POÈMES BIBLIQUES
Cependant, toutes ces occupations, toutes ces fatigues n'empêchaient pas Marbode de revenir à la poésie dès que ses rares loisirs le lui permettaient. Lui-même nous apprend qu'il avait soixante-sept ans quand il commença les Dix Chapitres; mais, si nous remarquons qu'il nous dit aussi dans le premier de ces Dix Chapitres qu'il renonce aux subtilités et aux bizarreries de rythme de ses premières poésies, nous pouvons supposer que certains poèmes qui nous restent à examiner étaient antérieurs à cette date, bien qu'en réalité Marbode ait encore quelquefois succombé plus tard à la tentation du vers léonin.
Les trois petits poèmes tirés de l'Ancien Testament et intitulés : le Naufrage du prophète Jonas, le Livre de Ruth, YEnlèvement de Dinah, ne portent en eux-mêmes aucune indication sur l'époque à la-
i. On peut s'étonner de ne trouver ici aucun détail sur l'administration épiscopale de Marbode, mais ce n'est pas la faute de l'auteur. J'en ai inutilement cherché dans D. Lobineau, qui mentionne seulement le fait d'une assemblée d'évêques et d'abbés tenue à Rennes en 1108, sous la présidence de l'archevêque Baldric (L. IV, § XLIII), et la lettre circulaire des moines de Saint-Aubin d'Angers au sujet de la mort de Marbode, lettre d'après laquelle on voit qu'il s'était félicité chez eux d'avoir vu s'adoucir les mœurs de son diocèse. La Gallia Christiana nous apprend de plus qu'il prit part, en 1118, au jugement du meurtrier de Salomon, et que, la même année, il dépouilla son chapitre, pour cause d'indignité, de l'église de Vitré, qu'il donna aux moines de Saint-Melaine. — F, R.
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quelle ils ont été écrits. Toutefois, à cause de leurs rimes léonines d'une part, et d'autre part à cause de leur tendance aux conseils philosophiques, nous les placerons immédiatement avant les Dix Chapitres. On pourrait en rapprocher quelques poèmes tirés du Nouveau Testament, sur l'Annonciation, l'Epiphanie, la Présentation, l'Ascension; mais ils n'offrent que peu d'intérêt.
Mettre la Bible en vers était alors une habitude, comme mettre en vers les Vies des saints; c'était une œuvre pieuse autant qu'une œuvre poétique, et un grand nombre de versificateurs plus ou moins habiles l'entreprenaient, sans paraître seulement se douter que la prose des Livres saints était bien plus poétique que toute leur poésie à eux. Les petits poèmes de Marbode ne se distinguent pas de la foule des ouvrages du même genre. Ils sont en vers léonins d'une simplicité prosaïque, entrecoupés çà et là de grands hexamètres exclamatifs. Ils suivent pas à pas le récit de la Bible, en l'abrégeant, et en y ajoutant de temps en temps quelques réflexions morales.
L'histoire de Jonas doit nous fournir deux enseignements : elle nous montre qu'en fuyant Dieu on court de graves dangers, et qu'en pleurant ses fautes on en obtient le pardon. Pendant que Ninive, au comble de la puissance, excite par ses mœurs corrompues la colère divine, le Seigneur appelle Jonas et l'envoie menacer de destruction la ville coupable. Mais Jonas, au lieu de partir pour Ninive, prend un autre chemin. La raison qu'en donne le poète est assez singulière. Le prophète n'avait pas peur de la mort : un pareil sentiment eût été indigne de lui; mais il connaissait le Tout-Puissant, il savait qu'il
menace plus souvent qu'il ne frappe, et il eut peur de mentir en annonçant des malheurs qui n'arriveraient peut-être pas. Dans la Bible, Jonas se plaint bien de ce que l'événement n'ait pas réalisé sa prédiction; mais c'est seulement après que la ville a obtenu son pardon, et le Seigneur lui répond par une petite parabole en action dont le poète n'a pas gardé le souvenir. Quoi qu'il en soit, Jonas vient à Joppé et s'embarque pour Tarsis. Aussitôt une tempête s'élève, tempête dont la description est toute classique, autant que le permet le vers léonin K Dans ce poème biblique, la tempête s'appelle la colère de Neptune, ira Neptuni. On reconnaît la vengeance divine, Jonas est sacrifié et jeté à la mer. Alors les flots se calment, et survient le monstre marin qui engloutit le prophète2. On sait la suite du récit; comment Jonas sortit du ventre de la baleine au bout de trois jours, comment il menaça de destruction la ville de Ninive, comment, enfin, les habitants, par leur pénitence, méritèrent leur pardon; tout cela, dans Marbode, ne présente rien à remarquer.
