LES DIX CHAPITRES
Après avoir ainsi rapidement indiqué ces petits poèmes secondaires, nous avons hâte d'arriver à
1 . Cf. parmi les sermons publiés par Beaugcndre dans les œuvres d'Hildebert, le sermon CXXVIII, où le prédicateur développe la même comparaison.
Dans sa Bibliotheca Bibliothecarum manuscriptorum nova, Montfaucon donne le De raptu Dinse comme étant d'Hildebert (Bibl. de Saint- Aubin, n° 84.) Dans le manuscrit de Saint-Aubin, à Angers (Bibl., n° 294), ce poème ne porte aucun nom d'auteur, mais vient après la Vie de sainte Thaïs.
l'ouvrage le plus estimable de Marbode, à son livre des Dix Chapitres. Marbode a près de soixante-sept ans; depuis quelques années déjà il est sur le siège épiscopal de Rennes. L'âge, les soucis, ont donné à son esprit une tournure de plus en plus grave; la vieillesse, l'amitié, la vie, la mort, occupent ses réflexions. Il pense à ses études toujours chères, il reconnaît ce qu'il y a de faux dans ce clinquant du style qui lui plaisait autrefois, il renonce à ce miroitement des mots, à cette sonorité vide qui semblait de règle alors. Passant à un autre ordre de connaissances, il combat les erreurs de l'astrologie. Mais quel que soit le sujet de ses méditations, toujours elles le ramènent à ce but unique, à Dieu. Nous trouverons bien çà et là quelque recherche; le professeur se rappellera encore trop quelquefois ces figures de mots qu'il apprenait à ses élèves d'Angers; mais, enfin, ce ne sera que rarement. Les pensées seront toujours naturelles, malheureusement aussi un peu superficielles, et le style restera très simple dans sa correction et son élégance.
Est-ce Marbode qui a établi lui-même le titre et le lien entre ces dix petits poèmes? C'est probable, d'après les derniers vers du premier. Sur les rares manuscrits où on les retrouve, ils sont isolés. Le premier, par exemple, se voit sur un manuscrit de la Bibliothèque d'Angers, provenant de Saint-Aubin (n° 300, f° 36), le huitième et le dixième sur un manuscrit de la Bibliothèque de Douai (n° 372, t. II), provenant de l'abbaye d'Anchin. Il était cependant naturel de réunir ces dix chapitres, à cause de l'analogie du genre des sujets traités et de l'identité de style. Peut-être d'anciens manuscrits l'avaient-ils déjà fait,
et les éditeurs de 1524, 1708 et 1854 n'ont-ils eu qu'à les imiter.
Le premier chapitre est une profession de foi littéraire, et mérite, à ce titre, d'être reproduit en entier 1 :
« Ce que j'ai composé étant jeune, vieillard je le rétracte en partie, je m'en repens, et je voudrais n'avoir pas écrit ou publié certaines choses, soit parce que le sujet en paraît peu honnête et léger, soit parce que la manière de le traiter aurait pu être mieux appropriée. N'étant donc remarquables ni par l'invention, ni par Fart du style, il eût fallu les détruire bien vite ou ne pas les mettre au jour. Mais puisque la parole une fois lancée ne peut être rappelée, et qu'il ne m'est pas permis de corriger mon erreur première, il me reste à me montrer plus prudent dans mes autres travaux, et à ne rien écrire de vulgaire ou d'inutile. Car je n'aurais plus maintenant l'excuse que j'avais autrefois, quand on pouvait supporter les défauts de ma jeunesse sotte, grossière et légère. A présent, un usage plus long de la vie et de l'étude me soumet à une censure plus sévère. Il faut
1. Quae juvenis scripsi, senior dum plura retracto, Pœnitet, et quœdam vel scripla vel édita nollera. Tum quia materies innonesta levisque videtur, Tum quia dicendi potuit modus aptior esse. Unde nec inventu pretiosa, nec arte loquendi, Vel delenda cito, vel non edenda fuissent. Sed quia missa semel vox irrevocabilis exit, Erroremque nefas est emendare priorem, Restât ut in reliquum jam cautior esse laborem, Ne quid inornate vel ne quid inutile promam. Prœcipue quia jam veniae locus esse nequibit Qui quondam fuerat, dum stulta rudisque juventus Et levis, in culpam poterat toleranda videri. Nunc vitae studiique simul diuturnior usus
donc que je me propose de ne plus rien écrire de frivole, et de ne pas charmer l'oreille par des mots sonores. Non que je loue celui qui traite sans ornement des sujets sérieux, mais n'allons pas négliger l'essentiel, le fond des choses, pour chercher l'harmonie des nombres et l'élégance des mots. C'est une œuvre ardue où il est donné à peu de réussir, que de conserver la force cle la pensée malgré la contrainte matérielle, et d'allier la solidité du fond à la grâce de la forme, comme je paraissais l'affecter constamment autrefois. Mais un âge plus mûr me conseille mieux maintenant; il veut se contenter de ce qui est utile et s'efforcer d'éviter un travail superflu. Il est une autre raison pour laquelle je crois absurde de continuer des vers éclatants, c'est parce qu'une seule couleur répandue partout n'offre aucune variété, et ne peut être appelée peinture, mais rature, tandis que la diversité et la rareté des choses plaisent à ceux qui les voient : l'abondance les rend
Acrius expectat rigidi censoris acumen.
