LIVRE QUATRIEME LA TREMPE
Lentement, Marc sortait du gouffre nostalgique, lentement se détachait sa chair du souvenir adoré. Ce furent des nuits farouches d'abord, des nuits où il se roulait dans la soif d'elle, évoquée plus charmeuse, plus tentante, puis les longues insomnies mélancoliques du regret, où passaient, repassaient de monotones exclamations, des soupirs alanguis, des baisers au vide. Le travail d'abord lui fut impossible. La rôderie ne lui réussit guère mieux : les choses avaient des aspects singulièrement navrants, et telle contemplation de vieux mur lui mettait des sanglots dans la poitrine. Enfin, il se prit un malin à l'impérieux défi des mathématiques, excilé par les déceptions
298 MARC fank
d'un problème de géométrie, s'entêtant dans un labeur très aride qui l'arrachait aux défaillances de son amour inassouvi. Une fois sur la pente, il ne s'arrêta plus ; de l'étude il revint à Faction, se remit à la politique. Aussi bien un intérêt majeur jaillissait-il pour lui des événements à l'ordre du jour, événements dont il pouvait tirer une bonne leçon, à cette heure, une des plus tristes et des plus désintéressées de sa vie.
Les symptômes flagrants d'une lutte intestine se montraient à la Clameur. Des notes apparaissaient, des déclarations ambiguës, tronquées. Digues semblait très fort encore, capable de lutter avec avantage. Sévère hésitait entre le risque de perdre le journal et ses aveugles sympathies pour Quinzane.
La bataille éclata à propos des anarchistes. Il y eut deux jours d'indécision, pendant lesquels un article de Sévère fut contredit fermement par Digues comme inconciliable avec les principes socialistes. Puis un silence, un calme de surface, Digues parut vainqueur, et Marc s'en félicitait, heureux de voir l'influence de Garoulle contrebalancée sur ce point. Mais, en réalité, des négociations pressantes étaient ouvertes entre Sévère et le leader praticabiliste, qui tenait pour lors dans sa main le nœud d'une révolution de
palais très habilement ourdie. Tout étant prêt, un beau matin, Quinzane profita de l'insertion d'une note ayant rapport à la dernière polémique pour signifier son congé au rédacteur de cette note: Digues et ses amis, solidaires dans leur théorie contre le vol, quittèrent la place, où déjà s'installaient les nouvelles recrues dont la majorité relevait de Garoulle.
L'ancienne rédaction ne se tint pas pour battue. Porte à porte, elle fonda les Etapes du peuple, un journal semblable à la Clameur, et la polémique s'engagea, pleine de gros mots, d'injures, d'insinuations, de menaces. Mais bientôt la Clameur se tut, prudente, conseillée peut-être par Garoulle. Elle gagnait tout au silence, ayant de son côté une forte clientèle non révolutionnaire, en plus des praticabilisles et des anarchistes. La polémique tournait à l'avantage des Étapes populaires, lui faisant une réclame.
Digues et ses amis essayèrent vainement de passionner l'opinion. L'indifférence l'emporta. Les groupes praticabilistes, sans honte des moyens, saluèrent le renversement de leur soidisants ennemis. Les Étapes durent cesser de paraître une première fois, firent un effort désespéré, puis moururent.
Et, tout à coup, Digues disparut. La mer de
l'oubli déposa son sédiment sur l'aventure qui le rayait delà publicité. A peine un mois s'écoulat-il que les derniers échos agonisaient au fond des groupes. Devenu incapable de trouver une tribune ouverte dans ce monde révolutionnaire, où les postes sont si peu nombreux et les opinions si étroitement sectarisées, Digues devait se ronger les poings de rage contenue et Marc n'y pensait pas sans effroi, comme à un avertissement pour lui-même.
Pendant qu'avortait la tentative des sept, un labeur de dissection se poursuivait dans le jeune homme, la réanalyse des manœuvres de Garoulle. A mesure, il s'indignait, il ricanait de la simplicité d'un tel jeu. Quoi ! de si maigres combinaisons pour gouverner les hordes humaines ! Et il songeait aux piètres séances des groupes, aux petitesses qui avaient amené le vote de la Réadjonction, aux tripotages souterrains avec la Clameur populaire. N'était-il pas capable de stratégies plus vastes, de prévoyances plus hautes, de combats plus savamment menés? Il méprisait les praticabilisles d'être à la merci de ces gamineries diplomatiques ; sa jeunesse restait incapable de concevoir que Garoulle avait agi selon une expérience supérieure, des calculs délicats de probabilités humaines, dont la seule infériorité
était la pauvreté des motifs, mais dont l'exécution était d'un homme d'état.
