DERNIÈRES ŒUVRES DE MARBODE
Nous approchons des derniers moments de Marbode; pour en finir d'abord avec ses œuvres, il nous reste à parler cle deux Vies cle saints en prose, des épitres en vers, et de quelques poésies.
Les deux Vies de saints sont celles de saint Magnobode ou Maimboeuf, évêque d'Angers, et de saint \ Gautier, abbé d'Esterp, en Limousin.
1. « Marbodus quoque Redonensis episcopus, senio confectus, oblutu orbatus oeulorum, sed virtute animi, subtilitate ingenii, salubri consilio, consumrnata sapienlia fulciens infinnitatem corporis, consecravit allarc quod est in dextro membro ecclcsiae, ad norncn et honorent sanctorurn Pétri et Pauli et omnium apostolorum. » (Gesta ejnscopor. Cenom.an.ens., dans Mabillon, Analectorum, t. III, p. 303 sq. — Patrolog. de Migne, t. CLXXI, C- 98.)
Pitsée, au milieu de bien d'autres erreurs, prétend que Marbode avait écrit la Vie de saint Magnobode en français, et que c'est un certain Pascal Robin qui l'a traduite en latin. Cette assertion ne repose sur aucun fondement; la Vie de saint Magnobode a été écrite par Marbode en latin, pour abréger et reproduire dans un style plus élégant une biographie composée par un auteur antérieur. Son origine est donc celle de plusieurs ouvrages du même genre.
Magnobode était né en Anjou sous le règne de Lothaire, fils de Chilpéric l. Comme saint Lézin, il eut lui aussi une enfance remarquable par son application à l'étude, et la rapidité de ses progrès dans les sciences humaines. Mais ses progrès dans la vertu n'étaient pas moins admirables; aussi Lézin l'élevat-il au sacerdoce et lui confia-t-il la direction du monastère de Colonete, où son exemple, sa science et son éloquence étaient alors nécessaires. Plus tard, Lézin l'envoya à Rome demander des reliques de saint Jean- Baptiste, auquel il voulait dédier une église. Magnobode s'attira beaucoup d'honneur dans sa mission, et revint chargé des bénédictions et des vœux du Saint-Père. Enfin, Lézin étant mort, il fut choisi pour le remplacer sur le siège épiscopal d'Angers. Deux prêtres seulement, par ambition et jalousie, se montrèrent hostiles à son élection, mais la volonté de Dieu devint manifeste : tous deux perdirent l'œil droit. La vie de Magnobode fut dès lors celle du plus saint évêque, veillant sans cesse sur son troupeau, prêchant partout, pleurant avec les malheureux, nourrissant les pauvres et s'oubliant
1. C'est-à-dire sous le règne de Clotaire II (584-628). — F. R.
pour les servir. Aussi Dieu lui accorda le don des miracles, pour ramener ainsi à lui ceux qui résisteraient à l'exemple de tant de vertus. Magnobode fut enseveli dans l'église Saint-Saturnin, qu'il avait fait construire; un nouveau miracle signala ses funérailles : les fers tombèrent d'eux - mêmes à deux captifs qui s'étaient approchés de son cercueil.
Marbode termine par une formule identique à celle qu'il emploie à la fin de la Vie de saint Lézin, et par laquelle il nous apprend quelles prières il demandait •en échange de son travail. Beaugendre a publié, d'après Mabillon, la Vie de saint Magnobode, écrite par un anonyme, et qui a servi de base à celle de Marbode. En comparant les deux ouvrages, on voit toute la supériorité de l'évêque de Rennes. Il n'a fait que suivre son devancier pour le fond, mais, pour la forme, la prolixité et l'ennui résultant d'un style incorrect ont disparu devant la concision et l'agréable élégance de sa plume.
La Vie de saint Gautier a été publiée par les Bollandistes (11 mai); elle se trouvait dans un manuscrit avec d'autres oeuvres cle Marbode, mais ne portait pas son nom. Le prologue est trop bien dans le genre de notre auteur pour que l'attribution en paraisse douteuse. L'écrivain nous apprend qu'il s'est servi d'une Vie antérieure et se livre à quelques considérations, comme nous en avons déjà rencontré plusieurs fois, sur le style que doit avoir ce genre d'ouvrage. Sans doute, Marbode n'avait pas seul la spécialité de corriger les Vies de saints composées par d'autres; mais quand, dans une Vie ainsi corrigée, on retrouve l'expression de ces idées littéraires
qui lui étaient familières, on peut y reconnaître son empreinte.
Gautier était pour Marbode un contemporain; il était mort en 1070, et on commença à célébrer sa fête à l'abbaye d'Esterp en 1091. L'ouvrage est divisé en trois chapitres. Dans le premier, l'auteur parle de l'origine de Gautier, cle ses études dans la vertu et dans les sciences, enfin de son arrivée à Esterp, clans le Limousin. Gautier était d'une illustre famille d'Aquitaine, et des prodiges avaient signalé sa naissance. Bien qu'il n'ait pas échappé plus que les autres enfants à la férule de ses maîtres, ses jeunes années furent marquées par des progrès étonnants dans le bien. Le second chapitre raconte son voyage à Jérusalem et les miracles qu'il opéra en route. Ce fut le désir de visiter les lieux saints qui l'amena en Palestine. Dans l'Adriatique, une tempête mit pendant trois jours en danger sa vie et celle de ses compagnons. Ayant débarqué dans un lieu désert, comme il se trouvait sans vivres, un oiseau vint déposer à ses pieds un poisson immense, et le nourrit ainsi, comme un autre Elie. Ailleurs, en frappant la terre cle son bâton, il en fît jaillir une source; d'autres miracles, enfin, vinrent encore prouver l'amour de Dieu pour lui. Le troisième et dernier chapitre raconte comment il dirigea l'abbaye d'Esterp jusqu'à sa mort.
