IG, III
(3) Strong, l. l.
(4) HEKLBR,Z)îe Bildnislcunst der Griechen und Borner, pi. 258 a et p.XXXIV, Si même le portrait n'est pas celui d'Hadrien comme Schmidt {Woch. Kl. Phil, 1914, p. 451) le prétend à tort {BCH, XXXVIII, 1914, p. 410, n.2), l'œuvre serait toujours du temps d'Hadrien, Cf. ci-dessns, p. 14, n. 1.
de vie avec un modelé très simple. Si l'expression du visage, aux yeux levés vers le ciel, annonce déjà celle de certains portraits d'Antonin (1), par contre, le point lumineux des yeux, fort peu marqué, ne nous invite guère à descendre fort bas dans le II^^^ siècle: au contraire, la chevelure aux longues mèche?, bien détachées et peut-être aussi la tristesse voilée du visage rapprochent-elles plutôt le portrait d'Athènes de celui d'Antinous (2), qui dut être exécuté peu après la mort du favori d'Hadrien, en 130.
Comme notre inconnu ne paraît avoir, d'un souverain, que la noblesse et la distinction, il faut chercher ailleurs que dans sa problématique appartenance à la maison régnante de Bosporos la raison du port de la chevelure longue.
Celle-ci s'expliquerait aussi très bien si le portrait était celui d'un intellectuel. Dion Chrysostome (3) ne nous dit-il pas que se.^ contemporains avaient une tendance à considérer comme des sages et des savants, ceux qui, comme lui, laissaient croître leur barbe et leur chevelure ? C'est donc que cette mode était fort répandue,de son temps,dans le monde des philosophes et des rhéteurs auquel appartenait Dion. En cela, ils ne faisaient qu'imiter les grands hommes de la Grèce antique, tels, notamment, Héiaclite d'Éphèse (4) ou Euripide.
Vers l'époque de Marc-Aurèle, un mendiant d'Athènes, comptait sur la longueur de sa barbe et l'abondance de sa chevelure (5) pour être considéré comme un philosophe.
Philostrate nous affirme également que le philosophe et thaumaturge Apollonius de Tyane portait les cheveux longs (6).
Il va de soi que le buste d'Athènes ne peut être celui de
(1) Heklkr, pi. 264rt.
(2) Hekler, pi. 251-3. (C'est la tête de FAntmoûs de Naples et non de Delphes comme Hekler l'affirme par erreur).
(3) Dio Chrys.,XXXV,2: vOv yàp ïauuç ÙTrovooOaiv elvaî |Lie tiïjv 0oq)(î»v <iv9pdjTruuv Kai irâvra eibôruuv, y^Xoiiu Kai dTÔiruj TeK.iuipdu xpuûf-ievoi Ttù
lKO|LlâV.
' (4) DELBRiiCK, Antike Portr'dts, pi. XIV.
(5) Gell., Noct. Attic, IX, 2, 1-4.
(6) Phil., Vit. A'poL, I, 8, 2.
Dion Chrysostome, qui vivait encore en 111/2 (1) mais ne dut guère mourir longtemps après cette date, ni celui d'Apollonius de Tyane dont les traits nous sont connus (2). D'ailleurs il mourut sous Nerva (3) mais les Athéniens auraient toutefois pu lui élever un buste après sa mort, comme Sévère -Alexandre, qui conservait son image dans son laraire (4).
Il est difficile de n'être pas frappé de la ressemblance, de la parenté qui unit le portrait du Musée d'Athènes à la tête du Mausole ou du prince carien du British Muséum (5). Même chevelure longue auréolant la tête, même front bas et osseux, mêmes arcades sourcilières à arêtes vives, mêmes yeux à paupières supérieures lourdes et épaisses, très allongés, même moustache fine, même barbe court taillée, même bouche très rapprochée du nez.
Faudrait-il donc chercher du côté de la Carie la patrie de notre inconnu ? Il semble, en tout cas, que les caractères ethniques du portrait nous y invitent.
Ils reparaissent d'ailleurs avec, en plus, les lèvres minces et serrées de notre inconnu, dans deux autres têtes trouvées dans la même région, à Aphrodisias de Carie (6) et à Éphèse (7). La chevelure n'y est point aussi longue mais, sur le visage du magistrat d' Aphrodisias surtout, s'étale une expression de vie intellectuelle et de légère rêverie qui l'apparente visiblement au portrait d'Athènes.
Or, nous allons le montrer, les caractères de celui-ci conviennent parfaitement à un personnage très célèbre au II «^^ siècle, et qui naquit et vécut dans la région vers laquelle sem-
(1) Christ, Gesch. d. gr. Litt., II, 1", p. 362.