Pourtant, à son insu, cette analyse développait ses moyens pratiques : révolte contre la médiocrité des moyens, soit, mais appropriation des lambeaux d'expérience ! En comparant ses propres manœuvres, comme orateur et comme membre de comités, à celles de Garoulle, en se remémorant les inerties et les spontanéités des hommes qu'il frôlait journellement, il arrivait à bâtir, à mûrir des projets qui, déjà, n'avaient plus les brusqueries des précédents, arrêtés à des réalisations moins amples.
Un programme s'agitait en lui, et qu'il rognait par degrés, dont il éliminait les cbimères, autant du moins que le permettait son âge. Le travail de porte-parole lui devenait insupportable, et, par une compensation qui n'est pas rare, ses acquêts de sagesse générale l'incitaient à l'imprudence personnelle ; il courait rapidement à la période critique où les conquérants emportent la première victoire décisive ou apprennent le recueillement. Souvent venait une impresion d'immense nausée, lorsqu'il songeait au recul, dans le futur lointain, de cette transformation des praticabilisles qu'il rêvait auparavant. Pourtant, serait-ce rien, comme œuvre de début, s'il par-
venait à détacher un peu le praticabilisme de la révolution, s'il y introduisait quelque réforme propre a faire comprendre l'importance des actes pacifiques?
Dans l'histoire du parti, il avait surtout été abasourdi de ce que les trente mille hommes qui composent le praticabilisme parisien n'eussent rien essayé dans le sens de cette solidarité si âprement prêchée aux séances. Aux récriminations de Marc, les chefs avaient opposé des raisons d'expérience, des exemples du passé, démontrant l'avortement fatal des tentatives semblables. A force d'y songer, il avait cru découvrir le secret de cette faiblesse dans une cause unique : la cotisation. Il savait et comprenait l'horreur de l'homme du peuple à payer une somme régulière pour une œuvre qui ne pouvait immédiatement aboutir et souvent échouait par l'incapacité, la paresse ou la friponnerie des comités. Dès lors, tout le problème était de réaliser quelque coopération qui n'exigeât aucun capital préalable et qui fonctionnât avec un minimum de travail. Mais chacune de ses imaginations rencontrait une analogue dans l'histoire des trente dernières années, chacune avait plus ou moins tâté la réalité. Impatient, il finit par ne plus s'inquiéter d'être plus ou moins original, se
répétant que telle idée, impraticable naguère, le devient par les modifications temporelles. En outre, il se fiait aux détails, aux règles subordonnées qui métamorphoseraient le plan. Dès lors, exercé par toutes les équations de sa jeunesse sur des organisations hypothétiques, il édifia un système, qui, au début, s'en tiendrait simplement à:
1° Une ligue de praticabilistes pour obtenir aux membres le logement à meilleur marché et plus salubre ;
2° Une ligue pour donner la clientèle des membres de la ligue à des débitants déterminés — boucher, épicier, cordonnier, tailleur, etc., — qui subiraient les conditions d'un cahier de charges.
Marc, la résolution prise, eut un mois de délices, une extase de calcul et de statistiques, une absorption de son être dans la rédaction d'articles simples, la résolution de problème d'ordre tout matériel. Dans sa vie spéculative, cet attouchement du positif le charmait, lui donnait je ne sais quelle consistance, quelle solidité de planteur de choux où il oubliait les fièvres, où il se figurait un brave agriculleur, une fourmi humaine. A rencontre de sa coutume, il ne dit pas, à mesure de leur éclosion, les nouveaux projets à l'oncle; avec une fermeté d'homme mûr, il chiffra,
304 MARC FANK
nota dans le silence, âprement, dans un surcroît de volonté qui allait jusqu'à supprimer ses insomnies, à lui donner le plein sommeil nocturne après l'harmonique travail du jour. Mais, quand les grandes lignes furent fixées, quand il eut, d'une écriture régulière et en phrases nettes, disposé les éléments de sa campagne, il sentit la nécessité de la confidence. L'oncle écouta, surpris. L'homme d'état, ses prudences, ses presciences, son instinct du temps, s'accusait dans le travail de Marc, en progrès brusque, tout imprévu. Et, pourtant, avec mélancolie, Honoré se demandait s'il n'eut pas mieux valu que l'orateur prédominât quelques années encore, jusqu'à l'époque où le pralicabilisme serait plus proche de sortir de l'église révolutionnaire? Il laissa continuer la lecture, sans une parole, attendri, avec quelquefois son geste d'approbation, l'oscillation ralentie de sa main droite, de sa tête ; et la série d'articles gradués où Marc réclamait des solidarités plus solides, des règles organiques gymnastiquant le socialisme, des créations d'ordre matériel, tendant plus encore à la pratique de la coopération qu'à une augmentation de bien-être, et l'exposition du système des ligues, les calculs statistiques, l'argument de la ?ion-cotisation, tout cela .s'écoula pendant deux longues heures :
— Es-tu content? demandait enfin Marc à l'oncle.
