‹ Marbres et textes antiques d'époque impériale [microform]Chapitre 6 sur 32 · La tête d'Aphrodisias · texte numérisé non relu

La tête d'Aphrodisias

(PI. III, fig. 5).

Il est, je crcis, possible de préciser la date du remarquable portrait provenant d'Aphrodisias de Carie, que le Musée du Cinquantenaire a acquis, en 1918 (3).

L'éditeur a reconnu sans peine que l'œuvre appartenait à une époque de transition entre l'art antique et l'art byzantin. Mais est-il aussi sûr qu'il faille la placer à l'époque des fils de Constantin et retrouver l'exacte description d'une coiffure identique à celle de notre personnage, dans un texte de Nicétas de Rémésiana ? Il est permis d'en douter. Voici ce texte : in viris capilli acu cnspati, comae rétro qiddem cervicew, cooperientes, ante autem fronterti abscondentes (4). Les boucles de la tête d'Aphrodisias sont peut-être frisées au fer, encore n'est-ce bien sûr, mais loin de cacher le front, elles ont visiblement été calamistrées ou disposées de manière à le dégager aussi complètement qu'il se peut.

(1) Ibid., p. 1588 et Real-Enc, Suppl. III, p. 777,5.

(2) Vit. Prohi, 19. Sur les incursions fréquentes de ces Blémyes, en Egypte, cf. Real-Enc, III, pp. 566 sqq.

(3) Bulletin des Musées Royaux, 1908, pp. 25 et sqq. ; Catalogua, nP ^\, p. 51 ; O. WuLFF, AîtchristUche und byzantinische Kunst, p. 157, fig. 1.56 ; Société des amis des Musées Royaux, Bruxelles, 1913, p. 2G. Cf. atissi l'ouvrage de Rodenwaldt cité ci-dessous.

(4) NiCET., de Symbolo, frg. 3. Cette description s'appliquerait beaucoup mieux à des coiffures comme celle de Théodoric (Cf. Gnecchi, Medaglioni Romani, I, pi. 20, 3) et à une tête d'Éphèse, à Vienne, dont il sera question ci-dessous.

Si ce critère, que l'éditeur considère comme le plus sûr pour déterminer la chronologie de cette tête, nous échappe, on peut, je pensé, en trouver d'cautres qui permettent de la dater avec autant de vraisemblance que de précision.

Le portrait est celui d'un homme qui porte à la tois la moustache et la barbe. Or, à partir de Constantin, — l'on ne saurait remonter plus haut pour notre portrait — , tous les empereurs, sauf Julien (1) et son parent, l'usurpateur Procope (365/6) (2) et Eugénius (392-394), ont pris l'habitude de se raser complètement le visage.

D'autre part, un texte souvent cité nous affirme que les habitants de l'Empire réglaient volontiers sur celle des emreurs, la coupe de leur cheveux et de leur barbe (3), détail confirmé par les nombreux portraits du temps. Si les damies romaines poussaient la coquetterie et le souci de la mode jusqu'à exiger des sculpteurs des bustes dont la coiffure de marbre pouvait s'enlever et se remplacer comme une simple perruque (4), ne possédons-nous pas aussi des bustes d'hommes que l'on a remis au goût du temps en y indiquant la barbe ou en en modifiant la coupe ( 5) ?

Mais s'ensuit-il que la statue d'Aphrodisias n'ait pu être érigée avant ou après le règne de Julien ? De tout temps, il s'est rencontré des personnages qui, comme cet empereur, ont laissé pousser leur barbe pour afficher leurs préoccupations philosophiques (6). Et un portro.it comme celui du consul Félix atteste qu'en 428 encore, d'autres que les philosophes se conformaient à cet usage (7).

(1) Mau, Real-Enc, III, p. 33 [Bart).

(2) Omis par Mau, 1. 1. Cf. Gnbcchi, o. L, II, pi. 140, n» 6. Pour Eugénius cf. ibid., I, pi. 19, no 9.

(3) GAiiEN., m Hippocr. lihr. sext. com, qiuxrtus, Med. gr., XVIII B, p. 150 (KûHN).

(4) Fii.PouLSBN,t/owrw. of Rom. Stud.,YÏ, 1916, pp. 47 sq. Cf . aussi CrawjroRD, Capiia desecta (Mem. of the Amer. Acad. in Rome, I), pp. 103 à 120.

(5) G^iAiNDOR, Les œsmètes du Musée d'Athènes, BCH, XXXIX, 1915, p. 309 n. et p. 373.

(6) Majj, Real-Enc, III, p. 32.

(7) L. VON Sybel, Ghristliche Antike, II, p. 232, fig. 67.