(2) Bebnoulli, Griech. Ilcono graphie, ï,Mûnztaf. II, 22. Cf. Il, pp. 198 sqq.
(3) Real-Enc, II, p. 146, n» 98.
(4) Vit. Alex. Sev., 29.
(5) Hekler, pi. 38.
(6) Musée de Constantinople. Mendel, C'atoZ. des sculptures, II, p. 205, n» 508 ; G. RoDENWALDT, Griechische Portràts ans dem Ausgang der Antike,lù^^ Winckelmannsprogramm, Berlin, 1919, p. 15 (fig. 3 et 4) n^ 8.
(7) Vienne. Atwstelhmg von Fiindstûcken ans Ephesos, Katal.^, p. '29,. flo 33 ; RoDENWALDT, 0. L, p. 20, no 13 (fig. 8 et 0).
blent nous conduire les rapprochements que nous venons d'indiquer.
Philostrate nous apprend que le sophiste Polémon, était natif non de Smyrne, où il avait sa résidence, mais de Laodicée de Carie, cité qui, à d'autres époques, faisait partie de la Phrygie(l).
Ce sophiste, d'après son biographe, était un grand seigneur voyageant d'habitude sur un char somptueux, accompagné d'une suite nombreuse de serviteurs, de chevaux, de chiens et de bagages (2). Plein de superbe, il traitait d'égal à égal avec les empereurs et même avec les dieux (3). On croit même qu'il descendait des rois du Pont qui, après avoir perdu leur trône, régnèrent à Olbia et à Laodicée de Phrygie (4). En tout cas, il comptait de nombreux consuls dans sa famille.
Ce grand personnage sophiste fameux, partout fêté pour son talent de conférencier et d'improvisateur, pourrait donc être reconnu dans notre buste : si c'était bien Polémon, on comprendrait pourquoi son portrait a pu être confondu avec celui d'un souverain dont il devait avoir le grand air, dont il aimait en tout cas le faste.
L'aspect maladif de notre inconnu s'expliquerait également bien s'il fallait l'identifier avec le sophiste : d'après Philostrate, celui-ci avait souvent recours aux médecins; il souffrait, semble-t il, d'arthritisme (5). Même, il s'enferma encore vivant dans le tombeau, pour que le soleil ne le vît pas réduit au silence (6).
Enfin, nous savons qu'il fut en rapport avec Athènes dans une circonstance mémorable. Il y vint lors de la consécration
(1) Philost., Vit. soph., I, 25, 1,
(2) Ibid., I, 25, 4.
(3) Ibid., I, 25, 9.
(4) Prosop. Imp. Rom., 1, p. 102, x\P 685. Sur Polémon, cf. aussi Philostrati vitae sophistarum, éd. Kayser, Heidelberg, 1838, pp. 267 sq. ; Jûttner, De Polemonis vita, operibus, arte {Bresl. phil. Ahh., 8, l), 1898; Christ, Gesch. d. ç/r. Litteratur, II, 2^, p. 533.
(5) Vit. soph., I, 25, 26 : iarpoîç bè 9a,uà ÙTTOKei|U€voç \i9iiwvtujv aÙTiIi Tiîiv apGpuuv. Cf. aussi I, 25, 21.
(6) Ibid., I, 25, 27.
de rOlympieion en 132 (1). Sa réputation lui valut d'être chargé du discours prononcé, en cette occasion solennelle, en présence de l'empereur Hadrien : ô bk uJCTTrep eîwOei, O'tno'aç Toùç ô(p9a\juoùç èîTi ràç ï]hr\ Trapi(TTa,uévaç ëvvoiaç, èîracpfiKev éauTÔv Tijj XÔTUJ Kai (xirô Tfjç KprjTribpç toû veùj bie\éx0r| iToXXà Kai Gaujudcria, TTpooî|Uiov Troiou|aevoç toû Xôyou tô |uir] àGeei Tr]V Trepi auTOÛ ôpiuriv TevéaGai oî (2).
Il semble que l'on retrouve dans le portrait du. théâtre, cet air inspiré qu'affectionnait le sophiste, ces yeux qui semblaient suivre la pensée déjà prête à s'exprimer.
Il paraît difficile de croire que les Athéniens n'aient pas reconnu les mérites du sophiste, avec Hérode Atticus, le plus célèbre du temps, en lui élevant une statue ou un buste. Certes Pbilostrate ne nous en dit rien, alors qu'il mentionne la statue de Favorinus (3) et les deux statues de LoUianos (4), à Athènes. Mais il ne dit non plus rien de celles que les Athéniens durent certainement élever à Hérode Atticus, sophiste lui aussi, et l'un des plus grands bienfaiteurs de la cité, D'ailleurs, si Philostrate fait allusion à la statue de Favorinus, c'est pour nous apprendre que les Athéniens la firent enlever au moment oh le sophiste passait pour avoir encouru la disgrâce de l'empereur (5).
