‹ Marbode, évèque de Rennes, sa vie et ses œuvres (1035-1123)Chapitre 63 sur 93 · La Vie du bienheureux Robert d'Arbr., 1667, p · texte numérisé non relu

La Vie du bienheureux Robert d'Arbr., 1667, p

avec tant de chaleur que toutes abandonnèrent aussitôt leur métier honteux pour le suivre. On comprend que beaucoup de ces conversions un peu hâtives ne purent porter des fruits immédiats; plus d'une de ces femmes revint, au moins passagèrement, à ses anciennes erreurs, et une multitude ainsi composée put parfois causer des scandales, et surtout servir de prétexte à des accusations de scandale. Ces accusations parvinrent jusqu'à Marbode, qui crut devoir intervenir; il adressa donc à Robert une lettre fameuse qui a fait, avec une autre lettre adressée dans le même esprit au réformateur par Geoffroy de Vendôme, le sujet d'interminables et fort oiseuses discussions.

Voici d'abord ce que dit la lettre cle Marbode : « Toutes les fois que j'apprends cle toi quelque chose de favorable à la religion, je m'en réjouis, et pour toi et pour le Christ dont tu répands au loin la bonne odeur. Mais quand il s'agit cle faits contraires à la saine doctrine et à la vie honnête, je m'en afflige et crains que l'ennemi ne mêle à tes bonnes actions d'autres actions différentes, ou que tu ne t'endormes clans une sécurité trompeuse. Quand on fait, comme toi, profession de haute philosophie, mon très cher frère, il faut que rien dans ses paroles ou ses actions ne puisse paraître contraire aux saintes autorités et causer du scandale. Veille donc avec soin sur ta vie et tes discours, pour ne laisser aucune occasion au mal; veille, mon fils, à ce que, te confiant trop clans ta sainteté, tu ne scandalises pas les faibles, et qu'ils ne périssent pas dans leur conscience.

« Mais, pour cesser ces généralités, je vais préciser ce qui blesse plusieurs de nos frères, afin que, si tu

reconnais ta faute, tu ne négliges pas de t'en corriger, et dans le cas contraire tu dissipes l'erreur de l'opinion. On dit que tu aimes trop à vivre au milieu des femmes, couchant la nuit entre elles et la foule de tes disciples, dictant aux uns et aux autres les règles des veilles et du sommeil. On ajoute qu'elles suivent tes pérégrinations, assistent à tes sermons, mais que beaucoup restent en différents endroits dans des hôtelleries pour soigner les pauvres et les voyageurs. Combien cela est dangereux, les vagissements des enfants nouveau-nés le prouvent.

« La femme a été l'occasion du premier péché, et par elle nous mourons tous; si nous voulons éviter le péché, il faut en fuir la cause, car quiconque aime le péril y succombera. Les insectes viennent des vêtements, dit Salomon, et de la femme vient l'iniquité cle l'homme. Il n'est pas sûr de dormir près du serpent, et si tu dis que tu veilles, de tels serpents blessent également ceux qui ne dorment pas. Comment pouvons-nous savoir si cette vie en commun ne te nuit pas? « Il ne faut pas te fier à ta chasteté, dit saint Jérôme, car tu n'es pas plus saint que David ni plus sage que Salomon, et tous deux sont tombés par les femmes. » Tu n'es pas comme ces hommes qui sont sans désirs dès leur enfance, et qui n'en attendent aucune récompense; tu veux lutter pour conquérir le ciel. Mais, même loin des femmes, il est difficile de surmonter les appétits de la chair; que sera-ce près d'elles? Il est absurde, dit saint Augustin, de chercher des travaux difficiles quand on peut triompher avec moins de peine. Est-ce que celui qui n'a pas voulu épouser une femme s'attache à une femme? Celui qui ne mange pas de viande en

remplit-il sa maison? Beaucoup ont des richesses dont ils ne se servent pas, mais ils les conservent par le désir qu'ils en ont, sans quoi ils les abandonneraient. Celui qui n'a pas voulu des liens du mariage et cependant vit au milieu des femmes me semble suspect, et, si je ne me trompe, le public l'accuse d'affecter la chasteté sans la pratiquer.

