XXI
On pourrait ajouter bien d'autres comparaisons.
beaucoup de ses lecteurs. Nous remarquerons clans son poème un véritable épisode emprunté à l'histoire ancienne et bien développé, celui de Damoclès; c'est le seul exemple de ce genre que nous offrent les œuvres de Marbocle. Nous retrouverons aussi le tableau des différents âges de l'homme, que nous avons vu dans un autre chapitre.
Tout le monde, dit l'auteur, déteste la mort, qui, selon les ignorants, nous fait perdre avec la vie tous les biens de l'existence, et rend notre corps semblable à celui des animaux. La crainte de la mort est comme cette épée suspendue sur la tête des rois et qui leur enlève tout bonheur, comme l'éprouva Damoclès chez le tyran de Sicile. Il vantait le sort de son maître, l'or, les vêtements de prix, les festins, la foule des courtisans. Eh bien, lui dit le tyran, si tu veux, fais l'épreuve de toute cette puissance, échangeons tous deux nos conditions. Voilà Damoclès sur le trône; une table est préparée, les courtisans l'entourent; le roi lui-même, devenu son serviteur, lui obéit. Damoclès était heureux, quand tout à coup il voit une épée suspendue au-dessus de sa tête par un fil, et menaçant de lui ouvrir le crâne clans sa chute. Connaissant alors les terreurs des rois, il s'élance hors du trône en maudissant les périls qui accompagnent la fortune. C'est sans raison que l'on considère comme un dommage la fin d'une vie fragile, car pourquoi blâmer ce qui est clans l'ordre de la nature? Se plaint-on de voir la nuit succéder au jour, l'automne et l'hiver à l'été? Les âges de l'homme se suivent, et la mort succède à la vieillesse comme la vieillesse elle-même avait succédé à l'âge mûr. Condamner la mort, c'est condamner la naissance
qui nous y conduit. C'est comme une tragédie composée par un poète habile, quand elle est finie, il ne reste plus qu'à applaudir. Chaque période de la vie a un terme, comme une mort; la dernière pourraitelle seule en manquer, quand tout notre corps est fatigué et qu'une continuation de vie serait pénible? Il est préférable pour le vieillard de mourir que de ne pas mourir. Et combien de gens meurent avant d'avoir atteint la vieillesse, enlevant ainsi au vieillard tout sujet de plainte. Il vaut mieux se réjouir de voir abréger ce qui nous reste de misère à passer. La mort seule nous délivre de la crainte de la mort et de tous les maux; pourquoi donc la regarder comme un mal? Est-ce parce qu'ensuite les coupables seront punis? C'est la faute de leur vie, et non la faute de la mort. Enfin, si comme nous le dit le plus sage des rois, tout retourne à son origine, comment se plaindre de ce que le corps, né de la terre, retourne à la terre? Si la peur de la mort n'arrêtait pas les desseins criminels, il n'y aurait plus de paix pour le monde. La mort ne nuit donc pas; au juste, elle fait avoir sa récompense entière, au méchant, elle sert encore en lui donnant la crainte du châtiment.
. Le dixième et dernier chapitre, enfin, est intitulé : De la, résurrection des corps; il fait suite au chapitre de la mort, comme celui-ci au chapitre de la vieillesse. C'est la démonstration de la Résurrection tirée des exemples de l'Évangile, des images que nous offre la nature, et de quelques raisonnements. Les anciens sages n'ont pas connu, malgré toute leur science, que nos corps devaient ressusciter un jour, comme nous l'enseignent la foi et le témoignage du Christ.
