‹ Marbode, évèque de Rennes, sa vie et ses œuvres (1035-1123)Chapitre 64 sur 93 · Histoire littéraire, t. X, p · texte numérisé non relu

Histoire littéraire, t. X, p

3. J. de Pcquigny, Bibl. de l'Ecole des Chartes, 185* (Rob. d'Arbriss. et Geoff. de Vendôme).

six* Il

nité (IV, 47), avait causé une certaine émotion. En 1652, une nouvelle députation vint prier les Bénédictins de certifier que la lettre à Robert n'était pas dans le manuscrit original, et le prieur, de Marolle, signa en effet le certificat demandé. Cependant, on voyait encore un fragment du feuillet et la marge coupée nettement. Cette anecdote a été racontée par l'abbé Simon, chanoine de la collégiale de Saint- Georges de Vendôme, dans son Histoire du Vendômois, écrite vers le milieu du xvin6 siècle. Dom Rivet avait reconnu la soustraction et écrit lui-même en marge, d'après la copie du P. Sirmond, ce qui manquait. D'ailleurs, il existe encore d'autres manuscrits de la lettre de Geoffroy. Pourtant, pas plus que celle de Marbode, cette lettre n'aurait dû tant effrayer les apologistes de Robert. Geoffroy n'affirme rien : J'ai appris, dit-il, par la renommée « fama discurrente sinistrée audivimus. » Il reproche à Robert de vivre trop familièrement au milieu des femmes, se montrant très dur pour les unes, très peu sévère, au contraire, pour les autres. Mais il ne quitte pas le ton le plus affectueux, l'appelle « multum dilectus frater » et lui demande de le faire participer à ses saintes prières. La conduite de Marbode et de Geoffroy dans la suite, l'amitié qu'ils vouèrent au fondateur de Fontevrault prouve assez que tous deux avaient été induits en erreur et que tous deux le reconnurent. La réputation de sainteté de Robert n'a rien à perdre à ce qu'on le constate.

Une troisième lettre, écrite par Pierre, moine de Saint-Florent de Saumur, dans les mêmes circonstances, a disparu comme les deux autres. Elle existait encore en 1650, et fut sacrifiée, selon Dom

d'Achéry, à l'abbesse de Fontevrault. Ces exemples montrent que l'absence de la lettre de Marbode dans les manuscrits ne prouve rien contre son authenticité.

Le P. de la Mainferme, Fauteur du Clypeus nascentis Fontebraldensis ordinis contra priscos et novos ejus calumniatores, 1684, objecte que, selon Étienne de Fougères, évêque de Rennes, de très peu postérieur à Marbode *, toutes les poésies qui portent le nom de ce dernier ne sont pas de lui, et que par conséquent il peut en être de même de cette lettre. Mais ce raisonnement n'a pas de base solide, car il ne tient pas compte des motifs sérieux qui la font attribuer à Marbode, et il y a loin d'une petite poésie insignifiante, dont l'auteur peut rester inconnu, à une lettre de cette importance. Selon lui encore et selon quelques autres panégyristes de Robert, la lettre attribuée à Geoffroy de Vendôme serait en réalité de Roscelin. Cette objection peut tout aussi bien s'adresser à la lettre de Marbode. Elle repose sur un passage d'Abailard, qui dit en parlant de Roscelin : « Contra, egregium illum praeconem Christi, Robertum de Arbrissello contumacem ausus est epîstolam confingere. » Mais c'est une erreur de conclure de cette phrase que Roscelin avait publié sous un nom supposé une lettre contre Robert; le mot confingere ne l'indique pas, et dans le langage d'Abailard contumacem epistolam signifie simplement une lettre arrogante.

Ainsi, rien ne s'oppose à ce que la lettre de Mar-

1. Mort en 1178. Voici le passage que cite le P. de la Mainferme (t. I, p. 67) : « Exstant etiam hodie versus ineruditi ut temporibus illis : quamvis non omnes qui ejus noraine circumferuntur vere sint ipsius. »

bode soit bien authentique; d'un autre côté, nous y retrouvons les formules ordinaires de notre évêque : « Minimus episcoporum, Roberto servo Dei, » et à la fin : « Orantem pro nobis sanctitatem tuam Christus custodiat, dilectissime frater; » nous voyons l'abondance de citations de l'Écriture et des Pères qui lui était familière; enfin, toute l'ardeur de son caractère, tempérée par l'esprit de charité et de justice. Aussi Mabillon n'hésitait-il pas à l'en reconnaître l'auteur, et l'opinion générale est d'accord avec lui.