— Très content ! fit l'autre.
Et il observait un morceau de camphre, sa translucidité de névé, les facettes luisantes de la cassure; Marc, nerveux, sentait qu'Honoré devait avoir quelque objection à lui faire, tout à la fois voulait la connaître et en était empêché par une lâcheté d'amour-propre. L'oncle, effectivement, ratiocinait en lui-même, toujours avec sa crainte de faire reculer la volonté du jeune. Pourtant, ce travail qu'il venait d'entendre, les luttes de Marc, tout cela ne disait-il pas une volonté qui ne s'ébranlerait plus devant les obstacles? La bêle de guerre ne se révélait-elle pas plus indomptable avec l'âge? Dès lors, pourquoi reculer devant quelque objection? Et, comme il arrive en ces minutes où une présence abrège les doutes, il se décida d'un coup :
— Ecoule, Marc... je suis plus content de ce travail-là que de tous les précédents... non que tu n'aies créé des choses plus intellectuelles... mais j'y vois la double marque d'une volonté qui ne me laisse plus d'inquiétude pour l'avenir, d'une science plus profonde du temps et de la collaboration desmasses humaines... cependant... cependant...
Il vit, après le geste heureux de Marc, le souci du « cependant », il regretta de s'être engagé, mais n'osa s'interrompre :
— Cependant, je voudrais que tu commences par la ligue pour les loyers, que tu négliges, en attendant, les autres articles... ce n'est qu'en frappant sur un même clou que tu as chance de faire une besogne expéditive... puis, plus tard...
Marc, mécontent, faisait craquer ses phalanges. Au lieu de répondre, il demanda :
— Est-ce que vraiment tu crois qu'il y a trop? L'acide de l'amour-propre vibrait dans sa parole, et qu'Honoré connaissait trop bien.
— Oh! je dis ça par tactique... après ça, en action, peut-être que tu t'y connais mieux que moi!... Le travail est superbe... je le répète... clair, précis, logique...
Boudeur d'abord, Marc, aux éloges, peu à peu se laissait reprendre, tellement qu'Honoré avait la faiblesse de ne plus revenir sur l'objection, sentant que l'heure, malgré tout, n'était pas venue, qu'il y fallait quelque leçon brutale du destin.
Des lâtements, des préludes d'expérimentation, et Marc entrait dans Ja coutume de son rôle. Prudent d'abord, à peine poussait-il de fugitives reconnaissances sur la masse, au cercle, aux séances publiques. — La chose n'allait aucunement de soi; il rencontrait des apathies pénibles à chauffer, des incroyances et, le plus souvent, l'objection révolutionnaire : « Rien ne sert d'essayer une amélioration par syndicats ; les patrons sont là qui calculent, prêts à réduire les salaires à chaque progrès de bien-être constaté chez le travailleur !... Donc l'idée était dangereuse, inutile, retarderait la solution finale ».
D'au 1res objectaient encore : « Il faut au contraire pousser la misère à l'extrême, afin que, acculé, le peuple enfin se révolte, construise la société nouvelle ».
Marc y répondait par la thèse de l'impossibilité
d'aboulir si une masse cohérente ne s'accoutumait à la socialisation, si un groupe central ne pouvait élaborer la pratique d'une doctrine. Que, par suffrage ou autrement, demain un peuple tente la collectivité, il échouera si nul centre d'action n'est prêt à l'exemple, s'il n'existe des cadres et des ofliciers pour l'armée sociale. Car, de bâtir sur les théoristes, c'est l'extrême chimère, et qui ramènerait d'emblée au capitalisme. En outre ne semble-t-il pas terriblement difficile aux patrons de frapper les praticabilistes par une réduction de salaires? Artisans hétérogènes de tous les corps de métiers, il était par cela même impossible de les atteindre. Ah ! s'ils avaient appartenu à une ou deux corporations distinctes, l'argument de la réduction serait redoutable !
