‹ Marbode, évèque de Rennes, sa vie et ses œuvres (1035-1123)Chapitre 88 sur 93 · V. H. Pasquier, passim · texte numérisé non relu

V. H. Pasquier, passim

le martyre de saint Laurent et celui de la légion thébaine. Cette liste est inexacte et très incomplète ; ce sont cependant ces quelques mots qui ont servi à peu près de source unique pendant longtemps à ceux qui ont parlé de Marbode.

Après Sigebert, nous trouvons Giraldus Cambrensis, Gérald Barry, écrivain gallois, qui vivait à peu près de 1146 à 1220, et qui consacre à Marbode quelques mots d'éloge dans son Ecclesise spéculum. Puis pendant longtemps le nom du poète n'est plus prononcé; mais son Lapidaire et le Livre des Ornements des mots n'en restent pas moins entre les mains de tous, objets d'une estime qui ne savait trop sur quel nom se reporter. En 1497, le célèbre abbé de Spannheim, Trithème, dans son De ecclesiasticis scriptoribus, dit que Marbode était très versé dans les Saintes Ecritures, connaissant bien les auteurs anciens, érudit dans les belles-lettres et excellent auteur en prose et en vers. Ses ouvrages sont nombreux, ajoute-t-il, et donnent à leurs lecteurs non moins de plaisir que de profit : Scripsit utroque stylo non pauca volumina quse legentibus non minus placere possent quam prodesse. Mais de tous ces ouvrages il n'en cite que deux, le Cantique des Cantiques et la Passion de la légion thébaine, ajoutant simplement : et qusedam alia.

En 1524, parut la première édition complète des œuvres de Marbode; nous avons vu que déjà antérieurement, en 1511, le Livre des Pierres avait été imprimé à Vienne. Ce fut l^vêque de Rennes, Yves Mayeuc, qui, par un sentiment de piété envers son prédécesseur, fit recueillir ses ouvrages1. On réunit

1. Voici le titre de cette première édition : Incipit liber Marbodi, quon»

dans cette édition les hymnes sur Madeleine, trois prières à Dieu, une à la Vierge, des épigrammes, des lettres en vers, les poèmes sur Jonas, les Macchabées, les Passions de plusieurs saints, le Livre des Pierres, les Ornements des mots, les Dix Chapitres, quelques autres poésies, et six lettres en prose. En somme, cette édition contenait les œuvres poétiques les plus importantes et les plus authentiques, et bien que Beaugendre reproche aux éditeurs de n'avoir pas apporté beaucoup de critique dans Tordre adopté par eux, d'avoir même commis des fautes grossières, ils n'en avaient pas moins rendu un grand service au poète, menacé de tomber clans l'oubli. Dès 1696, Élie du Pin constatait que l'édition de Rennes était devenue très rare1. Peu d'années après, Beaugendre, malgré toutes ses recherches, n'en put trouver qu'un seul exemplaire, à la bibliothèque du collège Mazarin. En 1783, il y en avait un à la vente du marquis de la Vallière; en 1882, il s'en rencontrait également un (peut-être, vu la rareté de l'édition, était-ce le même?) à la vente du duc de Marlborough, en Angleterre ~.

dam nominatissimi praesulis Redonensis, scilicet hymni, liber de gemmis, et epistolœ VI. Impressurn Rhedonis... per Joannem Baudouyn, primum et unicurn calcographum et impressorem ejusdom civitatis, et qui tam ab anno citra... cura et soJicilatione Johannis Mare, bibliopole ejusdem civitatis adventavit, visusque et correctus per m agis t r am Radulphum lîesiel... finitque die sabbali vigesima prima mensis maii, anno Domini millésime» quingenlesimo vigesimo quarto ( 1-524). Petit in-4° de 41 1T. non chiffrés, à deux colonnes, en caractères gothiques. (J. Ch. Brunct, Manuel du libraire et de l'amateur de livres, 4e édit., 18^3.) — « Ce Jean Baudouyn qui prend ici le titre de premier et seul imprimeur de Rennes ignorait donc que Bellesculée et Josses avaient déjà imprimé dans cette ville, en 1484, les Coutumes de Bretagne, de format in-8°, et, en 1485, le Floret. » (Id.)

