‹ Marbode, évèque de Rennes, sa vie et ses œuvres (1035-1123)Chapitre 72 sur 93 · His patet exemplis, patet et rationibus illis · texte numérisé non relu

His patet exemplis, patet et rationibus illis

Carminis in primo quas limine fïnximus hujus, Quod neque culpari mulier quia fœmina tantum, Nec quia vir tantum débet quis laude beari ; Sed magis in sexu vitium mutalur utroque, Et paiïter laudem virtus in utroque meretur.

(Beaug., c. 1603.)

Je doute que le texte de l'avant-dernier vers soit exact; au lieu de tatur, on attendrait culpatur, ou peut-être multatur. — E. E.

quelle personne certainement ne reprochera d'être exagérée. Mais rappelons - nous qu'au temps de Marbocle nous n'en sommes pas encore à l'époque où la femme, abaissée par la brutalité germanique, se relève sous la double influence des troubadours du Midi et des légendes celtiques de la Table-Ronde, reine de beauté, d'amour et de poésie. C'est encore l'humble servante, l'esclave pour le laïque, pour le clerc c'est l'Ève éternelle qui succombe et cherche à nous faire succomber. Si modéré qu'il soit, cet éloge de la femme mérite donc d'être remarqué.

Le cinquième chapitre est intitulé : De Senectute. On a dit de Cicéron qu'il avait su rendre la vieillesse aimable, et que la douce philosophie de son Caton donnait envie de vieillir. Marbode est de l'avis de l'écrivain romain; les années se sont accumulées sur sa tête, mais il ne le regrette pas ; les plaisirs de la jeunesse le laissent indifférent, il en trouve dans son âge avancé d'autres qu'il préfère. Il ne se dissimule pourtant pas combien de maux assiègent ou peuvent assiéger le malheureux vieillard ; il les énumère même avec une complaisance qui montre assez que, pour lui, i} en était personnellement exempt, et qu'il aimait à le faire constater, par une petite faiblesse de vieillard bien commune et bien excusable.

L'exposition de cette longue suite de maux, qui proviennent de la nature humaine elle-même quand elle prépare notre corps à la mort, comprend la moitié du poème. Rien n'y est oublié. Nous voyons successivement passer devant nos yeux les douleurs des membres et de tout le corps, le froid qui glace, la chaleur qui ne tourmente pas moins. Un nuage couvre la vue du vieillard, à peine peut-il recon-

naître le visage de ses serviteurs ; tel autre se plaindra de ses dents, il ne pourra broyer ses aliments, et sa voix ne sera qu'un balbutiement. D'autres encore ont perdu l'ouïe et l'odorat, et avec eux tous les agréments qui en résultent. Les vieillards sont lents dans leurs affaires et dans leurs discours, d'autant plus avides d'entasser des richesses qu'ils en jouiront moins longtemps. Ils craignent les dépenses et se font pauvres de peur de le devenir : eget ne possit egere. Pour eux, plus de plaisirs des sens, et, après avoir désiré arriver à la vieillesse, chacun se plaint d'y être parvenu :

Cumque senectutem cupiant omnes adipisci, Accusant omnes et detestantur adeptam.

Dans la première partie du chapitre, dans la description des infirmités de la vieillesse, description réaliste d'un goût souvent douteux, Marbode n'avait suivi, de près au moins, aucun guide. Juvénal avait bien (Satire X, 188, sq.) traité un peu le même sujet; mais Févêque de Rennes ne lui a rien emprunté. Ici, au contraire, nous voyons une imitation de Cicéron : « Quam ut adipiscantur omnes optant, eamdem accusant adepti. » (De Senect., II, 4.) Dans toute la suite du poème, le souvenir du philosophe latin se fera ainsi directement sentir.

