peut le diviser en deux parties : dans l'une l'auteur répond aux attaques dont le saint a été l'objet; dans l'autre il raconte ses miracles. On reprochait à Robert d'avoir abandonné la vie contemplative pour la vie active, ce que Marbode exprime au moyen de nombreuses périphrases dont l'une est empruntée au souvenir d'Horace : « Amphoram cœperat, urceum consummavit, » et les autres à celui cle la Bible : « Ante Lise thalamos Rachel araplexus promeruit, » — « prseposuit Martham Mariée. » Cette accusation ne pouvait plaire à un homme du caractère actif de Marbode; aussi il y reconnaît la marque du dragon et de la bête dont il est parlé
dans l'Apocalypse. Il n'a pas de peine, d'ailleurs, à faire voir que, si la vie contemplative a ses mérites, la vie active, de son côté, en a d'autres, différents mais non pas moindres, et qu'ainsi on ne peut pas faire un reproche à Robert d'avoir quitté l'une pour l'autre. Quant aux miracles accomplis sur le tombeau du saint, la liste en est longue; chacun est raconté en détail, mais ils ne présentent rien de particulier à noter pour nous.
Marbode eut encore à célébrer d'une manière un peu différente la vie et les mérites d'un autre saint. Son sermon sur la Vie de saint Florent du Mont- Glonne ne se trouve pas dans l'édition de Beaugendre; il a été publié par les Bollandistes (22 septembre) et d'après eux dans la Patrologie de Migne. Nous allons pouvoir ici considérer Marbode sous un nouvel aspect, comme orateur de la chaire. Il ressort du sermon même qu'il a été prononcé dans le diocèse d'Angers; c'est la seule considération sur laquelle on puisse s'appuyer pour prouver que Marbode était alors archidiacre, mais cette considération est bien insuffisante, car, comme nous le verrons, bien qu'étant évêque de Rennes, il se trouva toujours mêlé aux affaires de son ancien diocèse. Les Bollandistes ajoutent que ce sermon précède immédiatement dans leur manuscrit la Vie de saint Lézin ; mais cette raison n'a pas plus de valeur, car dans ce même manuscrit la Vie de saint Magnobobe écrite par Marbode, évêque, précède celle de saint Robert, qu'il écrivit étant archidiacre. La date du sermon sur la Vie de saint Florent reste donc incertaine; du reste, peu importe. Le prédicateur n'a peut-être pas été aussi heureux sous certains rapports que l'était gé-
néralement l'écrivain; il a laissé un peu de confusion clans le plan de son discours. Le sermon est divisé en trois parties; dans la première, l'orateur s'attache à démontrer que Florent, bien que n'ayant pas versé son sang pour la religion, n'en mérite pas moins d'être compté parmi les confesseurs et les martyrs à cause du grand désir qu'il en a eu; dans la seconde, il expose les vertus du saint, et en particulier les quatre principales, d'où dérivent toutes les autres : la prudence, la tempérance, la force et la justice; dans la troisième, enfin, il propose l'imitation de Florent comme un remède contre tous les péchés. Ce genre d'éloquence, le triomphe du lieu commun, ne demande pas beaucoup de profondeur, mais exige surtout la facilité, l'abondance, l'élégance de la parole. Ces qualités, Marbocle les possédait à un haut degré; malheureusement, il a laissé échapper beaucoup de traits de mauvais goût, clans les habitudes de son temps, et qui devaient plaire sans doute à ses auditeurs plus qu'à lui-même. Ainsi, dès la seconde phrase, nous trouvons ce jeu de mots : « Gratiores illi (Deo) sunt dicentium mentes purse quam decentium verborum multicolores purpurse. » Ailleurs, ce sont des exagérations comme celle-ci : « Jure ergo solus dictus est inultitudo, in quo solo mEtrhjris et conf essor is dignitas invenitur, » dans laquelle il transforme Florent en une multitude, parce qu'il a en lui seul la dignité du martyr et du confesseur, bien qu'en réalité il n'ait pas ét^martyr. Malgré ces défauts, le sermon sur la Vie de saint Florent mérite d'être cité avec honneur, surtout pour le style; ajoutons que Marbode y fait preuve d'une connaissance approfondie de l'Écriture, qu'il cite à chaque instant; au be-
soin, il ne dédaigne pas d'y joindre les auteurs profanes, avec modération il est vrai, puisqu'il s'agit d'un philosophe souvent à moitié chrétien, de Sénèque.
Telles sont les Vies de saints, en vers et en prose, de Marbode, archidiacre; plus tard, étant évêque, il en composa encore deux autres, ou plutôt il corrigea les manuscrits de deux Vies qu'on le pria de revoir. Nous en parlerons quand le moment sera venu.