1. Histoire des controverses et des matières religieuses, xiie siècle, 2e volume, 1696.

2. L'exemplaire de La Vallière fut vendu 15 fr. (J. Ch. Brunet, l. c), celui

Pendant le xvie et le xvne siècle, un certain nombre d'auteurs, traitant surtout des écrivains ecclésiastiques ou, d'une manière plus générale, des poètes latins, consacrèrent à Marbode quelques phrases banales sur la sainteté de sa vie et son mérite littéraire. Ils ne semblent guère le connaître que par Sigebert, ou, pour quelques-uns, par l'édition de Rennes. Sixte de Sienne, Lilio Giraldi, Gessner, Possevinus, Vossius, etc., ne disent rien de remarquable; Balée et Pitsée, dans leurs courtes notices, entassent les inexactitudes. Vers la même époque, les historiens de l'Anjou, Hiret, Bourdigné, Cl. Ménard, etc., exaltaient le mérite de leur compatriote; ils y mettaient une sorte de point d'honneur, voulant prouver qu'à lui était due l'Université d'Angers, qui aurait été ainsi la première établie en France.

L'influence de Balée se fait sentir jusque chez Polycarpe Leyser et Fabricius, au milieu du xviii0 siècle, bien autrement sérieux que lui cependant, et mieux au courant des ouvrages de Marbode, mais qui, sur son autorité, le considèrent comme Anglais.

En 1708, Beaugendre publia son édition complète d'Hildebert et de Marbode.

Dom Antoine Beaugendre, bénédictin de la Congrégation de Saint-Maur, avait réuni à force de recherches les éléments d'une grande édition d'Hildebert; lui-même nous dit dans sa préface quelles raisons le déterminèrent à y ajouter les oeuvres de Marbode. Les progrès de la vieillesse et la rareté

du duc de Marlborough, en très mauvais état, 39 fr. Nous devons ce renseignement au savant bibliophile M. du Plessis-Villoulreys, qui met si obligeamment à la disposition des travailleurs sa précieuse bibliothèque angevine.

des manuscrits de Marbode rengageaient à s'en tenir là de son travail, et, comme il le dit ingénuement, on peut pardonner à un octogénaire le désir de se reposer un peu et de se préparer à l'autre vie. Mais il avait trouvé dans ses vieux manuscrits un certain nombre de poèmes dont il était difficile de préciser Fauteur, et dont il ne voulait cependant pas priver le public; il avait, de plus, des œuvres authentiques de Marbode qu'il ne fallait pas laisser périr; enfin, il réfléchissait que l'édition de 1524, la seule qui existât, était devenue extrêmement rare. Toutes ces considérations, auxquelles s'ajoutèrent les encouragements bienveillants des gens de lettres, le décidèrent donc, et il publia les œuvres de Marbode en même temps que celles d'Hildebert. A l'édition de Rennes il ajouta les Vies de saints en prose, qu'il emprunta aux Bollandistes et à Mabillon, quelques Vies de saints en vers, et un certain nombre de petites poésies, surtout d'après les manuscrits de Saint-Aubin d'Angers et de Saint-Gatien de Tours. Enfin, il termina par la traduction du Cantique des Cantiques, qui lui parvint au dernier moment, d'après un manuscrit de Clermont. L'édition de Beaugendre marque un grand progrès sur celle d'Yves Mayeuc; outre qu'elle est plus complète, l'auteur indique les sources auxquelles il a puisé, donne les variantes qu'il a rencontrées, discute parfois l'attribution des pièces douteuses. Son propre jugement sur la valeur de Marbode est bien exact; il vante sa facilité, son élégance, mais déplore qu'il ait tant abusé du vers léonin. La préface, enfin, et les notes sont riches en renseignements biographiques précis. Malgré toutes ces qualités, le livre se ressent quelquefois des quatre-vingts

ans de l'éditeur et de son besoin de repos. Il a laissé quelques poésies d'une authenticité fort problématique, et son texte est rempli de fautes qui le rendent souvent presque inintelligible. Sa reproduction de la traduction en vers français du Lapidaire n'est pas plus correcte. Quoi qu'il en soit, l'étude de Marbode est désormais fondée tout entière sur le travail de Beaugendre.