Quant à moi, poursuit Marbode, j'aime les présents qu'apporte une longue existence. Je n'en nie pas les inconvénients; mais la jeunesse, elle aussi, n'en a-t-elle pas beaucoup? J'aime la vieillesse, parce qu'elle sait repousser les mouvements honteux et conserver le corps pur, et parce qu'elle est prudente,

amie du repos. Sa gravité a remplacé la légèreté de la jeunesse, ses sages conseils évitent les malheurs publics et ramènent la paix. Voilà pourquoi je l'aime, et non à cause de son avarice qui lui fait garder pour la mort les biens nécessaires à la vie. Si elle a ses défauts et ses désagréments, je ne l'en blâme pas, pas plus que je ne blâme l'enfant de ne pouvoir se servir de ses propres forces ou de ne pas avoir celles d'un homme : chaque âge a ses qualités.

On reproche au temps de faire perdre la mémoire; c'est moins, je crois, la faute des années que celle d'un esprit qui n'a pas été bien cultivé 1 ; une vieillesse languissante, sans sagesse, ennuyeuse, est le fruit d'une jeunesse luxurieuse et paresseuse.

1. ... Senis obscurat fallax oblivio mentem... Hoc reor aetalis non culpa deflcientis, Sed magis incultœ vilio contingere mentis.

(Beaug., c. 1604.)

Cf. Cicéron : « At memoria minuitur; credo, nisi eam exerceas aut si sis natura tardior. » (VII, 22.) De même, cf. :

An non desipit is qui quo brevior via restât

Hoc plus sollicitus graviora viatica tollit. (Ibid.)

Cicéron : « Potest enim quidquam esse absurdius, quam quo minus viœ restât, eo plus viatici quaerere? » (XVIII, 66.)

Ergo voluptates aufert maturior aetas. (Ibid.)

Cicéron : « Sequitnr tertia vituperatio senectutis, quod eam carere dicunt voluptatibus. » (XII, 41.)

In quaestum cupidi, quœsita tenaciter abdunt. (Ibid.)

Cicéron : « Si quaerimus, etiam avari. » (XVIII, 66.) — Cf. Horace et le deuxième chapitre de Marbode.

'Jucundos clarosque senes florere yidemus. (Ibid.) Y. dans Cicéron les exemples de ces vieillards. (VII, 22, etc.)

Mais ceux qui ont passé leurs premières années dans des études honnêtes ont une vieillesse florissante et gaie, et racontent également, d'une mémoire sûre et d'une langue diserte, leurs actions récentes et leurs actions d'autrefois. Au contraire, nous voyons certains jeunes gens se souvenir à peine aujourd'hui de ce qu'ils ont fait hier. Par conséquent, l'excès nuit à tout âge, et la modération sert toujours. Autrefois, beaucoup de mes condisciples me reprochaient de ne pas imiter leur vie légère; combien d'entre eux, aujourd'hui, traînent une malheureuse vieillesse : un esprit affaissé, un corps aux sens émoussés, est le témoignage de leurs anciens excès. Mais, moi, je recueille les doux fruits de mes études; je puis lire, méditer, écrire, instruire par d'utiles paroles. Tout cela me rend la vieillesse heureuse, et, si je n'ai plus la force du corps, la force de mon esprit ne fait que croître avec le temps. L'âge ne m'attire pas le mépris, mais, au contraire, le respect pour mes cheveux blancs. Aussi je ne cesserai de remercier le Créateur, qui m'a conduit jusqu'à la vieillesse. Que les jeunes gens s'amusent aux promenades, à la chasse, aux fêtes; moi, méditer ainsi fait mon bonheur.

Il y a dans ce poème une bonhomie paternelle bien faite pour attirer à l'auteur la sympathie de tous. Ce vieillard qui nous apprend par quel moyen il a su conserver intactes ses facultés est un exemple de ce que peut une sage conduite. La pensée dominante est la même que dans Cicéron : Ce n'est pas l'âge, c'est le caractère de chacun qui fait les misères de la vieillesse; un vieillard peut être heureux, comme

un jeune homme peut être malheureux et insupportable1.

