Traduction de S. Ropartz, p
d'ignorance, rien n'autorisait à le faire prévôt des voleurs, « prsepositum ... super agmina furum, » Ce n'est donc pas à l'évêque que Marbocle s'attaque ici; c'est à quelqu'un des prévôts, à l'un des plus puissants, qui peut-être l'aura emporté sur lui dans quelque dispute, clans quelque affaire d'administration. Mais il nous suffît d'avoir mis Geoffroy de Mayenne hors de question, aller plus loin serait tomber dans l'hypothèse.
LE « LIBER LAPIDUM »
Pour en finir avec les œuvres de la première partie de la vie de Marbode, il nous reste encore à parler de son poème le plus connu, le seul connu même de la plupart de ceux pour lesquels le nom de Marbode éveille l'idée d'un poème, le Livre des Pierres.
La versification du Liber lapidum rappelle beaucoup plus les derniers ouvrages cle Marbode que ses premières poésies; c'est la pure versification classique, masquant sous l'apparence élégante de la forme la pauvreté et le prosaïsme du fond. Il est difficile d'en fixer la date. Dans ses dernières années, Marbode semble s'être donné presque uniquement à la poésie religieuse ou philosophique. L'auteur du Livre des Pierres avait encore certaines idées superstitieuses, l'auteur du chapitre De Fafo et Genesi n'en a plus. Enfin, l'épiscopat de Marbode lui laissa fort peu de loisirs, et, à moins d'arriver aux dernières années, à l'extrême vieillesse du prélat, on ne voit pas quand il aurait pu écrire un poème cle cette étendue. Il est donc probable que le Liber lapidum a été
composé vers la fin du séjour de Marbode à Angers. Mais d'abord bien des doutes se sont élevés sur l'auteur cle ce livre; quelles raisons a-t-on données pour l'attribuer ou le refuser au poète angevin? Tout le monde étant actuellement d'accord sur cette question, elle n'a plus guère qu'un intérêt de curiosité; il importe cependant de l'exposer brièvement.
Au second volume de Y Histoire littéraire, Dom Rivet a écrit une notice sur un poète inconnu du ve siècle que l'on a confondu avec Marbode, évêque de Rennes. Ce poète inconnu serait l'auteur du poème. Dom Rivet l'attribue au ve siècle : 1° parce que c'est l'abrégé d'un ouvrage plus volumineux, genre de travail fort en vogue à cette époque; 2° parce que le style tient le milieu entre la belle latinité et les temps barbares. Aussi l'édition de Paris, 1531, porte-t-elle comme titre : Marbodei Galli, poetse vetustissimi, de lapidibus pretiosis enchiridion. On fait l'auteur gaulois, mais peut-être seulement après l'avoir confondu avec Marbode de Rennes; cependant, le manuscrit d'après lequel a été publiée l'édition de 1531 porte l'épithète de Galli : il n'y a rien de certain sur sa nationalité. Son nom même est différemment écrit; on trouve Marbotus, Marbodus, Marboldus, Merobodeus, le plus souvent Marbodeus. « Jean Cornaro s'est émancipé de lui faire porter le prénom de Macer. » Deux causes ont pu le faire confondre avec Marbode : en premier lieu, celui-ci a donné une explication des pierres précieuses dont il est question dans l'Apocalypse, et en second lieu on se sera aperçu que Marbode avait fait usage de l'écrit de son prédécesseur, « que l'on aura pu même trouver sans nom parmi ses papiers. »
Mais, en revanche, deux autres raisons auraient dû faire éviter cette confusion : le style « plus latin, plus élégant, plus poli et mieux soutenu » dans le Liber lapidum que clans Marbode, et l'explication toute chrétienne chez ce dernier, tendant à inspirer la vertu, tandis que chez l'autre auteur elle est toute profane et toute superstitieuse. Dès le début, par son air mystérieux, réservant son poème pour trois amis seulement, il est pythagoricien, comme le remarque son éditeur de 1531; il parle de différentes pierres, de l'émeraude, par exemple, et de l'héliotrope en païen et en magicien. Parmi les manuscrits, deux seulement attribuent le poème à Marbode avec son nom et sa qualité, un troisième au moins aussi ancien n'a pas de nom d'auteur, un quatrième l'attribue à Hildebert1. Les écrivains du xnie siècle qui l'ont cité ne l'ont fait que sous le nom d'Evax ou sous le titre de Lapidaire ou de Liliaire, sans nom d'auteur. On pourrait penser à Mérobaude, Espagnol du ve siècle qui vint s'établir à Ravenne et qui, par son talent pour la poésie et l'éloquence, mérita que les Romains lui érigeassent une statue dans la bibliothèque de Trajan; mais ce Mérobaude était chrétien et a même chanté sa religion ; il ne peut donc être l'auteur d'un poème païen comme le Livre des Pierres.