A force de servir, de jour en jour, d'heure en heure, ces raisons semblaient à Marc caduques, cacochymes, sans vie et sans force, et il les répétait en pion, misérable, la voix souvent toute lasse, traînant en cordes rauques. Ah ! que l'humanité était dure à entraîner, d'horrible lenteur, froide, molle à ses propres deslins ! En ces étouffants réveils, l'âme imbibée de grisailles et d'anémies, il refusait de s'avouer que, pour modestes que fussent ses projets en face de la folle revendication révolutionnaire, c'était bien trop encore,
MARC fa ni; 309
infiniment trop, à moins qu'il n'y consacrât sa vie. Des allégresses, en somme, le relevaient, brusques, à quelque stupeur causée par son éloquence, à quelque contradicteur silencié, aphone, perdant la réplique. Mais le silence même de ceux qui échouaient à la joute, l'attristait au bout du compte, le tenait morose. Il lui aurait fallu les ouvertures d'âme, les joies convertisseuses, le petit noyau des apôtres francs, naïfs, dénués de restriction et d'hypocrisie. Souvent, pressant l'éponge de ses mélancolies, pleine de regrets acides, il se disait que s'il rêvait quelque rôle d'inutilité sonore, s'il bâtissait son avenir sur un programme faux, en surface, en vague, un programme violable au gré de la fantaisie et de l'ambition, il monterait à grands coups d'aile à la gloire. Souvent, encore, tout bas, l'instinct lui murmurait que, au total, il serait plus utile à T humanité dans un rôle de radical, que le petit grain de sable qu'il y pouvait remuer, du moins il le remuerait, que la seule présence d'une personnalité honnête au pouvoir déjà serait un bien, tandis qu'ici!... Mais serait-il encore, en ce cas, une personnalité honnête ?
— Ah ! quel mou... quel gamin ! s'écriait-il... A peine un mois que tu essaies et, déjà, tu voudrais !...
Et la main plane, aimant prendre, vers le soir, le soleil rouge à témoin :
— Je m'obstinerai !
Yoilà que lui vint une consolation, mais en dedans, puisée à part de son existence. Pour quelques sous, un jour, au coin de la rue Gay- Lussac, une aubaine de livres, tous contant des histoires de Stoïques, de Prophètes, de Philosophes. Histoires de souffrance, disant la traînerie temporelle, la patience de grandes âmes en lutte. Il y croula, il s'absorba. Il y puisa des patiences, des poésies abstraites, un reverdis d'adolescence — mais plus opiniâtre, plus actif — il répéta des poses de bonté, de sacrifice, de pardon, de courage, devant sa glace, ivre de désintéressement. Défis au destin, aphorismes brefs frappés à l'effigie grecque ou romaine, négation de la souffrance, affirmation de la vertu, cris des calvaires de la science, de l'art et de la philosophie, il n'eut, sans doute, jamais de meilleure espérance, plus forte et plus douce. En même temps, les paroles qu'il croyait avoir jetées sur le roc, les arguments ternis par l'habitude, cela se mettait à germer, à vibrer à travers des êtres. Des volontés dures fondaient, des indifférences ; il eut trois, quatre écouteurs assez enthousiastes pour qu'il y vît le noyau sacré, les apôtres primitifs ;
à mesure, les uns agissant sur les autres, par la puissance dynamique du nombre et de la parole répercutée, son projet — ou du moins ce qu'il en avait dit — commença d'émouvoir les groupes. Peu de chose encore, un frémissement d'aurore, des opiniâtres soudain près de lui, des sceptiques devenus chauds et graves, et dans tout cela, sa personne agissant par séduction plus que par raison. Dès lors, sa jeunesse reprit, les croyances messianiques ; aux doutes timides d'Honoré il opposa des attitudes d'indulgence conquérante. Toutefois, au rebours de ses succès de clubisme sous Garoulle, il n'abandonnait plus à la gloriole ses principes, imbu, au tréfonds, du caractère saint de son œuvre. Des conciliabules à son cercle, il s'en allait montant à des effets de masse, il commençait de prêcher chaque jour plus hardiment. S'il restait vague sur la dualité évolution-révolution, il mettait une clarté, une énergie croissantes à définir son système de ligue, et déjà il obtenait, en public, des succès pareils à ses succès de conciliabules. Mais la taquinerie commença, les malveillances tenaces, les tactiques sourdes, tout ce qui grouille sous les novateurs. En Garoulle, l'inquiétude germait, rapide. Si, durant la campagne de la Clameur, il avait senti lui échapper le jeune homme, cela se
312 MARC PABB
compensait d'une décroissance de faveur populaire, d'un abandon de la tribune ; poussé par des préoccupations abondantes, puis jeté pendant deux mois au lit par une maladie nervogastrique, il avait perdu Marc de vue, il n'en entendait quasi plus parler. Presque soudain, il le retrouvait puissant, et il commença de s'armer pour le combattre, si,, toutefois — car des linéaments de l'espoir d'autrefois restaient vivre en son être — il ne pouvait le subordonner. Un malin, Marc reçut un billet l'invitant à passer chez Garoulle.
Il y alla sans arrêt, au galop, de larges lambeaux de souvenirs ressuscil es en lui — craintes, humiliations, colères, couardises. Il y songeait au long des trottoirs, farouche. Quand il fut devant la demeure de Garoulle il haussa les épaules: il n'avait pas réfléchi à l'entrevue, rien médité, rien prévu :
— A quoi bon? N'ai-je pas tout prêt depuis des mois ?