Le sixième chapitre, du destin et de la naissance, De fato et genesi, nous transporte dans le domaine de l'astrologie. L'astrologie était alors fort répandue. Nous voyons, par exemple, dans Orderic Vital, l'évêque de Lisieux, Gislebert, prédire, d'après l'examen des astres, de grandes émigrations de peuples. Au contraire, l'auteur du Mathematicus, que Beaugendre publie dans les œuvres d'Hildebert, et que certains manuscrits attribuent à Bernard de Chartres, fait de l'astrologie un sujet de raillerie. Qu'en pensait Marbode? Le Lapidaire nous l'a montré assez crédule; mais quand il s'agit de l'influence des astres sur la destinée humaine, sa crédulité se trouvait en opposition avec ses croyances de chrétien, et il ne pouvait sacrifier la liberté humaine au hasard des signes célestes.

L'opinion du vulgaire, dit-il, et même celle de beaucoup de savants en renom, veut que l'influence des astres sur notre naissance soit telle que notre conduite en découle fatalement. Sept astres, selon eux, passent d'un cours rétrograde à travers douze signes à des intervalles fixes, nous donnant, par leur association, par leurs diverses combinaisons, tous nos bonheurs et tous nos malheurs futurs. Et ce ne sont pas seulement nos destinées, mais encore nos mœurs qui seraient ainsi influencées. Qu'un enfant

1. « Omnium istius modi querelarum in moribus est culpa, non in aetate; moderati enim et nec difficiles, nec inhumani senes tolerabilem agunt senectutem, importunitas autem et inhumanitas omni œtate molesta est. » (Gicéron, III, 7.)

naisse quand Mars et Vénus sont dans certaines relations entre eux et avec le soleil, il sera forcément adultère, incestueux, comme les poètes nous le racontent de Mars et de Vénus. Mars et Saturne rendront l'enfant audacieux, homicide, voleur, plein de passions. Vénus jointe à Jupiter lui donnera toutes les joies, pourvu qu'aucune influence maligne ne s'y oppose. C'est pourquoi Virgile raconte que Jupiter embrassant sa fille d'un visage serein dissipe tous les nuages1. Mars excite les guerres; c'est pourquoi on l'en a fait dieu. Saturne est l'astre le plus redoutable. Mercure et la Lune se partagent la vie humaine, donnant aux uns le gain ou la perte, la santé ou la maladie; aux autres toutes les vertus ou tous les vices, la pauvreté ou la richesse. Voilà ce que je me souviens d'avoir lu autrefois chez les astrologues, voilà ce qu'ils défendent au moyen de faibles raisons, et ce que je ne crois pas. Car j'affirme que ma constellation a menti dans ce qu'elle m'annonçait, comme je l'ai reconnu autrefois en me livrant à cette étude. Mais on pourrait croire que je me trompe, et que ma constellation était très difficile à expliquer; aussi je vais réfuter les astrologues par des raisons connues de tous. S'il en était ainsi qu'ils disent, qui s'inquiéterait d'éviter le crime? On en rejetterait la faute sur son astre! Alors, à quoi bon

1. Unde Maro memorat quod Jupiter oscula natœ Prœlibans vultu lœvum fuget omne sereno.

(Beaug., c. 1605.)

Ce n'est pas tout à fait ce que dit Virgile :

Olli subridens hominum sator atque Deorum, Vultu quo cœlum tempestalesque serenat, Oscula libavit natœ.

(Énéide, I, 254, sq.)