Voilà, en résumé, ce que dit Dom Rivet dans cette notice; plus tard il changea d'avis, et dans son Tableau de la Littérature au XIe siècle il restitue le Lapidaire à Marbode; mais la mort le surprit avant
1. Il y a même deux manuscrits (de Tours et de Montpellier) qui attribuent le Lapidaire à Hildebert. (L. Pannier.) Dom Rivet n'a connu que très peu des nombreux manuscrits du poème.
que l'ordre adopté pour YHistoire littéraire Fait amené à parler de notre auteur avec tous les développements voulus.
Il n'est pas difficile de répondre aux objections de Dom Rivet. Le poème, dit-il, est l'abrégé d'un ouvrage plus volumineux, ouvrage que l'on attribuait à un prétendu Evax, roi des Arabes, d'après ces vers mêmes du début :
Evax, rex Arabum, legitur scripsisse Neroni Qui post Augustum regnavit in Urbe secundus, Quot species lapidum, quae nomina, quive colores, Quœve sit his regio, vel quanta potenlia cuique. Hoc opus excipiens dignum, cornponere duxi Aptum gestanti forma breviore libellum.
Que conclure de ces vers? Evax avait composé un livre des pierres, Marbode en écrit un autre sur le même plan, mais plus court. Est-ce une traduction abrégée? On ne peut l'affirmer. Hoc opus désigne non le livre, mais le sujet du livre d'Evax : « Ce sujet me séduit à mon tour, » traduit S. Ropartz, et le mot legitur montre que Marbode considère la mention du livre comme transmise par certains auteurs, sans avoir eu probablement lui-même cet ouvrage entre les mains. D'ailleurs, le travail d'abréviateur ne fut pas spécial au ve siècle, et nous avons vu Marbode plusieurs fois abréger des Vies de saints qu'on lui confiait à cet effet.
Le style du Lapidaire tient le milieu entre la belle latinité et les temps barbares. Il est flatteur pour Marbode qu'un juge aussi habile ait donné une telle appréciation de son œuvre, mais il l'est beaucoup moins que ce même juge en ait conclu qu'il fallait
en refuser à notre poète la paternité. Il faut remarquer que le style de Marbocle est très inégal; si ses fantaisies bizarres le rendent quelquefois insupportable, ailleurs, au contraire, il est d'une pureté et d'une élégance rares de son temps, et le Liber decem capitulorum, par exemple, ne le cède pas en mérite littéraire au Liber lapidum.
Quant à l'accusation d'impiété et de superstition, elle semble avoir beaucoup frappé certains auteurs. Il faut, dit Bertrand d'Argentré1, que quelqu'un ait emprunté le nom de Marbocle « pour faire couler cette folle et indocte composition. » Au temps du poète on n'était pas si sévère. Lui-même nous dit qu'il avait étudié l'astrologie :
Haec apud astrologos quondam mihi lecta recordor2.
et les médecins ajoutaient foi à toutes ces rêveries sans se croire pour cela en opposition avec la religion. C'était un souvenir du gnosticisme, de la médecine hermétique; et, au commencement du xvie siècle, Camillo Leonardo, dans son Spéculum lapidum, dédié à César Borgia, attribuait encore, en s'appuyant sur les écrits des rabbins, toutes sortes de vertus magiques aux pierres. On ne peut pas faire un crime à Marbocle de ne pas s'être élevé au-dessus de la science de son siècle; ces superstitions, d'ailleurs, n'étaient pas incompatibles avec la plus grande piété. Longtemps avant le Liber lapidum, au vu siècle, Marcellus de Bordeaux avait rempli son livre De medi-