« En voilà assez sur ce premier point. Beaucoup s'offensent de voir tes vêtements insolites, en haillons, qui ne conviennent ni à la profession canonique dans laquelle tu as commencé à combattre, ni à l'ordre sacerdotal auquel tu as été élevé. Chaque ordre doit avoir son habit distinct, sans quoi le jugement public est choqué. Tâchons de ne pas nous rendre ridicules en cherchant à attirer l'attention. Dans un costume simple et humble, il faut garder de la mesure et suivre l'usage. Il y a loin d'un costume humble à des haillons. Le premier convient à la modestie de la religion, les autres témoignent d'un esprit sot et indiscret. Vouloir des vêtements brillants est du luxe, éviter les vêtements ordinaires est de la démence. Il vaut mieux être humble sous la soie que fier sous des haillons. « Évite également les vêtements noirs et les vêtements blancs, » dit saint Jérôme. Comment peux-tu donc t'en aller couvert d'un habit entr'ouvert, la robe trouée, la jambe deminue, la barbe longue, les cheveux coupés sur le front, les pieds nus, donnant ainsi le spectacle d'un fou? Si tu as voulu imiter Jean-Baptiste, imite d'abord plutôt les confesseurs et les apôtres, avant de t'élever jusqu'à celui qui a été le plus grand des enfants des femmes.

« Dans les discours que tu adresses à des foules

ignorantes, tu ne réprimandes pas seulement les vices des assistants, mais tu attaques encore, tu déchires les grands. C'est comme si on mêlait au remède un poison; ce n'est plus prêcher, c'est invectiver. Quelle utilité peuvent avoir ces critiques contre des absents, et quel fruit spirituel en tirer, sinon que tu permets à tes auditeurs de pécher en leur montrant l'exemple des grands, dont ils s'autoriseront, car les supérieurs paraissent ordonner ce qu'ils font eux-mêmes. Mais les absents s'indignent et se plaignent de tes attaques. Crois-tu que tous les prêtres soient devenus vils, et que toi seul sois resté bien méritant? C'est ainsi que beaucoup interprètent tes paroles.

« Nous voyons des prêtres abandonnés de leur troupeau comme indignes, qui se plaignent d'être condamnés par toi. Nous voyons des foules accourues de toutes parts te rendre des honneurs qu'elles ne doivent qu'à leurs propres pasteurs. Ce n'est pas l'amour de la religion, mais la curiosité qui les pousse; leur vie n'en est pas meilleure.

« Et ceux qu'a touchés un instant ta parole, sans les éprouver davantage, malgré les conseils de l'apôtre et du pape Grégoire, tu les attaches au service de Dieu. Beaucoup sont retombés clans leur conduite passée. On dit que tu te réjouis d'avoir empêché, fût-ce une seule nuit, le péché; mais crains d'être de ceux dont le Seigneur a dit : « Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, qui parcourez la mer et la terre pour faire un prosélyte, et qui, quand vous l'avez trouvé, en faites un fils de l'enfer. » Si la damnation d'un seul condamne les scribes et les pharisiens, la damnation de plusieurs causée par toi

seul ne te condamnera-t-elle pas encore davantage? Le nombre de tes prosélytes est tel qu'ils parcourent en bandes les provinces, disant qu'ils appartiennent au maître, sans te désigner autrement. Mais j'aime mieux attribuer leur faute à ta négligence qu'à ton autorité.

« Je ne parlerai pas de ces jeunes filles admises sans examen à la profession religieuse; le résultat d'une pareille témérité ne s'est pas fait attendre : les unes, sur le point d'accoucher, se sont enfuies; d'autres ont mis leur enfant au monde dans leur cellule même. « Personne, dit le Seigneur, ne met du vin nouveau dans de vieilles outres, autrement les outres se rompent et le vin s'écoule. » Sur de si tristes événements on accusera ta religion, parce que tu n'as pas eu la discrétion, mère des vertus.

« Enfin, tu as quitté la vie canonique, la stabilité de ton premier établissement, le soin de tes frères, et cela, dis-tu, à cause de tes sœurs.