les jugements, les châtiments et les récompenses? Mais si la crainte d'être puni ne retient plus ceux qui méditent le mal, voyez comme la porte est ouverte à tous les crimes, au vol, au sacrilège, au parjure, à l'adultère, devenus permis. Or, s'il n'est plus juste d'appliquer de peine ou de récompense, l'espoir et la crainte vont disparaître, plus de paradis ni d'enfer, plus de libre-arbitre, rien que la fatalité! Ainsi les lois sont vaines, le droit est vain, la vertu, les temples, la prière, tout ce qui soulage les malheureux, tout cela est inutile. Mais si l'on veut une autre preuve, il y a un peuple, les Brahmanes et les Sères, qui va nous la donner. Chez eux, jamais de discorde, jamais d'incendies, de parjures, d'homicides. Vénus et Mars n'ont-ils donc pas d'influence sur eux, ou bien aucun des enfants de ce pays ne naît-il sous leurs signes? Dans d'autres contrées, les hommes, au contraire, vivent de pillage; le meurtre et tous les crimes sont pour eux chose habituelle. N'y a-t-il donc pas pour eux d'astres favorables, ou bien personne ne naît-il sous ces astres? Et les Juifs? Le huitième jour après leur naissance, tous sont circoncis. Naissent-ils donc tous sous le signe de Mars sanglant qui fait couler le sang des enfants? Donc, c'est à notre volonté, ce n'est pas aux astres que nous obéissons. Il est évident qu'on voit souvent la volonté hésiter et changer par crainte ou par espoir. Nous voyons vivre dans une heureuse paix les peuples habitués à respecter des rois justes et sages; c'est donc la crainte des lois, et non les astres, qui dirige leur conduite. Mais quand la puissance royale est livrée au vice, quand les lois n'arrêtent plus les méchants, alors vous verrez se pro-

duire les meurtres, les brigandages, les adultères. Voilà ce que j'ai cru devoir écrire contre la genèse; et cependant il y a un destin; mais ce destin, c'est la parole du Père qui doit diriger l'univers. Avec elle, je puis faire de ma liberté ce que je veux, être bon ou mauvais, sans l'influence d'aucun astre. Aussi, si la raison et la volonté se trouvent réunies, je serai heureux, sous le signe de la Croix : c'est là la genèse de tous les vrais chrétiens.

On voit que Marbocle soutient sa thèse avec habileté. Il semble avoir connu à fond les théories de l'astrologie; en mettant en face d'elles le dogme de la liberté humaine, il était sûr de les renverser. Ses arguments sont donc bien choisis, au fond, quoique assez singuliers quelquefois dans les détails; mais, s'il avait été plus au courant des choses de l'Orient qu'on ne l'était de son temps, il eût eu moins de confiance dans la sagesse et la vertu sans mélange qu'il prête aux habitants de l'Inde et de la Chine. Depuis l'âge d'or, hélas! le peuple qu'il dépeint ainsi n'existe plus.

Le septième chapitre traite de la volupté. C'est une critique des doctrines auxquelles on a attaché le nom d'Épicure.

La Grèce, dit Marbocle, a eu différents philosophes, suivant chacun son système et condamnant ceux des autres; ils les ont développés avec plus de subtilité que de vérité et se sont fait des sectateurs. Un des principaux, c'est Epicure, qui regarde la volupté comme le souverain bien et demande à vivre sans soucis, puisqu'après la mort, dit-il, il n'y a plus rien. Ses disciples sont nombreux; ils remplissent les villes et les bourgs; moi-même je n'hésiterais pas à

me ranger parmi eux si la volupté devait nous donner un plaisir qui dure toujours; mais si, au contraire, elle affaiblit le corps et débilite l'intelligence, ma raison m'oblige à la fuir. Ce plaisir, qu'il faut d'abord chercher avec soin, voyons si c'est bien le bonheur. Supposons réuni tout ce qui charme l'épicurien : des mets délicieux, un spectacle agréable, tout ce qui peut flatter les sens. Allons, esclave, prépare les larges lits du triclinium, orne la maison de rideaux et de tapis, jonche le parquet de fleurs embaumées; que le prince lui-même brille de pierreries et de pourpre; que tous les convives, et jusqu'aux serviteurs soient élégamment vêtus. Que l'on apporte les mets les plus appétissants, les vins les plus renommés, et pour qu'aucun sens ne reste sans satisfaction, que la lyre, la flûte, les chants s'entremêlent, que les parfums du nard et du baume remplissent toute la maison. Est-ce là le bonheur? Non, car tout cela ne dure pas; celui qui en profite craint au même moment de le perdre et n'en jouit pas tranquille. Sera-t-il plus heureux, enseveli dans le vin et le sommeil, ne désirant et ne craignant plus rien? Mais alors il n'est plus capable de sentir son bonheur, et, s'il n'est heureux que pendant son sommeil, dormira-t-il toujours, pour éviter d'être malheureux dans ses veilles? Et n'est-ce pas quelque chose de ridicule et de honteux qu'un corps chargé de vin, dont l'estomac ne peut plus digérer, dont le poumon est haletant, et dont le cerveau repousse les tempes? Est-on heureux en cet état? Et combien de maux engendre la volupté! Les nerfs, les veines, les membres, tout s'en ressent. Elle abrège la vie, elle éteint le flambeau de l'intelligence; rien ne peut plus ré-