Toutefois, il semble bien que la tête d'Aphrodisias soit contemporaine de Julien. Elle perte, sur l'occiput, une inscription (l'e à la forme lunaire) :

XMr 0E BOH0I

Il ne s'agit pas d'un graffite aux lettres grossièrement incisées mais de îettres gravées par un lapicide de métier. Ces lettres, d'après leurs formes, peuvent être de la même époque que la tô^e, l'éditeur l'a déjà observé.

Est-ce «la prière discrète d'une âme pieuse, sans doute de l'auteur de la statue w ? N'est-ce pas plutôt une invocation « ajoutée après coup en guise d'exorcisme sur une œuvre païenne par un chrétien » ?

Examinons la première de ces hypothèses. L'aristocratie, à Aphrodisias, semble, d'après un texte cité par Cumont (1), être restée païenne jusqu'au Vl^^^siècle et l'œuvre de la conversion n'aurait été achevée que sous Justinien (2). Le cas ne fut sans doute pas particulier à Aphrodisias : il dut en être de même un peu partout, car c'est dans l'aristocratie que se recrutaient les titulaires des sacerdoces païens les plus importants (3). Mais, si même l'aristocratie ne s'est pas convertie s'ensuit-il, que les chrétiens dussent, après Constantin, continuer à dissimuler leurs croya.nces ?

Ou bien la tête d'Aphrodisias appartenait à une statue représentant un chrétien, qui vivait au plus tôt sous le règne des fils de Constantin, et alors il faudrait expliquer pourquoi l'invocation chrétienne se cache derrière la tête au lieu de s'étaler dans la dédicace. Ou bien cette tête était celle d'un païen et l'invocation cesse d'être une prière discrète pour se transformer plutôt en une sorte de défi lancé par le sculpteur chrétien qui se venge à sa façon d'être obligé de représenter un personnage dont les opinions philosophiques ou religieuses

(1) Zacharie le Scholast., Vie de Sévère, p. 14, 17 (éd. Kugeneb).

(2) DiBHL, Justinien, pp. 551, 557. Je n'ai pu consulter la dissertation de R. Vagts, Aphrodisias in Karien, Leipsig, 1921.

(3) Il y avait encore des païens au IX^ siècle dans le Taygèbe : ils ne s© convertirent que sous Basile I^r (867-886). Const. Pobph., de adm. imp., 50.

lui déplaisent. Mais prière discrète ou sorte de bravade, l'oraison abrégée ne s'explique guère au temps des fils de Constantin : elle suppose plutôt une époque comme celle de Julien, où la lutte a repris entre les deux religions et où le christianisme est de nouveau persécuté.

La seconde hypothèse nous amène à la même conclusion. Si le sigle XMF était une formule d'exorcisme (1), on s'attendrait à le trouver à une place bien visible. Le Musée du Cinquantenaire possède précisément un monument qui a été exorcisé : il s'agit d'un autel de marbre portant des inscriptions en l'honneur de prêtres païens. Les chrétiens ne se sont pas contentés de marteler les bas-rf liefs : ils ont gravé,à la place de l'un d'entre eux, sur le milieu de l'une des faces, «une croix qui devait mettre en fuite les démons ot les âmes damnées hantant cette sépulture maudite ( 2) ».

Nous connaissons aussi une idole d'Apollon que les chrétiens de Khamissa ont sanctifiée en la marquant d'une croix monogrammatique gravée sur la poitrine du dieu (3). A Khamissa encore, un lapicide a gravé, sous une épitaphe païenne, une formule chrétienne (4).

A partir du IV^ siècle, date la plus haute qu'on puisse sûrement assigner à la tête d'Aphrodisias, ce n'est guère que sous le règne de Julien qu'on s'explique bien la discrétion du lapicide chrétien.

Quand on se rappelle certains épisodes de la persécution, sous Julien, par exemple la translation, ordonnée par l'empereur,des reliques de saint Bâbylas qui avait été enterré dans un bois sacré de Daphné, translation à laquç lie participa toute la communauté chrétienne, en chantant des cantiques contre

(1) Il ne semble, en. tout cas, plus possible d'interpréter cette formule par : X(piaTÔç) M(ixariX) r(aPpiri\). Cf. l'inscription de Hâss, Class. Philol., IX, 1914, p. 410 : eîç 06Ôç XMf )uévoç. Je n'ai pas à ma disposition la dissertation de Petersen, Evç 0eôç, Gôttingen, 1920. Cf. aussi Kaufmann, Handb. d. altchristl. Epigraphik, Fribourg, 1917, pp. 72 sqq.

(2) Catalogue^ no 136, p. 158.

