LES « VERSUS CANONIALES
En suivant toujours l'ordre chronologique, au moins probable, c'est ici que nous placerons une satire violente intitulée : Versus canoniales, vers canoniques l, dans laquelle éclate l'esprit batailleur de Fauteur. Nous admettons volontiers, à cause de ce caractère même de virulence, qu'il faut en rapporter la composition à une époque antérieure à l'épiscopat de Marbode : ce zèle pour l'Église convient bien à un archidiacre chargé du soin de la surveiller, et d'un autre côté ayant assez d'autorité pour parler avec toute liberté. Ce sont les prévôts, praepositi, que Marbode prend pour but de ses attaques.
La prévôté, dit du Cange2, était une fonction ecclé-
1. V. infra, une note du paragraphe intitulé : Les témoignages sur Marbode. — Il vaudrait peut-être mieux lire : Versus canonicales. C'est ainsi que le mot est écrit dans l'index de la Patrologie, col. 1788. On trouve dans du Cange des exemples de l'adjectif canonicalis (éd. Favre, II, 99), mais non de canonialis, qui semble un gallicisme (français canonial). — E. E.
2. « Prapositus, in iisdern Ecclesiis cathedralibus munus ecclesiasticum oui scilicet prœdiorum ccclesiaslicorum certae partis ad tempus cura deman-
siastique ayant pour objet le soin, pendant un certain temps, d'une partie des biens de l'Église, ainsi divisés en plusieurs prsepositurse ou prévôtés, attribuées aux chanoines, et dont ils devaient rendre compte devant le chapitre. On a encore le serment que prononçaient les prévôts de Saint-Martin de Tours. Ils étaient présentés par le doyen, reçus par le chapitre, et juraient d'administrer fidèlement tous les biens dont ils avaient la charge : serviteurs, terres, bois, revenus, dîmes, terrages, offrandes, prés, eaux, pâturages, etc., et d'en rendre compte chaque fois qu'ils en seraient requis.
Les fonctions d'intendant donnent lieu à bien des tentations; il paraît que les prévôts d'Angers ne savaient pas toujours y résister. Comme ils étaient puissants, personne n'osait protester ouvertement. Marbode, lui, eut le courage de le faire et le fit sans aucun ménagement. Il est temps, dit-il, de faire connaître les plaintes de nos frères : chefs de l'Église, prélat (praesul; on voit que, bien loin d'attaquer l'évêque, comme on l'a trop souvent répété, Marbode, au contraire, s'adresse à lui), et vous, les premiers des clercs, hommes sages et honnêtes, écoutez les actes des prévôts. Entre les prévôts et nous, la balance n'est pas égale; leur règle n'est pas la nôtre :
Altéra prœpositis, est altéra régula nobis.
Ce vers revient à différentes reprises dans le cours de la satire.
datur, iis in varias Praeposituras, quas Prévôtés dicunt, distributis. » — Glossaire de du Cange, v° Prsepositus.
XIX* i
Les prévôts peuvent faire tout ce qu'ils veulent; les témoins, leurs victimes, se taisent par prudence. Nous sommes pauvres; que sont clone devenus nos biens? Si je le demande, un fantôme affreux, « image d'une larve difforme, » se dresse et répond : Qu'estce que cette folie? Qu'est-ce que cet orgueil? Celui qui murmure restera-t-il impuni? Et tous d'applaudir aux paroles du fantôme. Burburus — « féroce sphinx, toujours ami du sang, bête cruelle, juge farouche, peste impie que Pluton nous a envoyé des ondes du Styx » (on voit que la modération n'est pas la qualité dominante de Marbode), — Burburus, donc, un des prévôts, exhale ainsi sa fureur : C'est nous qui faisons les lois et qui les enseignons, notre volonté est la loi, et, fussent-ils voleurs, on doit honorer les puissants. Celui qui contredit les prévôts est leur ennemi et mérite le bâton. — Très bien, ajoute son voisin; il faut que les voleurs se soutiennent entre eux; en louant un voleur je me loue moi-même; si je le blâme, je me blâme en même temps. A ces mots Radamante se lève : Vous parlez bien, dit-il; restons ainsi toujours unis. Catulus, Clodus, Manichœus approuvent, et voilà sept voleurs ensemble.