veiller les sens engourdis. Au contraire, la sobriété et la tempérance conservent aux sens leur vivacité, et au corps sa vigueur naturelle; elles donnent de doux sommeils, elles excitent l'intelligence et prolongent la vie. Quelle place reste-t-il pour la vertu là où règne la volupté? Peut-on être avec elle juste, prudent, fort? C'est la volupté qui fait convoiter à l'assassin les dépouilles de sa victime, et désirer aux enfants la succession de leurs parents. La volupté est cause de tous les crimes; ce n'est par conséquent pas le souverain bien, ni même un bien médiocre, car le bien ne peut être en désaccord avec lui-même comme les vices peuvent l'être entre eux. La volupté est le plus grand mal, puisqu'elle détruit toute apparence de vertu et favorise le vice. Rejetez donc les doctrines insensées d'Épicure si vous voulez vivre heureux; méprisez des plaisirs ennemis de la philosophie, à moins que vous n'aimiez mieux faire partie du troupeau des pourceaux d'Épicure.

Ce chapitre nous offre peu de chose à remarquer. Nous avions déjà vu ailleurs l'éloge de la tempérance; quant aux arguments contre Épicure, ils présentent quelque chose d'excessif qui, malgré la bonté de la cause, peut nuire à leur effet.

C'est toujours avec plaisir que Marbode retrouve pour lui servir de guide le maître qu'il imitait dans les Ornements des mots et dont il se souvenait en parlant de la vieillesse. Consacrant son huitième chapitre à la vraie amitié, il ne pouvait manquer de faire au philosophe romain cle fréquents emprunts.

Ce que c'est que l'amitié entre les gens de bien, dit Marbode, combien elle a des fruits suaves, je ne saurais l'exprimer convenablement; j'essaierai ce^

pendant de le faire comprendre. Certains philosophes ont prétendu que le sage devait se contenter de s'aimer soi-même, sans accepter le fardeau d'une liaison qui lui causerait des soucis si son ami était malheureux. Cette théorie est exécrable et contraire à la nature, qui nous lie par l'amour de nos enfants, de nos parents, et par le nœud conjugal. L'échange de bons offices s'étend à toute une ville, tout un peuple, et garde dans les mêmes sentiments ceux qui habitent ensemble. Cette force agit jusque sur les animaux et réunit ceux d'une seule espèce. Ils se trompent donc, ceux qui prétendent que l'amitié est contraire à la philosophie. Qu'y a-t-il de plus sage que de se réjouir avec un ami du bien qui lui arrive, d'être touché de ses malheurs, de l'aider de ses ressources et de ses conseils? L'un prête à l'autre ce qui lui manque, et tous deux réunis supportent avec plus de force le poids de la vertu. Ce sont deux personnes qui n'en font qu'une seule; chacune peut se contempler elle-même dans son ami. Éloigné, l'ami est présent; pauvre, il est riche; malade, il est bien portant, et même il se survit après la mort. Qu'y a-t-il de plus agréable que d'avoir un compagnon, heureux de vos joies, souffrant de vos peines, vous encourageant dans le désespoir? Ayez tous les dons de la fortune, sans un ami vous serez malheureux. Il faut donc avoir des amis que nous attache l'échange de services rendus avec empressement, et ceux qui ne le croient pas ont un sort vraiment à plaindre.

