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L'origine de la fortune du père d*Hérode Atticus

Hipparque, le grand-père du célèbre sophiste Hérode Atticus, avait eu le malheur de voir ses biens confisqués : il s'était, paraît-il, rendu coupable du crime de lèse-majesté ou avait aspiré à la tyrannie. Sans doute son plus grand tort avait-il été de posséder une immense fortune, bonheur dangereux sous le règne d'un Domitien (1).

vSon fils Atticus en était réduit à la pauvreté, lorsqu'une chance inespérée lui rendit, fort à propos, la richesse qu'il avait perdue. Voici comment Philostrate raconte cette merveilleuse aventure (2) : « Quant au père d'Hérode qui était tombé de la richesse dans la pauvreté, la Fortune ne le méprisa pas mais elle lui fit découvrir un trésor d'une valeur inestimable dans une maison qu'il possédait près du théâtre. L'importance du trésor le rendit plus prudent que joyeux et il écrivit à l'empereur une Irttre ainsi conçue : « J'ai trouvé ô roi, un trésor dans ma maison. Qu'ordonnes-tu qu'on en

1) Pour la confiscation, cf. PHiLOSTR.,F'if. Soph., II, 1, 2, p. 56 (Kayser), Les textes relatifs à Hipparque ont été réunis par Groag, Real-Enc, III., p. 2725, no 179. Cf. Stbin, ihid., IV, p. 152; Mûnscher, ihid., VIII, p. 923; BGH, XXXVIII, 1914, p. 440 i. Cf. aussi Rev. ArchéoL, 1917, VI, p. 19.

2) Vit. Soph., l. l. Même récit dans Zonaras, XI, 20, qui l'empnuite à Philostrate. C'est à tort que Suidas, s, v. 'HptObriç et le Scol. Aristid., III, 739 (Dindorf) attribuent la découverte à Hérode. Pour Atticus, cf. Groag, Beal Enc, III, p. 2677, no71 . Prosop. Imp. Rom., I, p. 351. no 654.

fasse ? » Et l'empereur — c'était Nerva qui régnait alors — lui répondit : « Dispose de ce que tu as trouvé ». Mais Atticus persistant dans sa ^prudente conduite et ayant écrit que le trésor était trop considérable pour lui, l'empereur lui répondit : « Fais tout ce que bon te semble de ta trouvaille, car elle t'appartient ».

Les historiens qui se sont occupés d' Atticus ou de son fils Hérode Atticus, ont accepté sans discussion le récit de Philostrate et admis que c'est au hasard seul, que la famille du célèbre rhéteur devait d'avoir recouvré d'une manière inespérée une opulence qui semblait à jamais perdue (1). Certains d'entre eux, inconsciemment choqués sans doute dans leur esprit critique par le caractère romanesque de l'anecdote de Philostrate, ont seulement essayé de lui conférer plus de vraisemblance en cherchant une explication de la présence du trésor dans la maison d' Atticus.

Pour Visconti, il y aurait été caché par un riche romain, pendant les guerres civiles. Selon Lanciani, il faudrait remonter jusqu'à l'époque de Xerxès qui, après Salamine, aurait enfoui des sommes importantes dans une des crevasses de l'Acropole, dans l'espoir de revenir les prendre dans des circonstances plus favorables! (2). Pour confirmer le récit de Philostrate, Maass a réuni les textes relatifs aux découvertes de trésors et à l'habitude de cacher de l'argent pendant les époques de troubles (3).

Mais, ce qui nous choque dans cette histoire, c'est moins la découverte du trésor elle-même que l'importance extraordinaire (àjuu6r|Toç) de la somme découverte et surtout que les

1) Les textes et la bibliographie relatifs à Hérode Atticus ont été réunis par MûNSCHER, Real-Enc, VIII, pp. 921 à 954 et 1309 sq. Cf. aussi BGH, XXXVIII, 1914, pp. 351 à 368 ; XXXIX, 1915, pp. 402-412 ; Rev. Archéol, 1917, VI, pp. 23-25 ; Musée Belge, XVI, 1912, pp. 69 sqq ; SIG\ 853 sqq. — MÛNSCHER est le seul, à ma connaissance, à avoir indiqué, sans l'appviyer d'arguments, une solution semblable à celle que nous proposons (Cf. l. l., p. 9i;3). Il le fait d'ailleurs en une ligne et d'une manière dtibitative et vague.

