‹ Marbres et textes antiques d'époque impériale [microform]Chapitre 5 sur 32 · Représentation de gladiateurs barbares sur la stèle · texte numérisé non relu

Représentation de gladiateurs barbares sur la stèle

de Diodôros.

(PI. II, fig. 4) .

L'épigramme gravée sous la stèle du gladiateur Diodôros' présente, au v. 3, une difficulté qui ne semble pas avoir été résolue (1).

Après s'être vanté d'avoir abattu son adversaire Démétrios, qu'il a eu le tort de ne pas achever immédiatement, Diodôros est censé s'exprimer ainsi :

'A\Xà |ue Moîp' ôXori Kai crou|U|uàpou bôXoç aivôç I êKTavov,

L'éditeur donne, de ce membre de phrase, la traduction suivante : « Mais la Parque funeste et la ruse horrible d'un mercenaire (?) me firent périr. »

Le terme crou|ujLiapoç, inconnu par ailleurs, désignerait <( celui qui s'était loué pour une somme déterminée sans avoir passé par l'entraînement de l'école. Peut-être est-ce aussi une simple injure, un terme de mépris : summarkis a parfois, dans le latin vulgaire, le sens de « bête de somme » (ital. somaro))).

En donnant deux hypothèses sur le sen^ du mot croù|U|uapoç/ l'éditeur montre bien qu'il n'est point sûr d'avoir trouvé la solution de la difficulté. Il a, en tout cas, eu raison de renoncer h la conjecture de H. Grégoire qui rapprochait le terme litigieux de summa rudis (2).

Le summa rudis est, en effet, un gladiateur qui a déjà été libéré (3) et qui ne joue plus qu'un rôle de surveillant ou de maître d'armes dans le ludus gladiatorius.

(1) Catalogue^, p. 102, n" 80. Cf. S. Reinach, Rép. des bas-reliefs, II, p. 163, no 2. Real-Enc, Suppl. III, p. 777, n° 2 (Schneider).

(2) Anderson, Cumont, Grégoire, Studia Pontica, III, p. 11, n» 7. Zoij|li- ILiapoç serait une forme abrégée de (ToujUjuapoùbriÇ (forme grécisée de summa rudis), qui n'est pas connue.

(3) Lafaye, dans DAREMBERG-SAGLio-PoTTiEn,II, p. 1590 et Schneider, Real Enc, Suppl. III, p. 775.

Peut-être pourrait-on expliquer le mot énigmatique mieux que par une injure, inconnue d'ailleurs et insolite sur un stèle, mais il faut pour cela étudier de plus près le basrelief lui-même. Trompé sans doute par leurs noms grecs, l'éditeur n'a pas observé que les gladiateurs ici représentés ne sont pas de race hellénique. Il a simplement noté, pour Diodôros, que « la longue chevelure bouclée ressemble à une perruque.» Ce n'est, en tout cas, pas celle d'un Grec. Ces longs cheveux, à grosses boucles, tombant sur les épaules et encadrant un visage carré, massit, qui, lui non plus, n'a rien d'hellénique, attestent que le sculpteur a voulu faire le portrait d'un barbare. La même chevelure reparaît dans deux statues de la villa Albani étudiées par Bienkowski (1), en même temps que le regard, levé vers le ciel, de Diodôros : ces statues, d'époque hellénistique, représentent sûrement des barbares. Bienkowski y reconnaît le typi celtique sans parvenir à préciser davantage (2).

La stèle de Diodôros a été trouvée à Sampsoun, dans le Pont et, l'épigramme nous l'apprend, le gladiateur a été enterré dans sa patrie. On supposerait volontiers que si le défunt portait un nom grec, il n'était sans doute qu'un barbare hellénisé et devait appartenir à la race celtique des Galates d'Asie^ voisins du Pont (3), dont la fécondité était telle, selon Justin, ut Asiam omnew, velut examine aliquo implerent (4).

Grec de nom mais Celte, d'après ses caractères ethniques, Diodôros se rattachait sans doute à cette race mixte d'Asie mineure qu'on appelait, au I^* siècle de notre ère déjà, les Gallograeci (5).

