‹ Marbode, évèque de Rennes, sa vie et ses œuvres (1035-1123)Chapitre 91 sur 93 · Voyez, par exemple, le début du livre sur son exil · texte numérisé non relu

Voyez, par exemple, le début du livre sur son exil

Nuper eram locuples, multisque beatus amicis,

reconnu ces caractères du style d'Hildebert, mais ils lui en faisaient un mérite. « Tes vers, dit encore Marbode, souvent relus ne sont clairs que pour les savants; ils embrassent dans leurs paroles concises des sens cachés, comme une pierre précieuse enchâssée et à l'étroit dans l'or... Ta muse se prête souvent à des antithèses, formant de ses figures sinueuses des détours en différents sens1. » Faut-il ajouter les défauts qui tiennent à son époque et ne lui sont pas particuliers, des fautes de grammaire et de prosodie, l'abus de la recherche des mêmes consonnances, des jeux de mots d'un goût douteux? En somme, Hildebert était le plus réellement poète, le mieux doué des trois amis; il est l'égal des deux autres par la facilité et l'élégance, il les dépasse par l'imagination et l'abondance.

La réputation cle Baudry auprès de celle de Marbode et d'Hildebert a toujours été bien pâle. Lui aussi, il a également laissé des ouvrages en prose et en vers, mais les historiens seuls liront son Histoire de la première croisade, quelques curieux le récit de son voyage à l'abbaye de Fécamp, et les panégyristes de Robert d'Arbrisselle sa Vie du saint réformateur. Pour les lettrés, ce qui lui vaudra sur-

Et risere diu fata secunda mihi.

Larga Ceres, deus Arcadiœ, Bacchusque replebant

Horrea, tecta, penum, faire, bidente, mero. Hortus, apes, famulœ, pulmento, melle, tapetis,

Ditabant large prandia, vasa, domum.

(Beaug., c. 1344.)

t, Sœpe relecta patent solis sapientibus illa, Arcanos sensus brevibus stringentia verbis, Gemma velut modico vix maxima clauditur auro... Vestra per antithesim flectit se musa fréquenter, Exercens refluos sinuoso schemate gyros.

tout un souvenir, ce sont ses poésies, et, parmi elles, celles, les plus nombreuses, où il s'épanche avec ses amis. C'est M. l'abbé H. Pasquier qui a mis en relief ce côté principal du talent de Baudry, grâce à un grand nombre de pièces inédites, et dont une copie prise sur un manuscrit du Vatican fut léguée à la Bibliothèque de Tours par M. Salmon. Pour l'abbé de Bourgueil, versifier est une véritable passion; la circonstance la plus futile en apparence lui est un prétexte suffisant pour écrire une ou plusieurs nouvelles poésies; aussi nous initie-t-il à tous les détails de son existence. Du reste, il n'écrit que pour écrire, il fait bon marché de l'estime des lecteurs, sauf cependant quelques-uns, pour lesquels il professe une admiration particulière. « Que celui qui voudra rejette mes vers, dit-il, et que celui à qui cela plaira les lise » :

Qui vult rejiciat, cui placet ipsa légat.

Baudry fait penser à Ovide, qu'il aimait et étudiait beaucoup; malheureusement, il le rappelle surtout par ses côtés faibles. Comment avoir une pareille facilité de versification sans céder à la tentation d'en abuser? Cependant, il a souvent le goût juste; il proteste contre les ridicules des Rouleaux des morts, et dans ses oeuvres on ne trouve que très peu de vers léonins ou rimés. Quant aux autres fantaisies de rythme, elles sont exceptionnelles chez lui. Ainsi, bien que Baudry soit l'auteur de quelques poèmes d'un genre différent, il faut surtout voir en lui l'homme des effusions intimes, le poète aux distiques faciles, moins correct peut-être que ses deux

amis, ne se lançant pas clans les spéculations philosophiques, d'esprit calme et sage, et présentant encore ce trait rare alors : l'amour et le sentiment vrai de la campagne.