Peu de temps après, paraissait, dans YHistoire littéraire des Bénédictins, la notice sur Marbode (t. X, p. 343-390). C'est un travail sérieux où sont étudiées avec soin la vie et les œuvres du célèbre Angevin. Pour sa vie, l'auteur suit Beaugendre et les renseignements fournis par les chartes de l'Anjou. Selon lui, Marbode est bien originaire d'Angers ou des environs, mais il ne se prononce pas sur sa parenté avec la famille des Marbœuf. Il n'admet pas la fondation d'une Université à Angers antérieurement à celle de Paris. Quant aux Œuvres de Marbode, l'Histoire littéraire signale quelques oublis de Beaugendre, des Vies de saints publiées par les Bollandistes. Elle croit à l'authenticité de la lettre à Robert d'Arbrisselle, à celle du Livre des Pierres, que Dom Rivet avait d'abord niée à tort, mais elle démontre que le Cantique des Cantiques en vers a été attribué faussement à Marbode. Selon les Bénédictins, ce qui lui fait le plus d'honneur, c'est le livre des Dix Chapitres.

Il serait trop long d'énumérer tous les auteurs qui ont, au xvme siècle, parlé de l'évêque de Rennes. Sauf Rangeard, dont YHistoire de l'Université d'Angers, écrite pendant le premier quart de ce siècle, n'a été publiée qu'en 1872, et qui s'occupe surtout du rôle

joué par le scholastique de l'École d'Angers, tous les autres ne font guère que répéter ce qu'avaient dit leurs prédécesseurs, se bornant à résumer plus ou moins heureusement Beaugendre et Y Histoire littéraire. Tels sont Cave, Fabricius, Dom Rémy Cellier, etc.

Pour toute la première moitié du xixe siècle, nous ne voyons à citer qu'Ampère comme s'étant sérieusement occupé de Marbode; il lui consacre une page dans son Histoire de la littérature française depuis Charlemagne jusqu'au XIIe siècle, et le fait avec sa délicatesse et son tact ordinaires. Dans la seconde moitié de notre siècle, l'évêque de Rennes a été l'objet de travaux plus nombreux. En 1854, la Patrologie latine de l'abbé Migne publia dans son 171e volume les œuvres d'Hilclebert et de Marbode. C'était, pour ce dernier, la troisième édition complète. L'abbé Bourassé, chanoine de Tours, s'en était chargé ; malheureusement, il n'a eu à sa disposition qu'un seul manuscrit provenant de la bibliothèque de Tours, celui de Saint-Gatien, déjà utilisé par son prédécesseur, et il n'a fait à Beaugendre que des additions insignifiantes. A la suite des lettres il a placé le De tribus inimicis liber, d'après le P. Hommey, petit poème qui est évidemment d'Hildebert et non de Marbode; dans les Vies de saints en prose il a ajouté celles de saint Gautier et de saint Florent, publiées par les Bollanclistes; à la suite de l'Enlèvement de Dinah il a donné quelques petites poésies du manuscrit de Tours, fort insignifiantes, et qui, présentant des singularités qu'on ne retrouve pas ailleurs, pourraient bien, pour quelques-unes, ne pas être de Marbode; enfin, il a publié, d'après Mabillon, l'éloge de

Milon. Nous voyons par là combien les œuvres de l'évêque de Rennes sont rares et difficiles à trouver; mais ce qu'on excusera difficilement dans l'édition de la Patrologie, c'est le nombre étonnant de fautes, qui ne peuvent pas toutes être attribuées à la rapidité de l'impression, et l'absence de notes souvent indispensables l.

En 1869, dans l'ouvrage posthume de l'abbé Gorini, Mélanges extraits des Pères latins, on trouve dix fragments de Marbode : un en prose, tiré de la lettre à