- Toutefois il recula, il vagua aux alentours, posaut les interrogations avec une tentative de méthode, en comptant sur les doigts.
. — Ça, ça et ça! fit-il enfin, avec moquerie, s'apercevant qu'il réoubliait à mesure.
D'un élan il monta chez le leader, tira un coup
de sonnette fort et terrible, dont il se gronda:
— Pas chic.., pas intelligent ce mouvement-là ! Il eut envie de rectifier le coup de sonnette,
d'en tirer un deuxième, mesuré, mathématique, mais la porle s'ouvrit; tout de suite, il vit Garoulle.
Le leader avait jauni, considérablement, et Marc eut quelque mépris de jeune pour l'effigie creuse, l'extériorité décadente de sa face. Garoulle, au rebours, trouva pétrie par une force ascendante la tête de Marc, plus ferme la contenance, moins frémissantes la prunelle les tempes. Puis, dans la pause, après la poignée de mains, l'embarras fut réciproque :
— J'apprends vos succès, citoyen! finit par dire Garoulle... Je vous félicite !
— Oh ! fit Marc... des vétilles !
Le leader fit un sourire, avec un voulu de raillerie, mais manqué. Marc en bisqua, chercha quelque phrase à double tranchant pour le moment tactique.
— Des vétilles ! fit le leader... Vous allez bien, vous!... On m'a parlé de Ligues... d'éducation pratique... de discipline sociale...
Il gardait sa grimace préméditée, gagnant par là seul du terrain sur l'autre, l'effrayant d'une idée de ridicule :
— Eh bien? fit Marc... est-ce que vous trouvez cela grave?
Son ton, inharmonique pourtant, réussissait à feindre une certaine légèreté qui cassa le sourire de Garoulle :
— Cela dépend comment vous l'entendez ! fit Garoulle.
— Mais, je l'entends comme je l'ai proposé !..
— C'est juste... mais moi je ne sais pas comment vous l'entendez?
Marc reprenait équilibre. 11 hésita entre l'envie de jouer un tour à Garoulle en faisant la bête, en lui dérouiant un coq-à-1'âne théorique ou de tout lui dire. Au point où il en était, la lutte était bien difficilement évitable, et il lui faudrait compter sur sa force pour se maintenir. x\près tout, Garoulle n'avait aucun pouvoir direct, rien que l'influence occulte, lente ; le mieux, peut-être, était de se montrer du coup; griffes dehors, en bataille, de lui offrir l'alliance ou la guerre. Comme il n'avait pas le temps, il joua entre le oui et le non d'un choix brusque. Il prit la grande lutte, commença d'exposer ses projets, n'omettant que l'arrière-but évolutionniste.
En l'écoutant, une aigreur infinie envahissait Garoulle, la colère de reconnaître un plan hardi
et possible, lucide, très prévu, très analytique, l'ennui profond d'avoir sous-évalué le jeune homme. Puis, dans l'hélice des phrases, dans les crans des ratiocinations, même dans l'euphonie vocale, il admit la complication de l'être, son adresse, un sens 1res vif du pratique. Certes, c'était jeune, c'était calculé encore trop sans les masses humaines, mais des fragments en pouvaient rester dont l'honneur devait rejaillir ailleurs que sur Marc. A la volée, il prenait des jalons, telle idée praticable, se l'assimilait sans vergogne, tout en rêvant la dévoration de Marc... Avec un demi-sourire, des approbations muettes, il écoutait, il poussait l'orateur, comme s'il aimait ses idées, pourrait s'y associer peut-être. Comme il arrive, à cet applaudissement discret, quoiqu'il eût l'instinct de son mensonge, Marc s'animait davantage, amplifiait, répétait. Puis, fatigué, et Garoulle se refroidissant, il finit à petites périodes.
— C'est fort! fit Garoulle.
Et d'un coup de revers, ta tant :
— Delà graine d'évolution, malheureusement! Son demi-sourire avait disparu, un froid dur,
sardonique collait ensemble ses lèvres. Marc, irrité, le regarda violemment et lui rendit sa monnaie :
— Est-ce que vous ne rêvez pas une exlrêmegauche ?
— Ce sont des calomnies Diguistcs !
Affaibli par la maladie, moins chef de ses nerfs,
un flot de haine, d'impatience, brisa sa dissimulation, se répandit sur toute sa contenance. Puis, un petit rire très laid lui sortant des lèvres à défaut de paroles, il tira sa montre :
— Pardon, j'ai rendez-vous à trois heures!
Marc ne fit qu'une moue de mépris, de provocation, et tandis qu'il se relirait, jeune et fort, élastique, l'autre, le pourtour des yeux plus jaune, songeait avec intensité à une chose unique qui lui susurrait aux lèvres :
. — Toi, je te vas casser les pattes ! Puis, une injure monotone :
— Cochon de lait ! Cochon de lait !