Lui-même, le premier, le Christ est ressuscité, et, pour que personne ne nie que l'âme et le corps peuvent être une seconde fois réunis comme ils l'ont été une première, pendant qu'il demeurait parmi nous, il a rappelé des morts à la vie : le fils de la veuve, Lazare, et d'autres encore. C'est là l'espoir et la consolation dans les travaux de la vie, c'est ce qui nous enlève la crainte de la mort, et montre que l'homme, image de Dieu, n'a pas été créé pour finir comme une vile poussière. Les saints prophètes nous l'ont appris; Job, voyant l'avenir, espérait dans la résurrection; Paul, ravi au ciel, nous l'affirme. Comment hésiter à y croire, puisque les Livres Saints nous l'enseignent? La nature nous en offre à chaque instant l'image. On s'éveille du sommeil comme de la mort; le soleil, se levant le matin, est une image de la résurrection. L'été rend aux arbres dépouillés par l'hiver une vie nouvelle; les grains jetés dans les sillons et recouverts de terre poussent, comme sortant du tombeau, et récompensent les efforts du laboureur. Comment se ferait-il que l'homme, image clu Créateur, pérît sans espoir de résurrection? Quoi! le monde durerait pendant des siècles, et moi je périrais! Dieu, en nous donnant un corps pour suppléer aux vides qu'a faits dans le ciel la chute des anges, s'est-il trompé? ou bien a-t-il changé d'avis? Ce serait indigne de sa sagesse et de sa puissance. Nous n'avons donc aucune raison de douter de la résurrection.
Marbode, clans ce chapitre, s'est inspiré de saint Augustin (Sermo CCCLXI), qui nous montre les mêmes images de la résurrection : Tous les jours, le sommeil et le réveil, « dormire, morti simile est,
evigilare resurrectioni simile est; » chaque mois, les phases de la lune, « luna per omnes menses nascitur, crescit, perficitur, minuitur, consumitur, innovatur; » à chaque saison, les changements de la végétation, « hiems est, certe nunc arbores arentibus similes, verno tempwe virescunt. » Et l'éloquent prédicateur s'écrie : « Ergo annus redit in tempore, et homines, facti ad imaginera Dei, cum mortui fuerint, interibunt? » Ces comparaisons sont, du reste, familières aux Pères de l'Église l.
Tels sont les Dix Chapitres de Marbode, qu'Ampère appelle « un essai sur l'homme. » Dans leur ensemble, c'est son meilleur ouvrage; pris chacun en particulier, leur valeur est inégale et leur intérêt très variable. Il ne faut pas y chercher des pensées bien profondes, rien de personnel; mais on y trouve l'aisance, la clarté des raisonnements, quelle qu'en puisse être l'importance, la facilité du style, un peu traînant parfois, mais assez correct; la pureté de la versification. Quelquefois la philosophie fait tort à la poésie, et le scholastique ergo, avec ses deux syllabes sèches et tranchantes, nuit à l'effet général. Bien que Marbode se laisse aller ici plus qu'ailleurs à ses propres réflexions, il ne peut résister à l'habitude de chercher de temps en temps un guide, et c'est de Cicéron qu'il s'inspire de préférence. Quant a sa morale, inutile de dire qu'elle est toujours digne d'un évêque.
On peut rapprocher, pour le fond et pour la forme, de la série de ces dix petits poèmes celui qui porte pour titre : Sermo de vitiis et virtutibus, où le poète
l. Cf. Tertullien, De resurreetione carnis, etc.
vante les avantages cle la solitude. Mais la date doit en être bien antérieure à celle des Dix Chapitres, si nous en croyons Marbode sur parole. Il nous dit, en effet, qu'il a l'habitude d'aller à la maison de campagne de son oncle pour s'éloigner du tumulte de la ville; cet oncle devait sans doute habiter aux environs d'Angers, et les vers de Marbode ne peuvent se rapporter qu'à son séjour dans cette ville. L'amour de la campagne est toujours de bon augure chez un poète : 0 rus, quando ego te aspiciam! L'ouvrage médité clans le silence des grands bois aura plus de maturité que les produits trop hâtifs des cités; la nature laissera quelque chose cle son empreinte clans les vers composés en la contemplant. Malheureusement, le professeur, l'archidiacre, l'évêque eut toujours bien rarement des loisirs; la ville le retenait malgré lui, lui imposant ses devoirs et ses luttes continuelles. Mais aussi quelle satisfaction quand il pouvait venir chercher clans la maison cle son oncle un repos cle quelques instants ! Ce qui l'y attirait, ce n'était pas le charme de la nature, si belle cependant en Anjou, c'était la possibilité cle se livrer enfin en paix à ses méditations, de se concentrer en luimême, calme, impassible et voyant par l'imagination, comme le sage cle Lucrèce du haut cle la citadelle que lui élève la science, toutes les misères, toutes les intrigues de l'humanité, le riche craignant de perdre ce qu'il possède, le pauvre avide d'acquérir, et à tous il adresse de prudents conseils.