Ergo proposition mihi sit neque ludicra quaedam Scribere, nec verbis aures mulcere canoris; Non quod inornate describere séria Iaudem, Sed ne, quod prius est-, neglecto pondère rerum, Dulcisonos numéros, concinnaque verba sequamur. Est operosa quidem multisque negata facultas, Ut rerum virtus, verborum lege subacta, Servetur, verbisque canor sub rébus abundet, Quod jugi studio tune affectare videbar. Sed mihi nunc melius suadet maturior œtas, Quam decet ut facili contenta sit utilitate. Utque supervacuum studeat vitare laborem. Est aliud quare pulo continuare canoros Versus absurdum, quoniam color unus ubique Nil varium format, sed nec pictura vocatur, Imo litura magis, quia delectare videntes Res variae rarœque soient; fit copia vilis.
sans valeur. Nous croyons donc qu'il est plus louable d'employer plusieurs couleurs dans nos écrits et d'en varier le style. Mais un poème n'est pas recommandable par cela seul. Bien écrire exige trois choses : la clarté, l'absence de défaut et l'éclat des figures. Celui qui possède ces qualités, s'il est en même temps agréable et utile, peut captiver l'esprit et l'oreille de ceux qui le lisent. Je me propose donc de suivre désormais cette méthode, qui procure, je crois, plus de gloire et demande moins d'effort. Je ne me repens cependant pas d'avoir suivi ces règles, dans lesquelles j'avais coutume de suer en exerçant mon esprit. Car un travail plus pénible convient mieux à un jeune homme, et la transition se fait vite des choses difficiles aux plus faciles. Il convenait en outre au jeune homme d'écrire des vers riants, ce que la raison refuse évidemment au vieillard, auquel il sied d'enfermer dans ses paroles un sens moral et d'opposer au vice un front sévère. Gardant donc partout un juste milieu dans l'usage
Ergo diversos scriptis adhibere colores Et variare stylum, plus laudis habere putamus. Nec tamen hoc solo carmen laudabile constat; Nam lex scribendi recte tria posthlat : ut sit Perspicuum, vitioque carens ac scheinate vemans. Quod qui consequitur, sit duicis et utilis idem, Et retinere polest animos, auresque legentum, Hoc genus ergo mihi posthac propono sequendum, In quo plus laudis reor et minus esse laboris. Nec tantum omnino me pcenitet illa secutum, In quibus, cxercens animum" sudare solebam; Nam gravior juveni labor aptior esse videtur, Et citus a gravibus Gt transitus ad leviora. Prœterea juvenem cantare jocosa decebat, Quod manifesta seni ratio docet [esse] negatum Cujus morali condiri verba sapore Convenit et vitiis obsistcre fronte severa.
des figures, je m'efforcerai, en écrivant des choses sérieuses, d'employer des expressions qui ne soient ni trop élégantes ni triviales; car les unes rendent Fauteur fade, les autres choquant. Je ne veux paraître ni trop concis ni trop prolixe; l'un de ces défauts engendre l'obscurité, et l'autre l'ennui. Enfin, je ne demande pas à atteindre les plus grands poètes, mais je ne veux pas me joindre aux plus médiocres. Nous parlerons d'abord du sort de la vie humaine, des causes de l'homme, de celles qui font courir le temps, et nous croyons que ce sujet ne manque pas d'utilité, en montrant où tout homme doit tendre quand il se plaindra d'être né sous un sort rigoureux. Très savant prélat, je t'envoie ces vers à examiner, toi dont le jugement ne peut ni être trompé ni nous tromper. Si après les avoir vus tu les approuves, je prendrai courage pour de nouveaux essais; sinon, je m'élèverai pour continuer par un effort tardif. Dirige-moi par le frein ou par les éperons. »
Ergo tenendo modum mediocris ubique figura
Jam nunc experiar, scripturus séria, verbis
Non exquisitis, sed nec trivialibus uti;
Altéra nam vilem facit, altéra res odiosum.