« Nous te demandons une réponse ou nous craignons ta condamnation. Ceux qui t'accusent sont très nombreux, mais nous préférons attendre ce que tu as à dire en ta faveur. Que le Christ, mon très cher frère, te garde, et toi, prie pour moi. »

Telle est, en résumé, cette lettre célèbre. Bien que, de temps en temps, le ton en devienne assez vif, on ne peut nier que, dans son ensemble, elle n'ait été dictée par un sentiment de charité, par le désir de voir Robert d'Arbrisselle rentrer dans le chemin dont il paraissait s'écarter. Marbode lui fait part des bruits qui circulent à son sujet et lui demande de s'expliquer. Il était bien naturel qu'un évêque désirât savoir à quoi s'en tenir sur des accusations aussi

graves, et la meilleure manière de s'éclairer, c'était de s'adresser directement à l'accusé. D'ailleurs, sa lettre à Rainaud de Martigné, que nous allons voir bientôt, le prouve, l'ancien professeur de droit d'Angers tenait fort à toutes les formes de la justice; il n'eût jamais voulu condamner Robert sans avoir entendu sa défense, et dans ce temps où triomphait l'arbitraire, un aussi louable souci des droits de l'accusé ne peut que lui faire honneur. Il est donc impossible de souscrire au jugement de Dom Lobineau, qui trouve la lettre de Marbode « plus capable dans le fond d'en décrier l'auteur que de noircir celui à qui elle était adressée. » C'était un devoir pour lui cle l'écrire, et il ne faut pas oublier que l'auteur, ne parlant que par ouï dire, devait s'exagérer la gravité des faits reprochés à Robert.

Maintenant, une question se présente à nous : Marbode est-il réellement l'auteur de la lettre publiée sous son nom?

Elle ne se trouve dans aucun des manuscrits de Marbode consultés par Beaugendre (c'est-à-dire un d'Angers, deux de Jumièges, un du Bec et un de Tours), mais elle est clans l'édition de Rennes de 1524. Beaugendre, qui ne peut se décider sans scrupule à admettre l'authenticité de cette lettre1, n'accepte pas sans difficulté le témoignage des éditeurs, qui n'indiquent pas d'où ils l'ont tirée, et qui ont laissé voir par ailleurs, clans leur travail, beaucoup de négligence. Elle se rencontre bien dans un manuscrit de Saint-Victor, mais à la suite des lettres d'Hildebert,

1 . « Nec illi etiam sine scrupulo tribuendam pularem illam epistolam » (c. 1412).

sans le nom de l'auteur ni de celui à qui elle est adressée. On n'a aucune raison de croire qu'Hildebert l'ait écrite, car il avait pour Robert la plus grande estime, et à sa mort il lui consacra une longue épitaphe des plus flatteuses1. Mais si les manuscrits de Marbode ne contiennent plus cette lettre, il n'en a pas toujours été ainsi. Elle faisait partie d'un manuscrit de Saint -Aubin, comme le prouve un ancien catalogue de la bibliothèque de cette abbaye, et l'auteur d'une histoire manuscrite de Saint-Aubin dit qu'elle en a été arrachée2. Ce n'est pas là, du reste, un fait isolé. Robert d'Arbrisselle a eu des panégyristes enthousiastes, qui, pour protéger sa mémoire même contre le moindre soupçon, n'ont pas hésité à faire disparaître tout ce qu'ils jugeaient compromettant pour elle.

Le célèbre abbé de la Trinité de Vendôme, Geoffroy, avait lui aussi écrit à Robert une lettre pour l'avertir des bruits fâcheux qui couraient sur son compte et l'inviter à y mettre fin. Cette lettre a disparu du manuscrit original de Vendôme dans des circonstances bien connues3. Vers 1645, l'abbesse de Fontevrault, Jeanne-Baptiste de Bourbon, fille naturelle de Henri IV, entreprit d'obtenir la canonisation de Robert d'Arbrisselle. Elle envoya à Vendôme deux s religieux qui demandèrent à consulter le manuscrit de Geoffroy, et qui déchirèrent la page où se trouvait la lettre fameuse dont la publication par le P. de Sirmond, parmi les autres lettres de l'abbé de la Tri-

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