C'est un ennemi du genre humain, celui qui n'aime que soi et ne s'efforce d'être utile à personne; les brigands valent mieux que lui, car la communauté des

crimes les unit entre eux. Il est semblable à un tronc ou à une pierre. Mais si nous devons étendre nos services autant que possible, il faut cependant prendre garde aux flatteurs qui simulent l'amitié. Ils sont nombreux, et c'est l'intérêt qui les guide. Ce n'est pas vous, ce sont vos biens qu'ils aiment. Compagnons de la fortune, amis de la prospérité, ils demeurent tant qu'elle dure et disparaissent avec elle. Mais ceux-là que nous ont attachés une vertu et des mœurs semblables aux nôtres, ceux qui nous aiment pour nous-mêmes, ayons tout en commun avec eux, faisons avec eux une alliance p3rpétuelle. On les reconnaîtra à ce qu'ils ne demandent jamais rien de honteux, ou, étant priés de faire quelque chose de tel, ne le font pas.

Le sage devra donc choisir ses amis. On n'achète pas un cheval sans l'avoir bien examiné; n'est-il pas plus nécessaire d'étudier d'avance l'ami auquel nous nous confierons? Choisissons-le grave, juste, fidèle, préférant l'honnête à Futile; alors nous pourrons lui ouvrir notre cœur, et il nous y verra semblables à lui; car si nous ne sommes pas vertueux, la discorde viendra nous troubler. L'amitié des méchants est toujours chancelante, et des vices opposés ne peuvent pas s'accorder. L'alliance des bons peut donc seule s'appeler amitié; celle des méchants n'est que fiction ou conspiration. Mais nous pouvons nous être trompés, ou bien ceux qui nous aimaient peuvent changer; la fortune, par exemple, peut les rendre orgueilleux. Ne les repoussons pas brusquement; employons d'abord des conseils, au besoin des réprimandes sévères, et si tout est inutile, alors seulement séparons-nous, mais de manière à paraître

découdre et non déchirer notre alliance. N'attaquons pas tout à coup notre ancien ami, car la haine dans ce cas est odieuse. Mais si sa faute est grave, trouble la paix publique et menace notre vie ou notre honneur, il faudra bien le repousser par la force. Une amitié constante est la meilleure des choses, mais bien peu sont toujours fidèles. Il nous faut supporter les amis douteux sans leur ressembler dans leur infidélité ou leur méchanceté ; mieux vaut par notre propre exemple les ramener doucement au bien, car quel charme aurait la vie si nous nous trouvions sans un seul ami fidèle? On voit tout le prix de la vraie amitié, de celle dont nous aimons jusqu'à l'ombre. Ceux que la vertu a réunis, la vertu les retient ensemble. Après Dieu, c'est la vertu qu'il faut le plus aimer; mais après Dieu et la vertu, rien ne vaut l'amitié.

Si l'on voulait retrancher du poème de Marbode tout ce qui appartient à Cicéron, il en resterait bien peu de chose. Mais tandis que Cicéron a traité avec ampleur son sujet dans tous les développements qu'il comporte, Marbode, suivant son habitude, demeure toujours superficiel et s'en tient aux grandes lignes générales sans pénétrer vigoureusement dans le cœur même de son sujet. L'élévation de la pensée de son maître, la pureté de sa morale, étaient pour l'évêque chrétien un digne modèle, et il l'a suivi dans la mesure de ses forces. Mais tout rapprochement entre un écrivain, si bien cloué qu'il soit, et Cicéron, au point de vue du style, est bien dangereux! « Virtus, virtus, inquam, et conciliât amicitias et conservât. » « Vos autem hortor ut ita virtutem locetis sine qua amicitia esse non potest, ut, ea excepta, nihil

prœstabilius esse putetis1. » Comme cette vivacité de style se perd dans les vers du poète, malgré leur mérite :

Sed quorum virtus animos sibi conciliavit, Virtutis studium veros conservât amicos, Quam Deus in primis post se jubet esse colendam, Et sine qua verus nunquam reperitur amicus. Obtinet ergo locum Deitas super omnia primum, Proxima stat virtus, post quam numeretur amicus, Quo melius post illa duo nihil esse putamus2.

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