Juvénal, sat. XIII, v
le mensonge, et celui qui dépouille l'homme qui l'a élevé aux grandeurs peut bien honorer ses adversaires : ainsi les méchants sont récompensés à la place des bons. Fallait-il dire que j'avais été retardé par la bonté angevine? Je n'avais pourtant qu'une seule excuse et je devais la faire connaître. Tu t'en trouves blessé parce que tu es Angevin; mais je n'ai pas nommé l'évêque en parlant de malice angevine; elle est multiple, elle a bien des Étiennes et bien des Guillaumes. Et tu crois, ou veux faire croire que c'est justement que tu m'as dépouillé; mais, si ma faute est nulle, il faut la taire, si elle est légère, il faut la pardonner, si elle est grande, il faut mettre en comparaison des mérites encore plus grands. Car j'ai souffert la prison et les chaînes1 par les machinations de ce même Étienne qui est maintenant ton ami, lorsque j'accourais favoriser ton élection. C'était comme un avertissement de la fortune pour me faire abandonner ce dessein malheureux. J'ai cependant continué à t'aider, pour la justice, pensais-je alors, par obstination, comme je le vois maintenant. J'ai défendu contre tes clercs ton élection, feinte plutôt .que faite par les cris du peuple, sans l'assentiment du clergé, quand tu ne remplissais pas les conditions nécessaires. Le métropolitain même, convaincu par tes ennemis, leur cédait et voulait s'en rapporter au jugement du pape. A grand'peine j'ai obtenu qu'il te consacrât, et je me suis dévoué pour toi. S'il y a
1. « Carcerem et catenas. » — Sur ce mot, Dom Beaugendre fait la remarque suivante : « Hoc ipsum non dubitaverim ad litteram intelligendum : tanta nimirum erat temporum illorum immanitas, ut non solum gravissimorum rei vinculis ferreis innecterentur, sed si quis odio percitus inimicum captivum fecisset, statim onustum ferro in imum carcerem illum detrudebat, quin etiam et cruciatibus saepe laniabat. »
là une iniquité, ai-je dit, qu'elle retombe sur moi! Parole que toi-même as pris soin de justifier. Et plût au ciel que tu m'eusses dépouillé et persécuté aussitôt après ton élection; je n'aurais pas fait ce voyage de Rome, où j'ai lutté pour toi à mes frais; je n'aurais pas eu ces fatigues, ces prières, ces larmes auprès du pape, et ces dépenses dont j'ai pu à peine recouvrer une partie quand tu m'as chassé. Quand je suis revenu de Rome, tout était pacifié, et sur le conseil de tes anciens adversaires tu m'as enlevé tous mes titres et tous mes bénéfices, sans même m'accorder le délai de six mois que je te demandais pour paraître m'en aller volontairement et ne pas être renvoyé. Alors, comme je me plaignais, tu m'as appelé à l'audience du pape. Ainsi, vieux, fatigué, pauvre, malade, il me fallait à cause de toi, jeune, robuste, riche, honoré, plaider ma cause là même où l'année précédente j'étais venu de mon propre mouvement répandre mes larmes en ta faveur. Tu te croyais bien habile, mais je t'ai trouvé méchant et cruel comme un homme armé et fort qui provoque au combat non pas un ennemi, mais un ami sans armes et blessé. Enfin, pour que rien ne manquât à ta haine, tu as voulu poursuivre jusqu'à mon nom et le rayer de ton Catalogue. Était-ce parce qu'il est défendu aux clercs d'être inscrits dans les Églises de deux villes? Mais ton Étienne et d'autres le sont bien.
« Pendant que je raconte tout cela, ta sublimité s'indigne et s'enflamme, réclamant vengeance contre ma faiblesse. Réfléchis qu'il ne faut pas se fier à la fortune; ce qu'elle a pu contre moi, elle le pourra contre toi. Si tu es plus élevé que ne le comporte ton âge,
la fortune en est cause plus que ton mérite. Fais en sorte qu'on ne te compare pas au serpent, inoffensif pendant le temps froid, non pas que le venin lui manque, mais parce qu'il demeure inactif. Écoute des conseils salutaires, arrête -toi sur un chemin glissant. Je ne te parle pas ainsi pour que tu deviennes plus indulgent envers moi, je n'y compte pas, mais pour que tu n'abuses pas envers d'autres de la puissance que t'a confiée le Seigneur. Pour moi, j'ai passé les Apennins sans y laisser mon tombeau parmi ceux de mes prédécesseurs, Melaine et Modéran, comme tu le disais par un éloge douteux, et s'il plaît à Dieu je remplirai tranquillement la mesure de jours que le Seigneur m'accordera, sans m'occuper de soins superflus, et ne vivant que pour Celui qui est mort et ressuscité pour nous. »
Le cœur de l'évêque, en écrivant cette lettre, débordait d'amertume et de tristesse. Si l'inimitié subite de Rainaud est inexplicable, il y a, dans cette affaire, quelque chose d'aussi incompréhensible. La lettre de Marbode nous dit que la querelle fut portée au jugement du pape. La manière dont il glisse sur cet incident nous prouve assez que, si le pape donna réellement son avis, cet avis fut défavorable à l'évêque de Rennes. La cause de Marbode paraît cependant fort juste; qu'y avait-il de plus que nous ignorerions? Aucun document ne permet de le supposer.
On ne sait pas au juste combien de temps les deux évêques restèrent désunis. Nous verrons seulement qu'en 1109 la réconciliation devait être bien complète, puisque Marbode remplaça, pendant cette année, dans l'administration de son diocèse, Rainaud absent et probablement à Rome.
Il suffit de voir la date à laquelle commença toute cette malheureusè affaire, et qui est bien fixée à 1101, pour comprendre combien est absurde l'assertion de Pavillon, que son enthousiasme pour Robert d'Arbrisselle rend souvent injuste envers Marbode, et selon lequel celui-ci aurait été déposé en 1100 au Concile de Poitiers, à cause précisément de sa conduite dans l'élection de Rainaud.
Le Concile s'ouvrit en novembre, sous la présidence des cardinaux Jean et Benoît, légats du pape; il avait pour but de condamner les excès du roi de France, Philippe. Robert d'Arbrisselle s'y distingua par sa fermeté, et sut résister héroïquement aux menaces du comte Guillaume de Poitiers. « Je ne puis omettre, dit Pavillon, une chose qui arriva dans ce même Concile et qui mérite d'autant plus d'être rapportée qu'elle coûta bien cher à notre Robert, c'est que Marbœuf, l'évêque de Rennes, pour avoir fait élire par la force des armes et par d'autres voies encore plus honteuses Renaud de Martigné pour évêque d'Angers, fut déposé de son évêché, à quoi ne contribua pas peu le saint, qui était tout brûlant de zèle pour l'honneur de l'Église, et qui souhaitait de la voir dans un état parfait1. » C'est par là que Pavillon prétend expliquer la lettre de Marbode à Robert d'Arbrisselle, lettre qui n'aurait été, suivant lui, qu'une vengeance de l'évêque. Mais il ne s'appuie que sur un passage d'une charte de Saint- Nicolas2, dans laquelle une donation est faite « le même mois que beaucoup d'évêques et d'abbés se