Nec brevis aut nimium eupiam prolixus haberi;
Altéra nam tenebras, res altéra taedia gignit.
Nec raihi sit summos fas atlentare poetas,
Nec nimis abjecte me deterioribus addam.
Humana: primum vitae de sorte loquemur,
Et quae sint hominum causée, cur tempora currant;
In quo non minimum fore credimus utilitatis,
Ut cognoscat homo quo tendere debeat omnis,
Cum dura sese genitum sub sorte queretur.
Haec spectanda tibi, prœsul doctissime, mitto,
Cujus judicium falli, vel fallere nescit.
Si spectata probas, animos ad caetera sumam.
Si secus, in reliquum tardo conamine surgam,
Tu frenum super his mihi, vel calcaria pones.
Ce premier chapitre est curieux, en ce qu'il nous fait voir la transformation qui s'était accomplie dans les idées littéraires de Marbode. L'auteur de tant de vers difficiles brûle ce qu'il avait adoré, et ne regarde plus ses premières oeuvres que comme un exercice d'assouplissement intellectuel. Peut-être est-il cependant trop modeste en leur refusant tout mérite d'invention et de style; leur valeur est certainement bien inférieure à ce qu'elle eût été dans d'autres conditions, mais elle n'en est pas moins réelle. Du reste, ce n'est pas tout d'un coup que lui vinrent ces nouvelles théories : nous les trouvons déjà indiquées au début des Vies de saints en prose qu'il s'était chargé de composer d'après des manuscrits antérieurs. Étant archidiacre, quelques années par conséquent avant d'écrire les Dix Chapitres, il disait dans la Vie de saint Lézin : « Nous prendrons soin d'écrire dans un style moyen et tempéré, et tel que la gravité et la prolixité n'y engendrent pas l'obscurité et l'ennui. » Nous retrouvons plus tard la même pensée dans la Vie de saint Gautier et de saint Robert de la Chaise-Dieu. Mais il ne s'agissait là que d'ouvrages en prose ; pour la première fois, ici, Marbode étend à la poésie son jugement sur le style. Malgré tout le progrès que prouve le premier des Dix Chapitres, l'auteur n'a pas su se débarrasser entièrement de ses anciennes habitudes et s'est permis un jeu de mots : pictura, litura, comme il en commet trop fréquemment.
Marbode exige du style trois grandes qualités, puis il demande, comme Horace, que l'écrivain joigne l'agréable à l'utile; il pense que cette manière d'écrire est plus facile que celle à laquelle il
s'était adonné dans sa jeunesse. C'est une étrange illusion. Ecrire est toujours facile, mais écrire avec les qualités qu'il exige, non sans raison, ne l'est jamais. Composer des vers léonins, catapultins, rapportés, etc., est un travail qui ne demande pas une grande intelligence; à force de routine on peut y parvenir. Mais écrire d'un style que ne ternisse aucun défaut et qu'ornent des qualités sérieuses annonce un talent assez rare.
Le poète adresse ses vers à un évêque très savant : doctissime prsesul. Si nous regardons autour de lui, nous ne voyons qu'Hildebert ou Baudry à qui il ait pu confier l'appréciation d'une œuvre de ce genre. Mais nous ne savons pas quelle était son opinion sur l'archevêque de Dol. Baudry lui envoyait ses vers à corriger; les rapports entre eux étaient donc sans doute toujours les mêmes qu'à l'école d'Angers. Marbode restait le maître, Baudry l'élève. Nous connaissons, au contraire, la haute estime que l'évêque de Rennes avait pour le talent d'Hilclebert; c'est donc probablement à ce dernier qu'il demande conseil. En tout cas, la réponse du savant prélat, quel qu'il soit, dut être favorable, puisque Marbode continua, dans l'esprit qu'il avait indiqué lui-même, la série de ses petits poèmes.