Reste à présent Marbode. Ce n'est plus le théologien ni le poète à l'élan enthousiaste ou aux vers savamment rapportés ; ce n'est pas davantage l'homme voué aux charmes de l'amitié. Mais il faut distinguer deux périodes dans ses œuvres comme dans sa vie. A Angers, c'est, dans sa jeunesse, l'écrivain caustique et quelquefois violent des épigrammes et des satires ; c'est aussi le professeur amoureux de la forme et des figures de mots. Mais que l'on aille au fond de ses satires, on les trouvera souvent bien froides, et l'on pensera qu'en écrivant les expressions les plus exagérées, Marbode avait en réalité l'esprit fort calme, et préoccupé surtout de trouver la rime voulue. Son ami Gautier cherchait à le détourner de cette voie; précaution prudente sans doute pour lui éviter des désagréments, mais l'évolution se serait faite tout naturellement d'elle-même. Malgré son apparence batailleuse, qu'il garde jusqu'à l'élection de Rainaucl, Marbode n'est pas l'homme des invectives parties du fond du coeur; il est pour cela trop charitable et trop philosophe. Un grain de raillerie plutôt ne lui déplairait pas; mais, invectives ou railleries, comment déployer tout son talent avec des vers léonins? Professeur, Marbode a trop à s'occuper des combinaisons de syllabes et de l'harmonie des mots pour penser beaucoup aux idées; de là tous ces petits poèmes que lui-même désavouera plus tard.

A Rennes, son véritable caractère littéraire l'emporte enfin ; il se donne à la philosophie, philosophie

douce, ennemie de toute exagération et de tout effort, portée à voir le monde par ses plus mauvais côtés, pour avoir la satisfaction de lui indiquer le grand remède à tous les maux : l'amour du Christ et la pratique de la religion. Dans ses épîtres en vers, Marbode montre un caractère aimant, mais il ne s'abandonne pas comme Baudry. Il prodigue les compliments, mais il ne livre pas facilement l'état de son âme; toujours le professeur reparaît avec sa gravité ordinaire. Instruire, tel est le plus souvent le but de Marbode; c'est pourquoi, dans son Lapidaire, on cherche un peu de vie et de variété, et on ne trouve que la leçon exprimée en vers élégants, mais froids, qui doit nous faire connaître toutes les vertus des pierres. 0 poète, un peu de chaleur; ce ne sont pas quelques exclamations semées cà et là dans le discours qui peuvent en tenir lieu; invoquez la Muse, peut-être vous entendra-t-elle. La philosophie elle-même, la dissertation la plus ardue en apparence n'est pas incompatible avec la grande poésie. Vous ne serez jamais un Lucrèce, mais laissez au moins prendre à votre talent tout l'essor dont il est capable. Car cette âme qui manque aux poèmes de Marbode, on la retrouve dans ses Vies de saints en prose, son sermon sur saint Florent, ses lettres, partout où le souci du rythme ne vient pas l'étouffer par ses caprices extravagants. Mais la difficulté du mètre n'est pas la seule cause qui rende ainsi froide sa poésie. Il est timide, il n'a pas confiance en soimême, il n'ose se risquer qu'à la suite d'un autre auteur; l'originalité, comme nous l'avons trop souvent constaté, lui fait défaut. Transporté dans le délire d'une nuit de fièvre aux pieds du souverain Juge,

saint Jérôme avait juré de ne plus jamais lire aucun livre profane. Mais quand le rhéteur Magnus lui reprochait de citer les auteurs païens et de déshonorer ainsi « candorem Ecclesise ethnicorum sordîbus, » il s'appuyait pour lui répondre sur le propre exemple des livres saints et n'en continuait pas moins sa vieille habitude — adeo in teneris consuescere multum est! — disait-il, en citant Virgile. Marbode, lui, n'avait fait aucun serment qui pût le mettre mal à Taise avec les écrivains profanes; il les aimait et les citait volontiers, et surtout, parmi eux, Horace et Virgile, Cicéron et Sénèque. Modèles illustres, auprès desquels son nom est bien modeste! Établirons-nous une différence de rang entre Baudry et lui? Il a plus de réflexion dans les idées, plus de correction dans la forme, aussi nous le placerons volontiers avant son émule.

