Comptes rendus de l'Acad. des inscr., 4 872, p
4. Il y eut jusqu'à un Génie des contributions indirectes. Inscr. dans le Bull, de l'Inst, archéol. de Rome, 4868, p. 8 et 9;
petits personnages. Jéhovah, le seul dieu local qui résista obstinément à l'association auguste, et qu'il fut impossible de transformer en un innocent fétiche de carrefour, tua et la divinité d'Auguste et tous les autres dieux qui se prêtèrent si facilement à devenir les parèdres de la tyrannie. La lutte dès lors fut établie entre le judaïsme et le culte bizarrement amalgamé que Rome prétendait imposer. Rome échouera en ce point. Rome donnera au monde le gouvernement, la civilisation, le droit, l'art d'administrer ; mais elle ne lui donnera pas la religion. La religion qui se répandra, en apparence malgré Rome, en réalité grâce à elle, ne sera en rien la religion du Latium ou la religion bâclée par Auguste ; ce sera la religion que tant de fois Rome avait cru détruire, la religion de Jéhovah.
Nous avons assisté aux nobles efforts de la philosophie pour répondre aux exigences des âmes que la religion ne satisfaisait plus. La philosophie avait tout vu, tout exprimé en un langage exquis 1 ; mais il
cf. ibid., 1 869, p. \ 8 * Numini Augustorum et Genio portorii publici. (Desjardins.)
4. Cultus autem deorum est optimus idemque castissimus atque sanctissimus plenissimusque pietatis, ut eos semper pura, intégra, incorrupta et mente et voce veneremur. Non enim philosophi solum, verum etiam majores nostri superstitionem a religione separ averunt. Cicéron, De nat. deor
fallait que cela se dît sous forme populaire, c'està-dire religieuse. Les mouvements religieux ne se font que par des prêtres1. La philosophie avait trop raison. La récompense qu'elle offrait n'était pas assez tangible. Le pauvre, la personne sans instruction, qui ne pouvaient approcher d'elle, étaient en réalité sans religion, sans espérance. L'homme est né si médiocre, qu'il n'est bon que quand il rêve. Il lui faut des illusions pour qu'il fasse ce qu'il devrait faire par amour du bien. Cet esclave a besoin de crainte et de mensonges pour accomplir son devoir. On n'obtient des sacrifices de la masse qu'en lui promettant qu'elle sera payée de retour. L'abnégation du chrétien n'est, après tout, qu'un calcul habile, un placement en vue du royaume de Dieu.
La raison aura toujours peu de martyrs. On ne se dévoue que pour ce qu'on croit ; or ce qu'on croit, c'est l'incertain, l'irrationnel; on subit le raisonnable, on ne le croit pas. Voilà pourquoi la raison ne pousse pas à l'action ; elle pousse plutôt à l'abstention. Aucune grande révolution ne se produit dans l'humanité sans idées très arrêtées, sans préjugés,
II, 28. Puras Deus non plenas aspicit manus. Publius Syrus. Voir surtout le beau passage de Galien, De usu partium, III, 10 (t. III, p. 237, Kuhn).