De plus, l'usage d'ériger des statues à des personnages moins considérables que des sophistes était si répandu à cette époque que Philostrate a bien pu passer sous silence un honneur devenu banal, surtout pour un homme aussi célèbre que Polémon, et que les empereurs avaient comblé de leurs bienfaits.
Remarquons enfin que l'âge qu'accuse cette tête s'accorde bien avec ce que nous connaissons de la biographie de Polémon et l'époque oti il prononça son fameux discours à Athènes. Le
(1) Pojir la date, cf. Weber, o, l.^ pp. 268 sq.
(2) Vit. Soph., I, 25, 6. Weber, o. L, p. 269, transcrib par erreur àheei au lieu de àQeei, leçon qui n'est pas donnée par les manuscrit j et est en contradiction avec ce que nous connaissons de l'assurance du sophiste.
(3) Ibid., I, 8, 3.
(5) Cf. aussi les statues élevées, à Eleusis, au sophiste Ptolémoe de Gaza et à Hérennius Ptolémaios ('Ecp. dpx-) 1894, p.210,no 35 ; 1896, p. 44, n» 35).
portrait est celui d'un homme qui, tout en étant sorti déjà de la jeunesse, ne présente encore aucune des tares de la vieil lesse. On ne se tromperait pas de beaucoup, sans doute, en le prenant pour celui d'un personnage d'une quarantaine d'années environ. Or, Polémon mourut sous Antonin à l'âge de 56 ans (1) d'après Philostrate, et, comme il avait déjà reçu l'atélie de Trajan (2), il avait dû naître vers la fin du I^'^ siècle de notre ère. Les biographes modernes placent donc, avec quelque raison, sa vie approximativement entre 88 et 145. Ainsi il avait de 40 à 45 ans environ lorsqu'il célébra la consécration de l'Olympieion.
L'hypothèse, je ne me la cache pas, acquerrait plus de force encore si le buste provenait de l'Olympieion. Mais, de l'endroit de la découverte en ne peut tirer une objection dirimante. Si un sophiste moins célèbre, Lollianos, avait deux statues au moins, à Athènes, n'aurait-on pu ériger à Polémon une statue à l'Olympieion et un buste an théâtre, où l'on dressa la statue d'Hadrien, alors que rien ne semblait encore le destiner au trône, et celle de Philopappos, souverain dépossédé de Commajène et chorége vainqueur, pour ne citer que des contemporains de Polémon ?
D'ailleurs, est-il certain que le buste était bien exposé au théâtre? Il y a quelque raison d'en douter. Il a été trouvé tout en haut de la cavea^du. côté ouest (3). Le buste d'un personnage qu'on a tout lieu de croire important aurait-il été placé dans la partie supérieure du théâtre où il n'aurait guère été visible que pour les spectateurs sans doute les plus modestes ? N'éstil pas tombé de l'Acropole ou ne provient-il pas plutôt de l'Asklèpieion, adossé au théâtre auquel on montait par une rampe aboutissant tout près de l'endroit où le portrait a été retrouvé ?
Souvent malade, Polémon avait, nous affirme Philostrate,
(1) Vit. mph., I, 25, 11.
(2) Ihid.,1, 25, 5.
(3) D'après Tinveutaire de la Société archéologique (1870), il a été trouvé év Toîç x^J^iuacri toO AiovucJiaKoû Beârpou Kaxà xô dvdiTarov buxiKÔv (i^poç
TOO KOÎXOU Cf. ROSSBACH, l. l., p. 77.
consulté Asklèpios (l),à Pergame. Polémon, peu satisfait de la réponse du dieu, qui lui imposait un régime trop dur, Im aurait répliqué avec autant d'ironie que l'insolence : « Mon cher, que serait-ce si tu soignais un bœuf ! » Il n'est pas interdit de croire qu'il s'adressa peut être aussi à l'Asklèpieion d'Athènes et lui laissa son buste en remercîment, ou, du moins, qu'un de ses amis consacra son image dans ce temple où l'on a trouvé plusieurs dédicaces de portraits de philosophes, de professeurs ou d'écrivains (2).
Même si ce buste ornait primitivement le théâtre, on se souviendra que c'est dans cet édifice que l'assemblée se réuni^ssait depuis le IV"^^ siècle : Polémon y a pu donner une de ces conférences ou de ces improvisations où il excellait; de même d'autres sophistes du Il^e siècle utilisaient dans ce but, un autre théâtre d'Athènes, celui qui était connu sous le nom d'Agrippeion (3).