Rien d'abord. Marc continuait sa route, avec une continuelle alternative : une sensation pneumatique de péril latent suivie de réactions téméraires. Ce fut l'heure étale, sans avance ni recul. Aux séances, des luttes identiques; ses adeptes lui restaient fidèles, son cercle sympathique. Garoulle travaillait-il? Avait-il crainte? La maladie atrophiait-elle son énergie ? La concep.
IfÀRG FANE 317
tion du hasard, de l'action livrée aux contingences, jamais Marc ne l'eut aussi forte. Autant sa parole était dominée de logique, de constructivité et ses rêves d'avenir bâtis sur des assises solides, autant l'heure présente flottait, s'ennuageait, livrée à un jeu de pile ou face. Sans doute, s'il avait osé l'intrigue, s'il avait osé combattre directement, personnellement Garoulle, il aurait cassé des trames, rompu des lacs. Mais ces moyens-là il les avait abandonnés, il s'était fié à la semaison de la pensée, il avait édifié un projet d'homme d'Etat en négligeant d'agir en homme d'Etat. Gomment faire? Se créer des espions, fabriquer des ennemis personnels au leader? Que de temps il y faudrait et quels risques ! Il préféra continuer, se lier à l'intelligence, à l'apostolat. De petits échecs survinrent, sans caractère, des hésitations chez les plus versatiles de ses adeptes. A une séance, près la barrière d'Italie, il eut à lutter contre une salle rebelle, et la dompta. Ses ressources grandirent, s'assouplirent, dans la sensation de la lutte approchante. Il s'imagina de grandes batailles oratoires, s'y prépara, puis fut déroulé devant des mesquineries, un chuchotement qu'il sentait tout autour de lui, une méfiance souterraine, grandissante, peut être calomniatrice où il reconnaissait Garoulle. Son énergie
fut énorme, une activité de toutes les minutes, et il crut échapper, dominer par audace, par force, vitesse d'action. Il ramena des victoires.
Mais les bruits qui devaient circuler sur lui étaient vagues, indéfinis, venus on ne sait d'où, répandus goutte à goutte* Et soudain, en pleine énergie, il eut le sentiment du vide, le débaltement du fantassin contre l'artillerie lointaine, invisible, à l'abri. A peine s'il eut le temps de calculer, tellement vite, imprévisible survint le jusant, le retour fluide, puéril, barbare, injuste de l'opinion. Le pire fut de subir les férocités du journalisme : la Clameur, en demi-teinte, le criblait, le bafouait ; le Salariat caricaturait son système, surtout le disait décrépit, bourgeois, capitaliste.
Sévère qui avait accueilli avec empressement quelques articles que Marc avait offerts dans le cours de sa campagne, soudain refusa sa copie, à l'heure même où il eût voulu la multiplier. Puis la période des anniversaires, mars, mai, survint. Elle fut néfaste, d'autant plus que, pour rien au monde, à présent, il n'eut pris part aux diatribes belliqueuses, aux apologies de la Commune. Tous ses succès oratoires décrurent : il ne put parler sans de continuelles interruptions, sans des colloques qui lui coupaient ses meilleures phrases.
Les accusations crûrent. Il fut trop facile de démontrer qu'il évitait toute idée révolutionnaire. Il commença de passer pour un émissaire des radicaux ; les accusations populaires, si facilement absurdes, y mêlèrent de la police.
Que dire? Que faire? Contre l'impopularité toute tactique vaine, et sa jeunesse ne trouvait plus que des violences, mais qui si vite se démontraient ridicules ! L'idée de poignarder Garoulle gronda quelque temps, lui exagérant le leader, l'amplifiant à une stature de Belzébuth. Puis l'insurmontable misanthropie, une lassitude décisive de prêcher (à peine si quelques personnes lui restaient fidèles !) sa santé chancelante, il lui fallut se résigner à attendre, à temporiser, à fuir les séances. Sa chambre, pleine de remembrances odieuses, il#ne la pouvait supporter, et il s'en allait en longues courses.
L'image d'Adrienne, écartée pendant la lutte, l'accompagnait, le suppliciait d'une idée de défaite perpétuelle : amour ou politique, à toute lutte n'était-il terrassé ?
Guère en humeur de beaucoup regarder les choses, il ne cherchait aux rues que le mouvement des foules, le fracas, une indifférente activité. Il y allait, il y lassait sa mécanique, ne rentrant qu'aux repas, dormant douze heures, pro-
longeant l'inconscience. Le muscle y prenait le pas sur le nerf, les chocs, les étouffements, les déchirures de l'amour-propre s'aUénuaient à la vie marcheuse, à l'hématose des promenades, l'organisme neutralisé par des chimies neuves. De la période aiguë il arrivait ainsi à la mélancolie, — et celle-ci pour durer longtemps, chronique.