4. Les anciens l'avaient très bien aperçu. Strabon, I, h, 8; Maxime de Tyr, dissert. x.
sans dogmatisme. On n'est fort qu'à la condition de se tromper avec tout le monde. Le stoïcisme, d'ailleurs, impliquait une erreur qui lui nuisit beaucoup devant îe peuple. A ses yeux, la vertu et le sentiment moral étaient identiques. Le christianisme distingue ces deux choses. Jésus aime l'enfant prodigue, la cour, tisane, âmes bonnes au fond, quoique pécheresses. Pour les stoïciens, tous les péchés sont égaux; le péché est irrémissible. Le christianisme a des pardons pour tous les crimes. Plus on a péché, plus on lui appartient. Constantin se fera chrétien parce qu'il croit que les chrétiens seuls ont des expiations pour le meurtre d'un fils par son père. Le succès qu'eurent, à partir du 11e siècle, les hideux tauroboles, d'où l'on sortait couvert de sang, prouvent combien l'imagination du temps était acharnée à trouver les moyens d'apaiser des dieux supposés irrités. Le taurobole est, entre tous les rites païens, celui dont les chrétiens redoutent le plus la concurrence1; il fut en
4. Firmicus Maternus, De err. prof, rel., xxvn, 8, xxvm, 1 ; Prudence, hymne 10. Cf. Capitolin, Ant. Phil., 43; Lampride, Heliog., 7; poème découvert par M. Delisle, vers 57 et suiv. ; Orelli-Henzen, 1901, 2322 et suiv.; 2351-2355,2361,6031 etsuiv.; Gruter, 29, 42; Mommsen, Inscr. R. N., nos 1398-1402, 2602, £604, 40Ï8, 4735, 5307, 5308; Corpus inscr. lat., IV, nos 497- B09; marbres de Lectoure, Mém. de la Soc. des ant. de Fr., t. III (4837), p. 424 et suiv.; Comptes rendus de l'Acad. des inscr., 4 872, p. 473-474; Allmer, Rev. épigr., n°4, p. 6 et suiv.;
quelque sorte le dernier effort du paganisme expirant contre le mérite chaque jour plus triomphant du sang de Jésus.
On avait pu espérer un moment que les confréries de cultores deorum donneraient au peuple l'aliment religieux dont il avait besoin1. Le ne siècle vit leur éclat2 et leur décadence. Le caractère religieux s'y effaça peu à peu. Dans certains pays, elles perdirent même leur destination funéraire et devinrent des tontines, des caisses d'assurance et de retraite3, des associations de secours mutuels 4. Seuls, les collèges voués au culte des dieux orientaux (pastophores , isiastes , dendrophores , religieux de la Grande Mère) conservèrent des dévots. Il est clair que ces dieux parlaient beaucoup plus au sentiment religieux que les dieux grecs et italiotes. On se grou-
n° 1 0, p. 1 53 ; n° 1 1 , p. 1 67 et suiv. ; Spon, AnL de Lyon, réimpr., p. 31, 352 etsuiv. ; de Boissieu, Inscr. de Lyon, p. 21 et suiv.
1. Voir les Apôtres, p. 351 etsuiv. On a trop nié le caractère primitivement religieux de ces confréries. Foucart, Des associations religieuses chez les Grecs (Paris, 1873). La vérité a été bien vue par M. Boissier (Rev. archéol., févr. 1872, p. 81 etsuiv.).
2. Les inscriptions concernant ces confréries datent du règne de Nerva.
3. L. Renier, Inscriptions romaines de l'Algérie, 70; Boissier, l. c, p. 91 et suiv.
4. Mém. de VAcad des inscr., savants étrangers, t. VIII, 2e part., p. 184 et suiv
pait autour d'eux ; leurs fidèles devenaient vite confrères et amis, tandis qu'on ne se groupait guère, au moins par le cœur, autour des dieux officiels i. En religion, il n'y a que les sectes peu nombreuses qui réussissent à fonder quelque chose.
Il est si doux de s'envisager comme une petite aristocratie de la vérité, de croire que l'on possèdej avec un groupe de privilégiés, le trésor du bien ! L'orgueil y trouve sa part; le juif, le métuali de Syrie, humiliés, honnis de tous, sont au fond impertinents, dédaigneux; aucun affront ne les atteint; ils sont si fiers entre eux d'être le peuple d'élite! De nos jours, telle misérable association de spirites donne plus de consolation à ses membres que la saine philosophie ; une foule de gens trouvent le bonheur dans ces chimères, y attachent leur vie morale. A son jour, l'abracadabra a procuré des jouissances religieuses, et, avec un peu de bonne volonté, on y a pu trouver une sublime théologie.