2), Visconti, Opère varie, I, p. 241 sq. ; Lanciani, Pagan and Christian Rome, I, p. 289. Cf. Nuova Anthologia, 1896, p. 26.

3) Maass, Orpheus, p. 34, n. 22.

circonstances dans lesquelles elle fut trouvée. Comment ne pas être mis en défiance par ce hasard, vraiment trop heureux, qui rend à Atticus une immense fortune perdue peu de temps auparavant ?

Le sort à quelquefois de ces retours imprévus mais on no peut s'empêcher de penser qu'on lui a prêté un rôle qu'il n'a pas dû jouer.

Ce n'est pas que nous suspections la bonne foi de Philostrate, Les « Vies de Sophistes », quoique écrites en une langue vive et alerte qui semble celle d'un journaliste plutôt que d'un historien, méritent cependant confiance : l'auteur , n'a point cherché à y altérer de parti pris la vérité historique. Mais sa bonne foi a pu être surprise. Il a dû être trompé, comme l'ont été sans doute les contemporains d' Atticus, par une légende que celui-ci avait tout intérêt à accréditer.

Qu'Attic;as ait possédé dans sa maison un trésor aussi considérable, il n'y a pas lieu d'en douter. Qu'il l'y ait réellement découvert, c'est ce que nous nous refusons à croire. En réalité, il devait connaître l'existence du prétendu trésor.

Évaluée à 100.000.000 de sesterces sous Vespasien, la fortune d'Hippar que était légendaire déjà sous le règne de ce prince et non pas seulement en Grèce mais à Rome même : «Qu'importe à César si Hipparque possède 100.000.000 de sesterces » s'écriait Salvius Libéralis, au cours d'un procès où il défendait la cause d'un riche accusé ( 1 ) .

Et Vespasien jugea comme lui que la fortune ne faisait rien à l'affaire et que ce n'était pas un crime que d'être dans l'opulence, possédât-on même, comme Hipparque, cent fois le cens sénatorial.

Il n'en fut plus de même sous Domitien. Les crimes que la cupidité poussa cet empereur à commettre sont trop connus pour qu'il soit nécessaire de les rappeler. Exposé à partager le sort de beaucoup de nobles romains coupables seulement d'un excès de richesse, Hipparque dut sûrement essayer de se prémunir contre le sort qui le menaçait, ou du moins, de tenter

1) SuET., Vesp., 13. Cf. Groag, l. L, qui a eu le mérite de rapporter le texte de Suétone au grand-père d'Hérode Atticus.

d'assurer, ne fût-ce qu'en partie, à son fils la possession d'une fortune dont il n'était pas sûr de pouvoir jouir lui-même en toute sécurité.

Il ne réussit pas à sauver ses propriétés foncières qui furent nous le savons, vendues au profit du fisc (1). Elles étaient trop étendues pour pouvoir être aliénées ' dans de bonnes conditions et sans donner l'éveil : quand le fisc voulut en faire argent, il fut obligé d'accorder aux acheteurs des faveurs spéciales, en ce qui concernait les impôts (2). Mais il fut sans doute plus aisé à Hipparque de réaliser sa fortune mobilière et de la mettre secrètement à l'abri dans la maison de son fils. Le procédé offrait bien des dangers mais Hipparque n'avait pas le choix des moyens à employer. Le fisc, impitoyable, avait prévu le cas où un accusé chercherait, par des aliénations fictives, à mettre ses biens en sûreté avant le prononcé du jugement (3). Aussi Hipparque avait-il dû renoncer à un expédient qui l'fexposait à n'échapper au fisc, que pour être victime de personnes interposées. Par contre, il ne devait pas ignorer que les enfants des condamnés dont les biens étaient confisqués, n'étaient pas entièrement dépouillés de ce qu'ils possédaient mais conservaient une partie de leur foi tune, variable suivant les empereurs (4). La maison où fut trouvé le « trésor » était probablement celle qu'habitait Atticus lui-même et devait en tout cas avoir été choisie de manière à avoir toutes les chances d'échapper au fisc, d'après la jurisprudence de l'éoque, relative a,}j^x biens des fils de condamnés (5).