La physionomie de l'adversaire de Diodôros paraît démentir, elle aussi, le nom hellénique du personnage. D'après les photographies qui en ont été données (6), on croirait qu'il a la

(1) Bienkowski, Oallier in der Kunst, p. 139 sqq., fig. ï45-152.Cf.8urtout la fig. 151.

(2) Ihid., p. 143.

(3) Real-Enc, VII, pp. 523 sqq.

(4) JusT., XXV, 2.

(5) Real-Enc, VII, pp. 523 et 673.

(6) Le monument a été reproduit aussi dans les Studia Pontica, l. l.

tête crépue d'un nègre. Il n'en est rien : l'étude de l'original ne laisse aucun doute à cet égard. Avec son nez court, légèrement busqué, ses yeux en amande, sa chevelure à demi-longue et non bouclée, aux longues mèches lisses ramenées sur le front, les tempes et la nuque,Démétrios a tout l'air d'un personnage dont il faudrait chercher la patrie du côté de l'Egypte (1).

Précisément, le terme obscur Zoujujuapoç s'explique beaucoup mieux si l'on admet, comme le monument nous y invite, que ce Démétrios était, lui aussi, un barbare.

Pline mentionne, en Ethiopie, une ville du nom de Summara (2). Démétrios ne serait-il pas originaire de cette ville dont loujujuapoç serait alors l'ethnique? Cet ethnique, il est vrai, ne serait pas très régulièrement formé : on attendrait plutôt Zoujujuapeùç ou ZoujUjudpioç. Mais on sait quelle incertitude règne dans la formation des mots do ce genre : on en trouve jusqu'à trois différents pour des cités cependant bien connues(3).Il y aurait lieu de rapprocher de Zou|U|uapoç l'ethnique ZTràpTaKOç cité, à côté de ZirapTàKioÇ; pour la ville thrace de Spartacos; par Étierme de Byzance, dont il est superflu de vanter la sûreté d'information : il présente une irrégularité d'autant plus voisine peut-être de celle de ZoùjUjuapoç, que l'un des manuscrits de la catégorie des plus récents, de Pline, donne, pour le nom de la ville , la variante Summarum au lieu de l'accusatif Summaram.

Le mot Zoujujudpou, dans lequel il y a peut-être une nuance de mépris, nous ferait donc connaître la patrie du déloyal adversaire de Démétrios.

On n'ignore pas que c'est chez les Barbares surtout que se recrutaient les gladiateurs (4) : on ne s'étonnerait donc pas

(1) Cf. notamment les Nubiens apportant des présents à RamsèsIII, Lepsius, Denkmâler aus Aegypten u. Aethiopien, III, pi. 117 (en haut).

(2) PLiN.,iVai. hist., VI, 30, 193. Cette ville ne figure pas dans An Atlas of Ancient Egypt, publié en 1914 par VEgypt Exploration Fund.

(3) Steph. Byz., -s. V. 'E\û|aviov ( 'E\u)LiViei!»ç, 'E\û|UVioç,.) Pour loulis, 'louXeùç (Stepb. Byz., 5. v. 'lou\{ç), 'lou\iriTr|ç, 'louXiTriç {10, XII, 5,631; SIG\ 562, etc.

(4) Lapaye, o. L, II, p. 1576 sqq.

trop d'en trouver deux,qui ne le sont peut-être d'ailleurs qu'à moitié, réunis sur un même stèle. Pour Diodôros particulièrement, on se souviendra que le terme de Gallus désignait une catégorie spéciale de gladiateurs (1). Quant aux Éthiopiens, on sait que l'empereur Probus condamna des Blémyes d'Ethiopie à être gladiateurs, en l'an 282(2), Il est douteux d'ailleurs que notre bas-relief puisse descendre aussi bas : le dessin est incorrect, les formes sont lourdes et les attitudes guindées mais l'inscription, très soignée, semble difficilement pouvoir être placée dans la seconde moitié du III'-' siècle.

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