Le culte d'Isis eut ses entrées régulières en
4 . Le paganisme, tel que le présente, sous Constantin, Firmicus Maternus, est bien plus la religion d'Isis, de Mithra, de la Vierge Céleste que le vieux culte grec ou romain. Voir le poème à la suite de Prudence, découvert par M. Delisle. Bibl. de fàc. des chartes, 6e série, t. III, p. 297 et suiv. Cf. Bullettino de Rossi, 4868, p. 49 et suiv.; Revue archéol., juin 4868 (Ch. More!), p. 454 et suiv.; Hermès, t. IV (Mommsen), p. 350 et suiv.
Grèce dès le iv* siècle avant Jésus-Christ1, lout le monde grec et romain en fut à la lettre envahi •'. Ce culte, tel que nous le voyons représenté dans les peintures de Pompéi et d'Herculanum 8, avec ses prêtres tonsurés et imberbes, vêtus d'une sorte d'aube, ressemblait fort à nos offices ; chaque matin, le sistre, comme la cloche de nos paroisses, appelait les dévots à une sorte de messe accompagnée de prône, de prières pour l'empereur et l'empire, d'aspersions d'eau du Nil, d'/te missa est 4. Le soir, avait
4. Inscription du Pirée, lignes 42-45, dans Foucart, Des «ssociations, p. 128 et suiv., 187 et suiv. Voir Pausanias, I, xli, 3; II, iv, 6; xiii, 7; X, xxxn, 3.
2. Voir les Apôtres, p. 342; Corpus inscr. lat.,1, n° 1034; H, 33, 984 ; Cic, De divin., I, 58 ; Ovide, Am., II, xni, 11,17; Dion Gass., XLVII, 15; LUI, 2; Orelli-Henzen, 1 871 et suiv., 2305 et suiv., 2335, 2351, 2352, 5832 et suiv.,, 5962, 6027-6030, 6385, 6666; Mommsen, Inscr. R. N., 1090; Gruter, 27, 2; 82 et suiv.; Corpus inscr. gr., n°* 2955, 5993 et suiv., 6003 et suiv.; Franz, Elem. epigr. gr., p. 333-334. Pausarii lsidis, à Arles, Bull, de la Soc. des antiq. de France, 1876, p. 207-208. Lampes à Isis et à Sérapis, Louvre, Biblioth. nat., Bellori, Passeri.
3. Comparez la célèbre peinture d'Herculanum, Bœttiger, Die Isisvesper, dans la Minerva, 1809; Millin, Mag. encycl., 1810, t. II; les peintures de Pompéi au musée de Naples; les sculptures, hiéroglyphes et objets divers de culte égyptien, provenant de Pompéi et d'Herculanum, au même musée. Voir aussi les peintures de la maison découverte à Rome, près de la Farnésine.
4. Juv., vi, 525 et suiv.; Servi us, ad AEn., II, 416; Apulée, MeL> XI entier
lieu le salut; on souhaitait le bonsoir à la déesse; on lui baisait les pieds. Il y avait des pompes bizarres, des processions burlesques dans les rues S où les confrères portaient leurs dieux sur leurs épaules*. D autres fois, ils mendiaient en un accoutrement exotique, qui faisait rire les vrais Romains '. Gela ressemblait assez aux confréries de pénitents des pays méridionaux. Les isiastes avaient la tête rasée; ils étaient vêtus d'une tunique de lin, où ils voulaient être ensevelis4. Il s'y joignait des miracles en petit comité, des sermons, des prises d'habit8, des prières ardentes, des baptêmes, des confessions, des pénitences sanglantes8. Après l'initiation, on éprouvait une vive dévotion, comme celte du moyen âge envers la Vierge ; on ressentait une volupté rien qu'à voir l'image de la déesse 7. Les purifications, les expiations tenaient l'âme en éveil. Il s'établissait surtout entre les comparses de ces pieuses comédies un senti-