1) IG, III, 38, 11. 3, 4, 30 = 10, II-III, ei. min., 1100.

2) RosTowzBW, Stvdien zur Oeschichte des rôm. Kolonates, p. 386, a donné de ces faveurs une autre interprétation que nous avons rejetée {Rev. Et. gr., 1918, p. 232, n. 5).

3) Paul., frg. 45; Dig., XLIX, 14, 45. {LTSNEij,Palmgenesia, I, p. 1179).

4) Cf. les textes réunis dans Dakembebg-Saglio, I, p. 1441 {confiscatio).

5) La légende du dadouque Rallias qui aurait trouvé des trésors cachés par les Perses {Real-Enc., X, p. 1616) n'a peut-être pas été sans influence sur la détemaination d'Hipparque : le nom d'Elpinikè qui est celui d'une des

Il ne restait plus à Atticus qu'à attendre la fin du règne de Domitien et l'avènement d'un prince moins avide, pour sortir de son apparente pauvreté et trouver un moyen d'expliquer le brusque revirement de la fortune. Encore une fois, il ne semble pas qu'il ait eu le choix, étant donné surtout l'importance considérable dés sommes en jeu. Il ne pouvait invoquer un héritage : outre que les droits à payer sur une succession pareille eussent été fort élevés (1), il y avait bien des difficultés, sinon une impossibilité de trouver un testateiir fictif pour une somme si considérable. Prétendrait-il qu'il s'était enrichi dans la banque, le commerce ou l'industrie, lui que la condamnation paternelle était censée avoir rainé ?

Recourir à l'histoire de la découverte d'un trésor était un expédient beaucoup plus sûr, quoique non exempt de péril. Il n'eût guère été prudent de l'employer sous le règne d'un Néron (2). Ce n'est qu'à partir d'Hadrien que sera fixée d'une manière précise la jurisprudence qui attribuait à l'inventeur la totalité du trésor découvert, s'il l'avait trouvé dans une de ses propriétés (3). Mais comme le montre le récit de Philostrate, avant lui,tout dépendait encore du bon plaisir de l'empereur (4). Aussi remarquons la prudence de la conduite d' Atticus, prudence que Philostrate a relevée à deux reprises dans le court récit que nous avons traduit plus haut. Bien qu'ayant affaire à un Nerva, à un prince dont le désintéressement et la probité furent vite connus de tous, il commence par lui annoncer la « trouvaille » d'une manière vague, qui n'en laisse nullement deviner l'importance, avec l'arrière-pensée sans

tilles d'Hérode Atticus et de la femme de Kallias sem.ble montrer qu'Hérode, membre du févoç des Kérykès comm.e Kallias, se considérait peut-être comme l'un de ses descendants.

1) Une lex Julia avait fixé à 5 % les droits de succession (Willems, Le droit public romain^j pp. 481, 496, 618, n. 10 ; Beal-Enc, VIIIj p. 639).

2) Cf. Tac, Ann., XVI, 1.

3) [Spartian]., Vit. Hadr., 18; JcrsT,, Inst., II, 1, 39.

4) Pour la jurisprudence en matière de découverte de trésor avant Hadrien, cf. BoNFANTE, La vcra data di un teato di Galpurnio Siculo e il concetto romano del teaoro, Mélangée P. Girard, I, p. 123 sqq., qui ne cite pas le texte de Piiilostrate.

doute de ne livrer, si possible, qu'une somme minime, s'il prenait à l'empereur fantaisie d'agir comme un Néron. Ce n'est qu'après avoir reçu une réponse favorable, après qu'il eut été difficile sinon impossible à Nerva de se dédire, qu'Atticub lui écrit une seconde lettre, sans réticence cette fois.

Mais, dira-t-on, pourquoi substituer au récit romanesque de Philostrate, une interprétation oîi l'hypothèse entre pour une grande part ? C'est que cette interprétation est plus réaliste, c'est qu'elle invoque des textes de lois ou des usages que les intéressés ont pu utiliser pour échapper aux rigueurs du code pénal, avec une habileté qu'il serait injuste de qualifier de tout hellénique, parce qu'elle est bien humaine.

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