La lettre de Marbode resta-t-elle sans effet? Malgré les protestations des défenseurs de Robert, il est bien probable que, s'il y avait de l'exagération dans les accusations portées contre lui, tout cependant n'était pas entièrement faux. Un reproche, toutefois, n'était pas mérité : celui d'avoir quitté son ancien genre de vie, puisque c'est sur l'ordre du pape Urbain II que le saint missionnaire avait commencé ses prédications. Néanmoins, c'est en fondant un établissement fixe que Robert pouvait échapper aux critiques qui le poursuivaient, et peut-être est-ce la lettre de Marbode qui l'y décida. Une veuve nommée Aremburge et sa fille Adélaïs lui ayant donné un terrain à Fontevrault, près de Saumur, il y bâtit cette abbaye fameuse dont les règlements avaient ceci de spécial que les religieux eux-mêmes y dépendaient de l'abbesse. Ni Marbode ni Geoffroy de Vendôme ne persistèrent dans leurs reproches. Dans une charte du Cartulaire de la Roë, Marbode, cédant l'église d'Arbrisselle à Robert, à la demande de l'archidiacre Roger, appelle le prédicateur « un homme de grande autorité et de religion infinie : vir magnse autoritatis et infinitse religionis. » Plus tard, en 1118, au Concile

d'Angoulême, dans la dispute entre Robert et les moines de Nanteuil au sujet de Tuçon, l'évêque de Rennes se montre favorable à Fontevrault. Quant à l'abbé de Vendôme, il en vint à des relations si intimes avec Robert, qu'il se fit bâtir à Fontevrault même un appartement où il se rendait très souvent.

Sur les six ou sept lettres de Marbode qui nous sont parvenues, trois sont adressées à des compagnons de Robert d'Arbrisselle.

A Ingelger et aux frères qui menaient avec lui la vie de solitaires, il reproche, mais sous forme dubitative et avec toute la charité possible, de pousser au-delà de la discrétion leur zèle contre les prêtres indignes, en détournant les fidèles de recevoir d'eux les sacrements. Or, c'est précisément en cela, dit-il, que consistait autrefois l'hérésie des Novatiens, et récemment celle des Patarins. Cette doctrine est condamnée par saint Augustin et le pape Nicolas; bien plus, par l'exemple même de Notre-Seigneur, qui ne rejeta pas Judas du nombre de ses disciples. Un prêtre, si souillé qu'il soit, ne peut souiller les sacrements divins, pas plus que les rayons du soleil en passant sur des immondices n'en gardent la pourriture. Il faut donc accepter les sacrements de la main des prêtres qui n'ont pas été condamnés par le jugement des évêques. C'est l'avis de saint Augustin et de beaucoup d'autres saints.

Les solitaires répondirent par une lettre dans laquelle ils se déclaraient d'accord avec lui, et Marbode leur écrivit une seconde fois pour s'en féliciter et leur donner à ce sujet quelques nouveaux conseils. De même, leur dit-il, que dans le corps humain chaque membre a sa fonction et ne peut jamais usur-

per celle d'un autre, de même dans le corps dé l'Eglise le jugement n'appartient qu'à quelques-uns. Tout jugement, du reste, exige quatre personnes : l'accusateur, le défenseur, les témoins et le juge, sans quoi il est nul. Qui oserait enfreindre un ordre aussi bien établi? Et l'Écriture ne dit-elle pas : Ne jugez pas et vous ne serez pas jugés. Il ne faut donc pas condamner les pécheurs, mais les reprendre avec douceur et prier pour eux. C'est en priant, et non en disputant, que l'on pourra combattre les vices présents.

Là se termine cette petite correspondance au sujet des prêtres coupables. Dans une autre lettre il s'adresse à Vital1. Il s'agissait d'une jeune fille qui avait commencé des études littéraires, mais dont le père avait renoncé au monde pour entrer dans un couvent, et dont la mère était sans ressources. Marbode demande à Vital de la recevoir malgré sa pauvreté dans l'abbaye qu'il a fondée, les autres monastères ayant la mauvaise habitude de préférer l'argent à la science.

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