1. Turbo rapit vélum, tangit ratis ardua cœlum, Rursus ima cadit metuendaque sub vada vadit; Aer luce caret, neque sol neque Cynlhia paret, Nec radiant stellae, sed nox fuit illa procellœ;
Non paret ulla salus, fractus jacet in rate malus, etc.
(Beaug., c. 1580.)
Il y a loin de ces vers aux quatre mots de Virgile : Ponto nox incubât atra. — Il faudrait in ou ad après Rursus, au 2° vers; au dernier, lisez Paret nulla salus? — E. E.
2. Ecce venit cetus maris alla secare suetus, Piscis par monti, saevissima bellua ponti,
Et veluli praîdam rapit, absorbetque prophetam.
(Beaug., c. 1581.)
C'était une touchante figure que celle de Ruth, la jeune Moabite, et un personnage bien patriarcal ce Booz que nous a peint en traits impérissables notre grand poète de la Légende des siècles *. Comment se fait-il donc que Marbode n'ait pas su en tirer un meilleur parti? C'est que l'histoire de Ruth est une idylle, et l'idylle ne convenait pas à l'esprit philosophique de l'auteur. Rien dans ses œuvres ne nous montre qu'il ait jamais compris les» ressources qu'offre à la muse la grâce ou la splendeur de la nature, la vie calme et active du laboureur. S'il nous dit qu'il se plaît dans la maison de campagne de son oncle, il ajoute aussitôt que c'est parce qu'il peut y méditer à son aise sur le vice et la vertu. Partout il cherche le côté philosophique des choses; aussi la seule œuvre qui lui soit personnelle et qui ait quelque valeur, ce sont les Dix Chapitres, qui ne sont que des» méditations versifiées. Le respect pour le texte saint de la Bible lui donnait-il quelque scrupule pour le modifier, même en essayant de l'embellir? En ce cas, mieux eût valu pousser encore plus loin ce respect, et ne pas toucher au livre sacré. Marbode nous dit qu'il a tiré l'histoire de Ruth d'un récit en prose; ce récit suit de si près la Bible que ce ne peut être que le sien même. Mais que devient, dans les vers léonins de notre évêque, la touchante réponse de Ruth à Noémi : « Quocumque perrexeris, pergam, et ubi morata fueris et ego morabor. Populus tuus, populus meus, et Deus tuus, Deus meus? » Où sont ces mille détails charmants de l'Écriture, pourquoi ne voyons-nous plus Ruth recueillant les épis :
1, Y. le sommeil de Booz, dans la Légende des siècles.
« Abiit itaque et colligebat spicas post terga metentium, » ou couchée aux pieds de Booz?
L'enlèvement de Dinah est raconté dans la Genèse (chap. XXXIV). Dinah, fille de Jacob et de Lia, était d'une grande beauté :
Pulchra nimis facie virguncula filia Lite.
Elle excita la passion de Sichem, qui l'enleva. Mais ses frères, après avoir simulé le pardon, massacrèrent Sichem et tous les habitants de sa ville, qu'ils transformèrent en un vaste tombeau. Marbode se montre peu ému de la cruauté de ces deux hommes qui, pour venger leur sœur, massacrent, à la suite d'un parjure, toute une population innocente. En revanche, il est pour Dinah d'une sévérité que n'a pas la Bible. Si elle n'était pas sortie de sa tente, dit-il, tout cela ne serait pas arrivé, et, comparant chacun de nous à la fille de Jacob, il nous fait voir le démon qui, semblable à Sichem, nous guette et cherche à nous corrompre1.