(3) Bullet. des Antiq. de France, 1905, p. 153,

(4) Comptes-rendus de VAcad. des Inscr., 1917, p. 345 aq.

les adorateurs des idoles (I), on ne peut s'empêcher de considérer l'inscription d'Aphrodisias comme une sortv de bravade. Elle serait bien dans l'esprit d'un temps où les habitants d'Antioche pouvaient se moquer le l'empereur et où celui-ci ne se vengeait que par la satire intitulée Misopôgôn, d'un temps aussi où les chrétiens poussaient l'audace jusqu'à renverser les idoles des temples rendus au culte païen, quand ils ne détruisaient pas les temples eux-mêmes (2).

On no voit guère d'autre époque après la paix de l'église^ où l'on ait été dans l'obligation de dissimuler à une place aussi peu apparente que l'occiput d'une statue, une invocation de caractère chrétien : cette place tout à fait insolite s'explique d'elle-même par des circonstances aussi exceptionnelles que celle de la restauration momentanée du paganisme tentée par Julien (3).

Tels sont les résultats auxquels nous étions arrivé avgint d'avoir pu prendre connaissance de l'étude que G. Rodenwaldt a consacrée récemment à un groupe de portraits grecs d'époque basse où il fait rentrer la tête d'Aphrodisias (4). Il aboutit, pour la date de cette tête, à des conclusions à peu près semblables, quoique beaucoup moins précises, mais par des arguments de style et sans tiier de l'inscription les déductions qu'on peut légitimement lui demander.

Dans la tête d'Aphrodisias et dans deux autres portraits qui lui sont apparentés, Rodenwaldt reconnaîtrait volontiers, saiis pouvoir en faire la preuve, des « prophètes » de l'école néo-platonicienne comme ceux qui inspirèrent Julien et l'ini-

(1) SoCB., Hist. eccl., III, 18 ; Théodorkt, Hist. eccL, III, 9, p, 187 (Parmkntibb) ; EvAGR., Hist. eccl., I, 16 ; Philost., Hist. eccl., VII, 8, p. 92 (BiDEz); Cedren., I, p, 536 (Migne). Cf. Benzinger, Daphne, Real- Enc, IV, p. 2137.

(2) Cf. les textes cités par von Borries, Julianos apostata, Real-Enc., X, p. 49.

(3) M. H. Grégoire dont le JRecueil des inscriptions grecques chrétiennes d'Asie est sons presse, nous autorise à ajouter qu'il admettra ces conclusions, concernant la date de l'inscription.

(4) G. Rodenwaldt, Griechische Portràts aus deni Ausgang der Antike, 7(}'-s Winckelniannsprogramm, Beiiin, 1919. Ces portraits seraient approximativement de la seconde moitié du IV"*^ s.

tièrent aux mystères de leur philosophie (1). Cette preuve, il semble que nous la possédions maintenant, tout au moins pour le portrait d'Aphrodisias, qui fut, en tout cas, celui d'un adversaire des chrétiens.

Peut-être y aurait-il lieu d'insister encore sur le style de ce portrait : ce n'est pas exactement le même que celui des œuvres dont on l'a rapproché. .

L'artiste qui l'a sculpté subit deux influences bien différentes. La facture libre, souple et précise de la chevelure et de la barbe n'a rien qui no soit encore dans la manière grecque : elle ferait honneur à un sculpteur de l'époque des Antonin^

Par contre, les traits du visage se sont déjà figés, durcis; ils tendent à la stylisation et au réalisme dans la laideur voulue (2): c'est l'influence de l'Orient qui agit ici, de même que dans le mysticisme que révèle l'expression des figures de' la série, mysticisme qui leur donne l'air de prophètes, comme les a justement qualifiés Rodenwaldt, ou de visionnaires comme Cumont l'a dit plus exactement encore.

Ces tendances si différentes, on ne s'étonnera pas trop de les trouver réunies dans Une œuvre née dans un milieu à demioriental comme Aphrodisias de Carie. Elles se fusionneront plus tard dans l'art byzantin. Ici, elles ne sont encore que juxtaposées. Et c'est ce manque de fusion entre deux courants d'art, à première vue peu conciliables, qui donne au portrait d'Aphrodisias cet air tourmenté qui étonne l'œil et ne le satisfait point, malgré la facture sobre et puissante d'un visage aux lignes d'une si ferme précision malgré la vie intense encore de cette figurt d'illuminé.

(ï) 0. l., p. 29. L3S deux têtes en question sont à Smyrne (provenance : Tabai de Carie) et à Vienne (provenance : Éphèse). Publiées par Rodenwaldt, o. L, p. 19 (pi. VI) et p. 21 (fig. 10-11). Cette dernière porte exactement la coiffure décrite par Nicétas de Rémésiana ; Rodenwaldt ne semble pas l'avoir remarqué. Les cheveux sont ramenés sur la nuque et sur le front où les moches se berniinent par des boucles symétriques.

(2) Sur la recherche de laideur dans l'art byzantin, cf. O. Wulff, o. l.^ pp. 180 et 182.

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