‹ Marbode, évèque de Rennes, sa vie et ses œuvres (1035-1123)Chapitre 65 sur 93 · MARBODE ET RAINAUD DE MARTIGNÉ · texte numérisé non relu

MARBODE ET RAINAUD DE MARTIGNÉ

La lettre de Marbode à Robert d'Arbrisselle doit être de très peu antérieure à 1101; de nouvelles difficultés s'apprêtaient alors pour l'évêque de Rennes dans son pays d'Anjou. Il n'avait jamais pu se résoudre à abandonner complètement le diocèse d'An-

1. Vital de Savigny, mort en 1122. Sa Vie a été écrite par Étienne de Fougères.

gers ; on y voit à chaque instant son nom figurer sur les chartes, soit comme juge dans les disputes, soit comme témoin dans les arrangements.

L'évêque Geoffroy de Mayenne ayant donné sa démission pour se retirer à Cluny au commencement de 1101, de grandes querelles s'élevèrent relativement au choix de son successeur1.

A cette époque, les évêques étaient encore élus par tout le peuple; si clercs et laïques avaient le même candidat, il ne pouvait y avoir aucune difficulté, et tout se passait tranquillement; mais s'ils présentaient un candidat différent, il en résultait des luttes inévitables, quelquefois fort violentes. Or, c'est précisément ce qui avait lieu à Angers. Les vœux du peuple se portaient sur Rainaud de Martigné; il était jeune, riche, d'une famille considérable de l'Anjou, instruit, intelligent, ambitieux. Outre la multitude, il avait même dans le haut clergé quelques partisans : Marbode, son ancien professeur, et Raoul, archevêque de Tours. Mais il avait contre lui le chapitre de Saint-Maurice tout entier, et, en dehors de Saint -Maurice, Geoffroy de Vendôme, Guillaume, abbé de Saint-Florent de Saumur, Bernard, abbé de Saint-Serge, etc. On n'accusait ni ses mœurs ni sa science; on lui reprochait de n'avoir ni l'âge ni le grade canonique voulus2. Il fallait alors, pour pou-

1. V. B. Hauréau, de l'Institut : Une élection d'évêque au XIIe siècle : Rainaud de Martigné, èvéque d'Angers. (Revue des Deux-Mondes, 1er août 1870.) — V. les lettres de Marbode, d'Hildebert et de Geoffroy de Vendôme.

2. « Ordines tibi desunt, quos in promovendis cognovimus inquirendos. Est setas, quam rigor canonicus, quia in consecratis metuit, a consecrandis excludit. » (Hildebert, Epist. II, 5.)

voir être élu évêque, être âgé de trente ans et avoir quatre années au moins de prêtrise; mais cette règle n'était pas toujours très rigoureusement observée, et une dispense du pape ou même du métropolitain pouvait suppléer à ce qui manquait sous l'un ou l'autre rapport au candidat. Les griefs contre Rainaud n'étaient donc pas très graves au fond, mais ce n'était là en* réalité que le prétexte de l'opposition des chanoines; la vraie raison, c'était la protection des laïques. « Celui qui doit commander à tous doit être choisi par tous, » écrivait saint Léon aux évêques de la province de Vienne; mais le clergé tendait de plus en plus à écarter les laïques de ces élections; de là bien des conflits, bien des accusations de simonie.

Il y avait à Saint-Maurice quarante chanoines; à leur tête le doyen Etienne, personnage violent et hardi, le chantre Hubert, les archidiacres Garnier et Guillaume. Ceux-ci demandèrent l'appui cle Geoffroy cle Vendôme, dont l'abbaye se trouvait dans le diocèse de Chartres, mais qui, par sa naissance, appartenait à l'Anjou. Geoffroy était hostile à l'ingérence des laïques dans les affaires religieuses; il accourut donc à Angers pour combattre Rainaud. Marbode, cle son côté, s'y rendait également pour le soutenir au contraire, quand tout à coup il fut arrêté en route et jeté en prison. On accusa Geoffroy de cet acte d'incroyable violence, mais lui-même, dans une lettre adressée à Hildebert, proteste de son innocence. « Il ne faut pas, dit-il, que notre bonne réputation soit en rien diminuée ou atteinte par la captivité de l'évêque de Rennes, car cela n'a pas été fait par moi, et je ne savais même pas qu'il dût être saisi

par ceux qui font arrêté1. » Une semblable iniquité ne fut d'aucune utilité pour son instigateur, le doyen Étienne, qui fut obligé de se cacher pour éviter l'hostilité de la foule. Le jour de l'élection venu, les clameurs tumultueuses du peuple proclamèrent Rainaud évêque d'Angers 2. Hildebert et les évêques de la province protestèrent; l'archevêque de Tours, Raoul, hésitait à ratifier le choix de la multitude, mais Marbode alla le trouver et plaida auprès de lui, avec succès, la cause de son ancien élève. Raoul invita les onze évêques de sa province à venir consacrer Rainaud à Tours, le 12 janvier 1102. L'adhésion de la majorité des évêques, nécessaire en pareil cas, fut obtenue, puisque la consécration du nouvel élu put avoir lieu; Hildebert, peut-être seul, avait répondu à l'archevêque par une lettre de refus3.