Tout cela n'est pas très édifiant; mais il faut bien reconnaître que les pures doctrines de l'Évangile n'étaient pas toujours la règle à laquelle se conformaient les religieux du xi° siècle1. La passion des biens temporels surpassait souvent celle des biens spirituels; les annales des églises et des abbayes ne sont qu'une longue suite de procès soutenus avec un
1. Ce n'est pas de moines, mais de membres du clergé séculier qu'il s'agit ici. — F. R.
acharnement incroyable, au besoin malgré l'évêque et même malgré le Pape, pour la possession de tel ou tel domaine.
Marbode avait de plus contre les chanoines d'Angers des motifs personnels de ressentiment, et pendant bien longtemps il fut en lutte avec eux. Son prédécesseur comme scholastique, Rainaud, avait attaché à la dignité de maître école un certain domaine que les chanoines de la cathédrale, dès qu'il fut mort, disputèrent à son successeur. L'évêque Brunon fut choisi comme arbitre et la querelle se termina par un échange de terrains1. On n'a pas oublié la plaisanterie qui finit le fabliau du loup et du berger : Tantôt je suis moine, mais tantôt je suis chanoine. Si la lettre d'Hildebert dont nous avons parlé à propos de la famille de Marbode a bien été adressée à l'évêque de Rennes, comme le croit Beaugendre, elle montre qu'il n'avait pas pu faire son neveu le remplacer au chapitre, et qu'il n'osait plus le demander directement lui-même, tant était grande l'animosité des chanoines contre lui. Enfin, dans l'élection de Rainaud de Martigné, Marbode eut à combattre les quarante chanoines de Saint-Maurice, qui ne reculèrent devant aucune extrémité pour l'empêcher de réussir. A considérer l'exagération des expressions des Versus canoniales, on pourrait y voir une vengeance de l'auteur à la suite de ces derniers événements; mais la date n'en peut être ainsi déplacée, puisque Marbode s'y donne lui-même comme étant une des victimes.
Revenons à notre satire. Qu'est-ce que ce Catulus
1. Rangeard, Hist. de l'Unix). d'Angers, t. II, Preuves, n° 4.
qui vient d'être nommé? Naguère c'était un mendiant nu, demandant son pain, brûlé par le soleil; aujourd'hui il est au faîte des honneurs, il fait le Caton, il juge, il éblouit. La règle des prévôts n'est pas la règle commune. On va à l'église :
Dès que sonne au clocher la cloche du chapitre,
Nous devons accourir, simple plèbe, au pupitre;
Les prévôts sont assis et les chantres debout.
Us badinent entre eux; nous chantons jusqu'au bout
L'alleluia qui clôt un graduel énorme.
Us descendent au chœur, ce n'est que pour la forme;
... Dans leurs stalles couchés, souriant, ils font nombre
Et sont charmants à voir, plus dodus que dévots.
Autre est la loi pour nous, autre pour les prévôts '.
A table, même différence. Pour les prévôts, trois plats, les mets les plus délicats, du vin; pour nous, un plat, quelque os décharné, ou bien, les jours de jeûne, du fromage et des œufs; nous buvons du vinaigre et ne connaissons pas l'odeur du vin. L'un vole nos moulins, l'autre nos champs; l'un prend nos forêts, l'autre nos prés; et ils vendent à leur profit jusqu'à nos églises. Comme des rats rongent le grain, ils dévorent tous les biens des frères et ne leur laissent que la paille. En recevant la dîme, ils gardent le quart, et encore un autre quart, et si les frères ne sont pas contents ils s'écrient : Qu'il vous suffise d'avoir votre nourriture, tout le reste est aux prévôts; ainsi le pensent les chanoines, ainsi nous l'ordonnons. Enfin, après quelques expressions de regret sur une pareille situation, Marbode termine par des