Il rechercha davantage les silences, le rêve éternel des destins de repos et de grands horizons. Alors les roues qui cahotent, les pas sonnant sur la terre, le cheval avançant ses quatre pieds, le piston des machines, tout ce qui frotte à la matière solide, il y voulait voir le travail, la guerre. Au rebours, les choses qui flottent, voguent, planent, tremblotent, tout ce qui meut au gré des fluides, c'était le Rêve, la Paix^ans doute que l'oiseau s'exténue à battre le lluide de ses rames, que les coups d'ailes de l'insecte sont un va-et-vient d'énorme activité, que la bêle des eaux, sinueuse, donne des coups d'hélice qui doivent être une large dépense de force vive, mais qu'importe: les courbes planantes du ramier, l'élan du poisson, ah! ce n'est pas le dur, le grossier effort contre les résistances compactes ! Et les charriages, au fleuve, aux squares, aux parcs, partout attiraient Marc. Les steamers,
JIARC FANE 321
dans le soir encore incomplet, teinté d'une cendre diurne, quand flotte du rhodium sur le levant, une lueur trépassante au coucher, si pâle, emmuraillée de la Ténèbre, les steamers lui semblaient des contes de fées, des palais mouvants de miracle, avec leurs fenêtres jaunies de lumière, leur peuple de passagers, qui semble heureux, infiniment heureux !
Les petits canards couleur serin ou fauve, dont le duvet est un vrai poil, qu'il les adorait rôdaillant sur l'eau vert-bouleille, et si petits que l'étang- est un océan. La mère crie doucement, un cri de rappel. Eux, avec des élans comiques (mais si riches de vie !) effarés, happent des insectes. Des peupliers très velus, vêtus depuis la base, marmonnent sur la rive. Et les saules de Babylone penchent leurs larges balanciers de dentelle, leurs draperies mollissantes. Et tout cela oscille dans le fluide. Et le soir est surnaturel, un hymne aux tons descendants, aux symphonies plus basses de seconde en seconde, aux psychologies démesurément hautes et infiniment analytiques !
L'eau, place Saint-Sulpice, par les bords des
bassins octogones, s'écoule en lames irisées, en
triangles vivants, s'accourcissant, s'étirant, avec
des hauts et des bas d'oscillations sur les surfaces
molles. Des lions, rasés, la gueule oblique, de leurs gros poings tiennent l'écusson de la ville de Paris : le vaisseau « nec mergitur » sous les créneaux. Et l'eau rugit, par intervalle et pieu vole sur un sérieux Fénelon enrobe à dentelles, abaissant sa plume sur Télémaque. El le ciel finit par se résoudre en petite pluie. 0 doux dôme firmamentaire, de porcelaine fine avec mille rides ardoise...
Sur un grand hêtre aïeul, la lune a posé son orbe, comme suspendue à la branche la plus haute. Il tremblote, dans un énorme silence, une petite pluie froide venue de très haut. Elle va, murmure. Doucement les nues dévorent l'astre. Dans la féerie pâle, la multitude des feuilles, des colonnettes branchiales, des chevelures ramusculées, à coudes minuscules, Marc est en plein fluide... repos infini, vibration lente du cœur et plus de fiel, plus de colère... Oh! que la mère Nature lui semble fraîche et consolante, maçonnant à petits coups toutes les fentes de son âme !
Marc abandonna de plus en plus Paris pour la banlieue. Aux côtes adorables de Fontenay et de Meudon, il reprit la trempe, le sang magnétique,
MARC FA.XK 323
la solidité du rein, le souffle durable des botes nervo-bilieuses, mais sans que pourtant il eût encore la jouissance de sa santé, sans pouvoir fuir les tristesses longues et l'impression de défaite qui lui gâtaient toute grâce de paysage, et surtout au retour de l'heure brune.
Par un de ces retours violents, incalculables, que connaissent les hommes de lutte, soudain l'ardeur de la lutte lui revint. Concentré d'abord, il s'enferma, il édifia des combinaisons, avec le seul v03u de trouver à combattre, de n'avoir pas uniquement le vague de la multitude devant lui, mais un homme, une personne. Hélas ! quand il reparut au jour, quand il se retrouva devant les hommes, il trouva la trouée plus profonde. Insaisissables restaient les moteurs (et d'autant plus que leur rôle devenait inutile, la force acquise poussant la foule). La méfiance, à présent, se montra nette, sans détour, si bien que, un jour, en pleine séance de comité, quelqu'un le traita de mouchard. Il se précipita, prit l'insulteur au collet:
— Répète î
— Mouchard!... Tout le monde lésait!... On devrait t'cxpulser !...