Dans le second chapitre, De tempore et sevo, le poète se pose le problème qui tourmente tant d'intelligences, l'éternel problème de la destinée humaine. Certes, dans l'esprit du chrétien, à qui la foi fournit pour toutes les grandes questions une réponse assurée, leur solution ne peut donner lieu à aucune hésitation. La parole de Dieu est là; il n'y a pas à douter. Et pourtant, même alors, quel abîme
pour la pensée; et quel esprit philosophique n'a fait, pendant de longues heures, de la naissance, de la vie, de la mort, le sujet de ses méditations?
Voilà soixante-sept ans, dit Marbode, que je suis venu au monde, attestant par mes vagissements les travaux futurs de mon existence. Notons au passage ce souvenir de Lucrèce :
Fusus in hanc lucem, vagitus edere cœpi, Vitœ venturos fletu testante labores4.
L'esprit du petit enfant est comme engourdi dans un sommeil d'animal, puis le sentiment lui vient peu à peu; enfin, l'enfant devient jeune homme et se trouve à l'entrée de ce chemin que les philosophes représentent par un Y, dont une branche conduit à l'a vertu et l'autre au vice.
Ici encore un souvenir classique : « facilis descensus Averni, » avait dit Virgile,
Descensu facili multos ad tartara mittens,
dit à son tour Marbode. L'âge viril suit la jeunesse, et l'homme alors est dans toute sa force; après quoi nous ne faisons plus que décliner dans la vieillesse. J'ai passé par ces cinq périodes de l'existence, ajoute le poète, et la vieillesse, qui glace mes membres, me conduit à la mort. Eh bien, à quoi m'a servi d'avoir
1. Vagituque locum lugubri complet, ut aequum est Cui tantum in vita restet transire malorum.
(Lucrèce, V, 227-228.)
Les éditions de Marbode portent ita au lieu de vitœ; mais avec ila le vers est faux.
vécu si longtemps, à quoi bon tant de jours de plaisirs? La joie s'en va sans laisser de trace; les chagrins, au contraire, laissent leur blessure dans le cœur f.
Marbode passe rapidement en revue toutes les misères de la vie : petit enfant, les larmes dans le berceau; écolier, la férule du maître; jeune homme, les tentations qui nous assiègent; homme fait, le souci des richesses et des honneurs; — puis vient la vieillesse, avec des désirs qu'elle ne peut satisfaire, et voulant d'autant plus amasser qu'elle a moins de temps à jouir de ses trésors. Et tel est à peu près le sort de tous les hommes. Qu'y a-t-il donc dans cette vie de si agréable? Les plaisirs des sens? Laissons-les aux animaux. La faveur populaire? Elle passe comme le vent. Les richesses? Elles ne nous suivent pas après la mort. La beauté? La mort et la vieillesse la flétrissent2. Quand le temps a passé, qu'importe que nous ayons vécu longtemps ou non? Ici vient une comparaison très bien développée, dont l'idée a été prise à Cicéron, mais qui vaut la peine d'être citée : c'est la comparaison de la vie humaine
1. Quid misero prodest mihi tôt vixisse per annos? Quid laetos duxisse dies et tempora grata?
Cum quidquid placuit fugiens avexerit hora, JNec tamen abstulerit mentem excruciantia : nam cura Gaudia transierint, operum stat pœna superstes, Occultis plagis maie conscia pectora torquens.
2. Num formas décor? At senio morbove faliscit. Cf. De ornam. verbor., fig. XXIV, adjunclum :
Morbo vel senio forma? decus evacuatur.
Exstingunt speciem seu morbus sive senectus.
Exemple emprunté à Cicéron {Rhetor. ad Herenn., adjunctio) : « Deflorescil forma? dignitas aut morbo aut vetustate. — Aut morbo aut vetustate forma? dignitas efflorescit. »
avec celle des éphémères de l'Inde1. « Le dernier vers, dit l'abbé Gorini 2, est admirable par la pensée et par l'expression; il rappelle cette belle phrase de Bossuet (Vendredi de la quatrième semaine de Carême) : « Et que vous servira d'avoir tant écrit dans ce livre, d'en avoir rempli toutes les pages, puisqu'enfin une seule rature doit tout effacer; encore une rature laisserait-elle quelque trace, du moins d'elle-même, au lieu que ce dernier moment, qui effacera d'un seul trait toute votre vie, s'ira perdre lui-même avec tout le reste dans le gouffre du néant. »
Si le Créateur est sage, pourquoi a-t-il tout créé périssable? A quoi bon naître pour mourir, si naître et mourir sont tout, et si nous avons la même fin que les animaux? Mais le Créateur est sage, il est la
1. Bcsliolas nasci perhibent in fiumine Gange, Quaium niembra luto surgens aurora figurât, Sol oriens animât, facit hora secunda moveri, Terlia jam vegetis ludos saltusque ministrat; At postquam summo radians stat Phœbus in axe, Hœ quoque perfecto vires in corpore sislunt.
