Un portrait du sophiste Polémon
(PL III, fig. 9).
Lorsqu'on propose d'inscrire, sous un portrait anonyme, le nom d'un personnage dont les textes seuls nous permettent d'évoquer la figure, la solution reste toujours précaire ou, tout au moins, discutable.
Mais d'incontestables chefs-d'œuvre, comme celui dont nous allons nous occuper, le plus beau portrait que nous possédions du 11"^^ siècle de notre ère, méritent qu'on y revienne, sinon pour les éclairer de la pleine lumière à laquelle ils ont droit, du moins pour tenter de dissiper quelque peu l'obscurité qui les voile et ramener sur eux l'attention des chercheurs.
L'hypothèse que nous allons présenter a, au moins, l'excuse de n'avoir rien de préconçu : ce n'est que plusieurs années après avoir étudié l'œuvre en question, sans espoir de l'identifier, qu'elle nous a subitement été remise en mémoire par la lecture d'un texte de Philostrate.
Il s'agit de la tête du Musée d'Athènes, à laquelle on a appliqué tour à tour le nom du Christ, d'Hérode Atticus, de Rhoemétalkès (1).
Inutile de discuter les deux premiers noms: on ne lutte pa^ avec des ombres. Aussi bien ces identifications de fantaisie avaient-elles été abandonnées, longtemps même avant que nous eussions la chance de connaître enfin, d'une manière certaine, les traits du richissime sophiste (2). Ils nous déçoi-
(1) Sybel, Sculpturen von Alhen, 2890*; Lepsius, Marmorstuclien, no 249; Cavvadias, rXuTTTàToii éGviKou MoucTe{ou,p. 265,no 419; Rossbaoh, RhoimetalJces Kônig des Bosporos {Journ. intern. cVavch. numism.), IV, 1901, pp. 77-82; Arndt-Bruckmann, OiecA. u. rôm. Portràts, 301-2; kStaïs, Marbres et bronzes du Musée national^, -ç. 168, no419;KASTRioTis, rXuTTTà toO ëOviKoO Moucreîou, I, p. 77, uo 420; Stbong, Roman Sculpture, W, pp. 375 sqq., pi. CXXII ; Delbrùck, -^niïAîe Portràts, pi. 46 et p. LU, fig. 22; Hekler, Die Bildniskunst der Griechen u. Rômer, pi. 261 et p. XLII ; Poulsen, Bullet. Acad. Danemark, 1913, p. 426, n. 3 ; Graendor, BCH, XXXIX, 1915, p. 411, n. 3 ; Cagnat et Chapot, Manuel d^ Archéologie romaine, I, pp. 513 sq.
(2) Philadelpheus, Un hernies d'Hérode Atticus, BCH, XLIV, 1920, pp. 170 sqq.
vent d'ailleurs quelque peu : nous espérions mieux que cette figure, fine et int lligente certes, mais sans grandeur, de celui qui remplit du bruit de ses richesses, de ses largesses, de ses malheurs et de son talent, une bonne partie du Ilïwe siècle.
Quant au nom de Rhoemétalkès, je ne vois plus que Delbriick qui s'y tienne mais sans grande conviction, puisqu'il concède que l'on pourrait aussi songer à Eupator, successeur de Rhoemétalkès. Je n'ai pas été le seul à présenter contre l'identificiation avec le roi thrace, des objections que je pourrais encore renforcer et qui s'appliquent aussi à Eupator. Non seulement la ressemblance avec les portraits monétaires de Rhoemétalkès est loin d'être frappante, mais il n'est point aisé d'expliquer pourquoi ce prétendu roi ne porte pas le diadème, pourquoi son visage est empreint de cette rêverie inspirée qui sied moins à un souverain qu'à un thaumaturge ou à un penseur.
En tout cas, l'hypothèse est discutable, elle est rejetée par la plupart des archéologues. On peut donc, sans excès de témérité, en chercher une autre.
Essayons d'abord de dégager aussi objectivement que possible les vrais caractères du portrait, ceux où se marque le mieux la personnalité de notre inconnu.
Au physique, ce qui nous frappe le plus, c'est la longue chevelure dont les mèches embroussaillées se prolongent jusqu'au bas du cou et encadrent le front d'une auréole indisciplinée ; c'est aussi l'air un peu maladif de cette figure aux pommettes accusées; c'est enfin le type très particulier de ce visage, aux traits si finement aristocratiques, qu'on s'étonne de l'entendre traiter de barbare. Et si on l'a parfois qualifié de sémitique, il semble que ce soit par un rappd inconscient de l'hypothèse qui assimilait notre inconnu au Christ, à un type de Christ à chevelure longue et barbu qui n'est d'ailleurs pas le type primitif tel que nous le connaissons par les représentations les plus anciennes. Si le nez était peut-être quelque peu busqué à en juger d'après la cambrure de la racine encore subsistante, nous chercherons ailleurs que dans la race sémitique ce type de visa-,e aux lèvres fines et serrées, à l'arcade
sourcilière anguleuse, à la chevelure longue, à la barbe et à la moustache courtes.
Quant à la physionomie morale, elle est empreinte d'une distinction, d'une noblesse qui ne sont pas indignes d'un souverain : mais elle s'allient à une expression de rêverie méditative, à un air inspiré qui conviennent mieux à un intellectuel, à un poète, à un philosophe, à un orateur.
Pour être plausible une identification devra essayer de rendre compte de l'endroit de découverte, le théâtre de Dionysos : le personnage pouvait avoir quelque rapport avec l'art dramatique ou en tout cas, devait avoir joué, à Athènes un rôle assez important pour mériter un portrait au théâtre ; ce fut le cas pour Hadrien, bien avant son accession au trône, lorsqu'il fut archonte en 111/2 (1), et pour Philopappos, un souverain dépossédé de Commagène, après qu'il eut triomphé comme chorège (2).
Il faudra aussi tenir compte du style de l'œuvre : l'indication plastique des pupilles et de l'iris, non moins que le port de la barbe, n'autorisent pas à remonter plus haut que le règne d'Hadrien et, si l'on est descendu parfois jusqu'à l'époque de Commode (3), l'identification avec Rhoemétalkès, qui régna de 131/2 à 153/4, montre que l'on peut songer aussi soit à la seconde partie du règne d'Hadrien, soit à la première du règne d'Antonin. — Si l'on veut juger sans parti pris, par comparaison avec des œuvres bien datées et, autant que possible, attiques, on conviendra que la facture large et sobre est d'un art tout semblable à celui du buste d'Hadrien trouvé à l'Olympicion (4), qui atteint pareillement à une grande intensité
<1) 10, m, 464 = CIL, III, 550 (Dessau, Insc. Lat. sel, 308; Nach- MANSON, Hist. att. Insch., 77). Cf. W. Webeb, Untersuchungenzur Geschichte des Kaiser Hadrianus, Leipzig, pp. 14, 23, n. 82 ; W. Gray, A Study of ihe life of Hadrian prior to his accession {Smith Collège studies in History,ïV,2), 1919, p. 1«0, 181 n. 36.