La correspondance devait tenir une grande place dans la vie de Marbode; éloigné cle ses élèves, il restait toujours cle cœur avec eux et ne perdait sans doute aucune occasion de le leur témoigner. Mais tandis que des lettres forment une partie considérable de l'oeuvre d'Hilclebert, de Geoffroy de Ven-
dôme ou d'Yves de Chartres, et que Baudry doit surtout sa réputation à ses épîtres en vers, il ne nous reste de Marbode, outre les quelques lettres que nous avons analysées, qu'une autre en prose, et quelques-unes, peu nombreuses, en vers. La première est adressée à Agénoris, servante du Christ, pour la féliciter d'avoir embrassé la vie religieuse. Marbode l'engage à persévérer dans sa vocation et la met en garde contre les tentations qui pourraient l'assaillir, contre tous les souvenirs du monde dans lequel elle a vécu; il l'exhorte, enfin, à la pratique des quatre grandes vertus : la prudence, la force, la tempérance et la justice. Une autre lettre a été publiée dans le Spicilège de d'Achéry, qui la considère comme écrite par Marbode à Hildebert. Beaugenclre, au contraire, la donne comme étant cl'Hildebert (1. III, 36) et adressée à Marbode. La confusion vient de ce que les noms ne sont indiqués que par leur initiale, et quand d'Achéry lit Marbodus, Beaugendre lit Marbodo. Les éditeurs n'avaient pas entre les mains le même manuscrit, et les copistes, se trouvant sans doute dans le même embarras, n'avaient pas mis au même cas les titres qui suivent les noms propres. Mais cette lettre est certainement d'Hildebert, comme l'admet l'abbé Bourassé, et non de Marbode. En effet, dans les six autres lettres que nous avons de l'évêque de Rennes, il se qualifie modestement de « minimus episcoporum ; » il est, au contraire, ici « Dei gratis, venerabilis Redonensis episcopus, » et, de plus, aucune d'elles ne se termine, comme celle-ci, par un valete un peu sec, dont se sert souvent Hildebert. Voici quel était le sujet de cette lettre : L'auteur avait été consulté sur la ques-
tion de savoir si deux époux ayant volontairement fait vœu de continence pouvaient être relevés de ce vœu; s'appuyant sur l'autorité de saint Augustin, il se prononce négativement.
Dans une de ses épîtres en vers, Marbode s'adresse à Samson, son ancien élève, devenu évêque de Winchester. La mer les sépare, la mer qui appartient aux poissons comme l'air est aux oiseaux et la terre aux autres animaux :
Noslra sed improbitas res it in illicitas,
écho bien affaibli d'Horace :
Gens humana ruit per vetitum nefas.
Marbode voudrait bien revoir celui qu'il aimait autrefois jeune homme, mais la vieillesse l'arrête, la mer lui fait peur. Samson, au contraire, habitué à traverser les flots, ne pourrait-il pas revenir dans son pays natal, dans sa ville de Bayeux, dont l'évêque est aussi un ami de Marbode, et où le vieux professeur irait le rejoindre?
Ailleurs, c'est Rivallon qu'il félicite de ses succès poétiques; une autre fois, c'est à son ami Gautier qu'il envoie sa Muse. Mais à la vue du poète sévère, la pauvrette s'effraie et retourne vers Marbode.
Ce n'est point un vilain, lui dit-elle bien vite,
Ce poète vers qui vous voulez m'envoyer;
Il n'a point pris pour lui, dans ces champs qu'il habile,
Ce qu'ils peuvent avoir de simple et de grossier.
Sous ses yeux, tout le jour, il tient ouvert un livre,
Et quand, après souper, les autres vont dormir,
Sans souci, tout entier à sa Muse il se livre, Et dicte ces beaux vers que lira l'avenir1.
Illusion de l'amitié! Que sont-ils devenus, ces beaux vers « legenda, futuris? » De ce poète, si grand dans l'estime de Marbode, nous connaissons simplement le nom, et encore uniquement par les vers de son ami. Dans une autre épître, Marbode compare ses propres vers à ceux d'Hildebert. Il croit faire un grand compliment à l'évêque du Mans en vantant sa brièveté, qui le rend intelligible aux seuls savants, et les détours sinueux de sa phrase, auxquels il n'a à opposer que la simplicité de son propre style. Pour nous, nous trouvons le compliment moins flatteur que ne le pensait Marbode; nous rappellerons à notre poète ce qu'il dit lui-même dans le premier des Dix Chapitres, et aux vers rapportés d'Hildebert nous préférerons la poésie de son ami, directo colle. A Odon, évêque et comte à la fois, il écrit simplement pour lui rappeler son amitié. En s'adressant à la duchesse Ermengarde, il a des paroles austères. Vous êtes belle, lui dit-il, on vous prendrait pour une déesse : credi potes uno deorum; mais votre beauté passera, la vieillesse et la mort viendront, tous vos serviteurs, tous vos trésors vous abandonneront. Mais votre amour pour le Christ, votre charité pour les pauvres, voilà ce qui vous rend précieuse à Dieu, ce que la vieillesse et la mort ne détruiront pas. Dans une autre lettre, enfin, Marbode fait longuement l'éloge de la reine d'Angleterre, dans des termes qui ne rappellent guère la gravité