Des trois contemporains, Hildebert est celui dont les œuvres étaient le plus répandues; honneur dangereux, car il portait les copistes à lui en attribuer qui ne sont évidemment pas de lui. Ce serait faire injure non seulement à Hildebert, mais encore à n'importe quel homme raisonnable que de le croire l'auteur de telle ou telle pièce ridicule publiée sous son nom. Mais pour beaucoup de copistes, peu importait le nom de l'auteur; ce qu'ils voulaient, c'était un modèle cle style ou un sujet de lecture édifiante, qu'il fût d'Hildebert ou de tout autre, ce n'était pas là leur affaire. Aussi faisaient-ils suivre sans scrupule l'ouvrage d'un écrivain de celui d'un écrivain différent, sans indiquer ce changement. De là vient l'embarras extrême où nous nous trouvons aujourd'hui quand il s'agit de rendre à chacun ce qui lui

appartient. C'est avec Hildebert que Marbode est le plus souvent confondu; les manuscrits les donnent tous deux un peu pêle-mêle; ainsi, par exemple, dans un manuscrit de Saint- Aubin, à la bibliothèque d'Angers, la Vie de Marie l'Égyptienne est suivie du Livre des Ornements des mots, et les titres n'ont été ajoutés que par une main moderne. A Douai, dans un manuscrit venant de l'abbaye d'Anchin, le huitième Chapitre, de l'Amitié, et le dixième, de la Résurrection, sont séparés par le petit poème des Trois ennemis de l'homme. On voit combien il est souvent difficile de s'y reconnaître, surtout quand on trouve le même ouvrage attribué à la fois aux deux auteurs, ou lorsqu'au contraire tel poème cité dans leurs manuscrits ne porte aucune attribution.

Sigebert, en sa qualité de contemporain, eût pu être un guide précieux, s'il avait rassemblé ses documents avec plus de soin. Il ne cite que trois poèmes comme étant de Marbode, et parmi eux la paraphrase du Cantique des Cantiques. Trithème et beaucoup d'autres vieux auteurs l'ont également attribuée à Marbode, mais en se fondant sans doute uniquement sur l'autorité de Sigebert. Dom Durand et Martène ont montré que le véritable auteur était Willerame, scholastique de Bamberg, puis religieux de Fulda et enfin abbé de Mersbourg ; ils ont trouvé ce commentaire à Cologne avec une traduction allemande et portant le nom de Willerame *. Aucun manuscrit ne présente celui de Marbode, et ce serait le seul exemple dans ses œuvres d'un poème mystique de ce genre, plus conforme au talent d'Hildebert qu'au sien.

l. Histoire littéraire, t. X.

XIX

Les lettres et les Vies de saints en prose ne présentent pas de difficulté; elles sont bien de Marbode. Pour les Vies en vers on pourrait tout aussi bien en attribuer quelques-unes à Hildebert, ou au contraire ajouter une Vie de saint Alexis, rencontrée par les Bollandistes (17 juillet) avec d'autres écrits de l'évêque de Rennes. Le point le plus intéressant à éclaircir serait de déterminer l'auteur du Miracle de Théophile; malheureusement cela est impossible, faute de documents.

Le Livre des Ornements des mots, les Dix Chapitres et le Lapidaire sont certainement de Marbode, et c'est là la partie la plus importante de ses œuvres. Par ailleurs, dans la multitude de petits poèmes qui grossissent son ouvrage sans rien ajouter à sa réputation, il en est quelques-uns, comme les Epîtres, qui sont bien de lui; d'autres, comme l'Ordre monastique, sont d'un écrivain différent; mais pour la plupart on peut continuer à les lui attribuer, souvent sans preuves bien sérieuses, mais aussi sans raisons suffisantes de les lui refuser1.

i. Nous avons eu l'occasion de citer plusieurs des manuscrits de Marbode, ceux du Livre des Ornements et du Lapidaire, par exemple ; voici où l'on peut trouver quelques-uns des autres ouvrages, publiés sous le nom du poète, bien que presque aucun manuscrit ne porte d'indication d'auteur : — A Angers, manuscrit n° 294, la Vie de sainte Thaïs, l'Enlèvement de Dinah, les poèmes publiés par D. Beaugendre sous les titres : De Vita et morte, Commendatio virtutum, Laus vitae monasticœ, De hypapante Domini, Consolatio lugentium, De lapsu primi hominis, Oratio pro fidelibus defunctis; n° 300, Vie de sainte Thaïs; n° 278, De hypapante Domini; n° 35, Livre de Ruth; n° 145, Vie de saint Maurille, incomplète. Il faut remarquer que le Catalogue attribue à tort à Marbode la Passion de saint Maurice et de ses compagnons, du n° 721. — A Troyes, n° 663, Oratio pœnitentis seepe lapsi. — A Douai, Versus sybillae de Die judicii. — A Laon, n° 347, la Vie de Robert de la Chaise-Dieu, incomplète. — A Rouen, n° 39, De lapsu primi hominis, jx° H8, Passio sanctorum martyrum Felicis et Adaucti. — A Tours, n° 890,

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