At simul Oceani radios sol mergit in undis, Vita brevis tenues pariter discedit in auras, Unius tantum spatio porrecla diei.
At non bis similes animalibus esse vidcmur, Quos brevilas vitœ, quantum vis longa, coarctat? Nam quidquid longum sub temporc dicitur ullo, Quo (cum) collatum, punctus brevis esse probalur; Imo, nec punctus, quoniam cum mille per annos Tempora transierint, stat punctus, at illa nibil sunt.
Cf. Cicéron, Tusculanes, I, 39 : « Aristoteles ait bestiolas quasdam nasci quse unum diem vivant. Ex his igi.ur, hora octava qua? mo;tua est provecla œtate mortua est... confer nostram longis-imum aetalcm cum a;t rnilale, in eadem propemodum brevitate qua illœ bestiola; reperietnur. »
2. Mélanges littéraires extraits des Pères latins, ouvrage posthume,
sagesse même, il n'a pas pu nous créer pour nous laisser périr ainsi entièrement : notre corps mourra, mais pas notre âme, car le Tout-Puissant a mis en nous deux principes différents pour que leur lutte procure soit la palme de la victoire, soit le supplice de la défaite. Afin que sa justice puisse s'exercer, il a fallu qu'il fasse un seul monde d'éléments différents, où chacun doit combattre comme dans le stade, et pendant que le genre humain, à travers le temps, approche de l'éternité, le Juge suprême prépare à tout homme sa peine ou sa récompense. Hélas! quels tourments m'attendent en ce jour de justice, dit le poète en terminant, moi qui ai suivi le mauvais chemin, et dont aucune vertu ne vient compenser les fautes! Si Dieu est seulement juste, je n'ai aucun espoir de pardon; mais il est en même temps clément, et je me confie à sa miséricorde. Qu'il me tienne compte de mes regrets, de mes larmes, de mes prières, comme le repentir de Pierre fit oublier qu'il avait renié son maître, comme celui du bon larron lui valut le paradis, comme, enfin, celui de beaucoup de saints leur mérita leur grâce. Fais donc, ô Père clément, que je mérite de reposer près de toi avec les élus; que ma bouche chante toujours ta gloire et que mes vers te confessent.
Ce deuxième chapitre est un des plus remarquables; le tableau des différents âges de l'homme et de leurs passions, quoique trop chargé de couleurs sombres, et la vie des éphémères de l'Inde sont bien présentés; dans la suite, Marbode devient moins clair, et, vers la fin, l'énumération des pécheurs sauvés par la miséricorde divine, énumération comme nous en avons déjà vu une dans la Vie
de Théophile, ralentit l'élan de sa prière. En écrivant ce chapitre, peut-être Marbode avait-il présent à l'esprit le début du Cathemerinon de Prudence; la pensée, au moins, s'en rapproche plus d'une fois l.
Si un attrait mystérieux présente sans cesse aux méditations- des philosophes cet abîme insondable du temps et de l'éternité, quel charme non moins puissant leur rappelle sans cesse cet autre problème, la femme? Voyez ces graves théologiens, ces évêques du moyen-âge, que d'anathèmes ne lancentils pas contre un sexe qu'ils accusent de tous les maux de l'humanité, et dont le nom seul a le privilège d'exciter leur colère. « La femme, dit Hildebert, chose fragile, constante seulement dans le crime, ne cesse jamais volontairement de faire le mal; la femme, flamme vorace, folie extrême, ennemi intime, apprend et enseigne tout ce qui peut nuire; elle croit avoir réussi quand elle peut être coupable; elle trouve honteux de ne rien faire de honteux2. » Les
1. Per quinquennia jam decem Ni fallor, fuimus : septimus insuper
Annum cardo rotat, dum fruimur sole volubili. Instat terminus et diem Vicinum senio jam Deus applicat, Quid nos utile tanti spatio temporis egimus? JEtas prima crepantibus
Flevit sub ferulis
JVum quid talia proderunt Carnis post obitum, vel bona vel mala, Quum jam quidquid id est quod fueram mors aboleverit? etc.