i. L'importance que semblent donner au manuscrit de Saint-Gatien Beaugendre et Bourassé nous oblige à en dire quelques mots pour qu'on ne se fasse aucune illusion à son sujet. Ce manuscrit, du xnc siècle (Catalog. 890, nouveau 117), contient 125 feuillets remplis de poésies, dont la plupart n'ont que quelques vers; presque toutes sont du xic ou du xiie siècle, mais d'autres ne le sont pas; c'est ainsi qu'on y trouve les vers trop fameux : Nocte pluit tota, etc.; Hos ego versiculos, etc. Beaucoup ne sont que des fragments détachés de poèmes plus considérables. Voici la liste des morceaux qui portent expressément le nom de Marbodus, en encre rouge, et en marge : Porticus est Romse... (nous en avons parlé à la page 57), Missus ad egregiam Gabriel..., Vita Thaysis meretricis..., Oratio pœnitentis ssepe lapsi..., Compunctio peccaloris..., De Jona propheta..., Historia Ruth..., De Epiphania..., Descriplio vernee pulchritudinis (p. 33), Marbodus Gauterio suo : salutem, Item ad eumdem poeiam. — Outre le nom de Marbode, on trouve plusieurs fois celui d'Hildebert, une fois Lelaldus monachus, une fois Galo leonensis episcopus, Forlunatus, et un certain Mathaeus, sans autre indication. Le De Ornamentis verborum, la Vita Sancti Maurilii, etc., ne portent aucun nom d'auleur; ils sont cependant bien de Marbode; mais il n'y a absolument aucune raison pour lui attribuer, comme on l'a fait, bien des pièces du manuscrit, dont voici quelques-unes : Parcius elimans puellas (V. p. 55), Rumpitur invidia (V. p. 136), Gallus erat viduse, Proverbia Catonis (V. p. 33), Guarmundus (V. p. 133), Ut fecit fraus (sic) lupus opilioni (V. p. 59), Ordo monasticus (V. p. 53), Urbs Redonis (V. p. 49), Versus in flabello (V. p. 136), Reprehensio superfluorum (V. p. 51), Sermo de vitiis et virtutibus, Institutio discipuli pueri (V. p. 32), Laus monastiese vitse (V. p. 209), Versus canoniales (V. p. 52), etc., ou bien il faut également lui en attribuer un très grand nombre d'autres qui n'ont ni plus ni moins de garanties d'authenticité, et dont quelquesunes, un peu lestes, rentreraient bien dans les Juuenilia que regrettait le sage évêque.

Robert d'Arbrisselle, et neuf en vers, pris presque tous aux Dix Chapitres, tous accompagnés de la traduction française et de quelques notes.

En 1873, M. Sigismond Ropartz, avocat distingué et savant archéologue de Rennes, publia dans cette ville, chez Verdier, sans date, ses Poèmes de Marbode traduits en vers français, avec une Introduction. La tentative était fort louable; l'auteur se trouvait encouragé par l'accueil flatteur qu'avaient reçu deux de ses traductions communiquées au public : la Parabole du loup et du berger, lue au Congrès celtique de Saint-Brieuc, et le Lapidaire, publié par la Société d'Archéologie d'Ille-et- Vilaine. « J'ai essayé, dit-il à la fin de son Introduction, par une traduction qui ne fût pas une trahison, de ressusciter au milieu des Bretons cette grande figure littéraire, de laquelle je me suis personnellement épris; et si mes vers ne sont pas trop infidèles, on connaîtra désormais, autrement que de nom seulement, le poète le plus justement célèbre de la Bretagne et de l'Anjou au xie siècle. » Trahison, si, certainement, cette traduction en est une, mais ce n'est pas a Marbodc à s'en plaindre, pas plus qu'aux lecteurs encore nombreux, Dieu merci, qui se plaisent à des vers faciles et élégants : c'est le chercheur curieux et désirant voir revivre le vieux poète avec ses qualités et ses défauts qui pourrait se dire trompé. Nous voyons bien les qualités; mais les défauts nous sont cachés par la charité affectueuse du traducteur. Il est vrai qu'on est toujours libre de se reporter au texte cité en face de la traduction. Le livre comprend quatre parties : onze épîtres, quatre fabliaux et satires, quatorze épigrammes, et le Lapidaire. A la suite

se trouve la traduction de trois des épîtres de Baudry.

En 1876, Félix Clément, dans son Histoire de la poésie chrétienne du IVe au XVe siècle, a complètement négligé Marbode; en revanche, en 1877, M. l'abbé C. Ferry en a fait le sujet de sa thèse latine de doctorat, soutenue à Montpellier. Bien des détails importants ont échappé à l'auteur; il a voilé trop discrètement peut-être lui aussi les défauts de son personnage, et il témoigne enfin d'une confiance trop entière dans l'authenticité de tout ce qui porte le nom de Marbode; mais il a eu le mérite de faire voir la part qui revient à Isidore de Séville dans le Lapidaire.

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