Rainaud fit donc son entrée solennelle à Angers et reçut l'investiture du comte d'Anjou. Pendant ce temps, Marbode, toujours infatigable malgré le poids de ses années déjà nombreuses, allait à Rome et disculpait Rainaud auprès du pape Pascal II. C'est alors

1. « Pro captione Redoncnsis episcopi fama nostra minui nullatenus débet nec in aliquo hcdi : Non enim per me hoc actum est, neque etiam sciebam quod ab illis a quibus captus est deberet capi. » (Epist. , 1. III, 14. Hildeberto, beatae vitae episeopo.)

2. « Seditiosus turbalœ turbae clamor pontificalem extorserit electionem. » (Hildcb., Ep. II, 4.) — « Unica muliercnla, eaque publica mima clamante. » (Geoffr. de Vend., Ep. III, 2.)

3. « Petitio vestra qua vocamur ad electi vestri consecrationem facilem apud nos invenirct assensum, si eam ratio tueretur... Timori cessistis, non rationi... Frustra, inquam, expectabitis me, quia manus imponelis sine me. » (Hildebert, Epist. II, 4. Turonensi episeopo.) Jusqu'au dernier moment, Hildebert exhorte Rainaud à renoncer à l'épiscopat, même quand les évêques qui vont le consacrer sont déjà rassemblés. (Ep. II, 6.) Usant, enfin, d'un jeu de mots que lui emprunta plus tard saint Bernard, il appelle sa consécration : « Non consecratio sed exsecratio. » (Geoffr.- de Vend., Ep. III, 2.)

que survint brusquement un changement extraordinaire. Le doyen Étienne et l'archidiacre Guillaume, les chefs de l'opposition parmi les chanoines à l'élection de Rainaud, demandèrent et obtinrent leur pardon; Geoffroy de Vendôme et Hildebert, sans renoncer à leur appréciation sur la légitimité de l'élection, n'en devinrent pas moins, sans arrière-pensée, amis du jeune évêque, et celui-ci paya d'une inconcevable ingratitude les services, le dévouement, les fatigues de son vieux maître, de son zélé protecteur. Non seulement il l'obligea à sortir d'Angers sans même lui accorder pour cela aucun délai, mais encore il lui enleva tous les titres par lesquels ses prédécesseurs avaient récompensé le scholastique et l'archidiacre. Quelle pouvait être la cause d'une pareille conduite? Elle a toujours paru aussi inexplicable qu'elle le semblait à Marbode lui-même. L'évêque de Rennes fut sacrifié 1 à la rancune d'Étienne et de Guillaume; ce fut là le gage de la réconciliation de Rainaud avec ses chanoines; mais encore fallait-il un prétexte, et ce prétexte on ne le donnait même pas. Marbode suppose que c'est l'expression de « malice angevine, » dont il s'était servi à Rome, qui avait pu blesser Rainaud, bien que ne s'adressant pas à lui, mais au contraire à ses adversaires. C'est croire l'évêque d'Angers bien susceptible, et ses ennemis n'avaient pas dû lui épargner, dans l'ardeur de la lutte, des termes autrement offensants et personnels. En définitive, Rainaud, dans le premier enivrement de son triomphe, oublia à qui il le devait, son succès l'aveugla, et le désir de rétablir la paix

t. Paraît-il. — F. R.

dans son diocèse le rendit indignement coupable.

Justement étonné, Marbode lui écrivit une lettre, souvent touchante, dans laquelle il mêle à des reproches mérités des conseils paternels. « La colère et la puissance réunies sont, dit un sage, comme la foudre; cependant, je ferai entendre ce que je pense, sans crainte de ta fortune, car la fortune est de verre : elle brille, mais se brise, tandis que la vérité est stable. Je te demanderai donc pourquoi tu t'es emporté contre un frère et un collègue, pour ne pas dire contre ton père et celui qui t'a consacré, au point de m'infliger les dernières humiliations, de me juger indigne de vivre avec tes clercs, et de paraître devant ta majesté. Contrairement.à la règle du Christ, tu t'es plaint de moi dans ton Église en mon absence, et en cela tu as fait injure non seulement à moi, mais à tous les prêtres et au Christ lui-même. Il ne m'a pas été permis d'excuser, de nier ou de reconnaître mes torts, et tu n'as suivi ainsi ni la miséricorde ni la justice. Les philosophes païens eux-mêmes reconnaissent qu'avouer sa faute, c'est presque être innocent; que le pardon est la meilleure vengeance; que toute autre ne convient qu'aux faibles et aux femmes, selon le vers du satirique1.

« Mais quelle faute poursuivais-tu avec tant d'acharnement? Etant auprès du pape, pour excuser mon retard, j'ai osé écrire, ce qui est vrai, que la malice angevine m'avait arrêté. Mais dès l'année précédente cela était connu du pape et de l'Église romaine, et la malice angevine elle-même ne peut le nier. Celui qui me fait un crime de la vérité doit récompenser

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