Frapperait-il? L'autre, hardi en paroles, ne se défendait pas en fait. Marc sentait sur lui la ré-
probation de la majorité. Chancelant, blême, il s'éloigna, à peine suivi de quelques camarades. Deux jours plus lard, en première page de la Clameur, son nom fut imprimé avec des questions équivoques. Etait-il un agent de la Franc- Maçonnerie? Recevait-il des subsides secrets de la Haute-Banque ? Tout cela, enveloppé sous forme courtoise, avec l'adjuration d'un démenti. 11 répliqua. On lui émascula son article, et ses principes, énoncés trop souvent pour qu'il y pût contrevenir, lui défendaient le duel. Alors, il vit la désagrégation finale, la dispersion des derniers enthousiastes, de ses apôtres; à peine s'il lui restait deux ou trois camarades — et timides. C'était la ruine, la mort morale, et de cette chute au vide, de moins eu moins, il en discernait les phases, de moins en moins il aurait pu en faire l'historique. Ah! et comme il sentait qu'Honoré avait eu raison, sans le vouloir avouer encore, boudeur, taciturne. Vint une dernière espérance, la volonté d'une bataille suprême qui, peut-être, lui rouvrirait non la route du succès mais la réhabilitation morale, et, profitant d'une grande séance, il fit annoncer des explications publiques.
Au soir convenu, après un ouvreur de séance, orateur de parade, Marc s'avança dans une angoisse pesante qui faisait cliqueter ses dents. Il ausculta la foule. Un faux calme y prédominait, des physionomies confuses, en attente de quelque aventure, des aigreurs apaisées, des sourires raides, des hypocrisies dangereuses, une salle équivoque, enfin, d'où pouvait à toute seconde jaillir la huée et la violence, une salle déjà prête à s'induire d'électricité haineuse. Alors il se versa un grand verre d'eau pure, dédaigneusement, et à mesure qu'il percevait mieux le souffle de la persécution, l'aura de colère brute, il se fit plus calme, les mâchoires fermes, avec une certaine mansuétude. Ses regards cherchèrent la seule face dont la sympathie ne lui pouvait faillir, l'oncle qui, ce jour, à toute force, avait voulu être à la séance. Et il commença:
— Citoyennes et citoyens, des rumeurs ont circulé sur ma conduite et sur mes opinions. . rumeurs que la malveillance d'une part — malveillance dont je sais l'origine — et l'étourderie de l'autre ont transformées en calomnies qu'il m'importe de démentir en public. C'est pourquoi je prends la parole ce soir et j'espère, citoyennes et citoyens, trouver parmi vous l'impartialité et la tolérance qui me sont dues d'autant plus que mes adversaires ont travaillé dans l'ombre et que, moi, je tente le débat au grand jour !
— Bravo ! fit, au fond, un petit homme sale et nerveux, aux prunelles fiévreuses.
La foule ne mouvait pas, encore passive, peutêtre un degré moins malveillante, mais prête au revirement. Marc, décidé, reprit:
— Citoyennes et citoyens, je vais redire avec simplicité quelle fut ma conduite parmi vous dès l'origine... vous développer, s'il se peut, mes idées personnelles sur la question sociale et, parmi vous, un certain nombre de citoyens me connaissent assez pour pouvoir témoigner de la vérité ou du mensonge de mes paroles. Je vous rappellerai que, depuis mes débuts au groupe d'études du XIIe, mes motions furent constamment d'ordre pratique et n'eurent point pour
MARC FAXK 327
objectif la guerre civile... à mon avis trop chimérique et trop périlleuse pour le peuple... Quoique le praticabilisme constitue un parti révolutionnaire j'ai pu croire et je crois encore que son mode d'organisation comporte toute solution positive... et d'ailleurs la « Révolution » n'implique pas nécessairement des barricades et des coups de fusil !...
Quelques grognements. Une femme lève le poing : u curé ! » Mais l'engourdissement de la foule persiste et quelques vieux copains de Marc affirment, timidement, qu'il ne ment pas. Lui, alors, continue :
— Pénétré de cette conviction, j'ai, depuis deux ans, travaillé dans le sens que je jugeais le plus propice au développement socialiste... et je dois dire que, en somme, j'ai rencontré plus d'encouragement que d'opposition...
— Assez! gueule quelqu'un.
C'est un large sanguin, cabré et furieux devant le calme du peuple et qui commence à désespérer du boucan. Immédiatement des barbes s'agitent, des glabres froids se soulèvent avec un ricanement, tandis que la sonnette présidentielle implore le silence:
— Citoyens, l'orateur a le droit...
— Au fait, alors, crie le sanguin... qu'il nous
explique ses opinions... Son histoire ne nous regarde pas...
— Oui, oui, ses opinions !
L'électricité naît, le flux où ondulent les crânes pleins d'animalité lutteuse, la concordance vibratile d'un même désir brutal d'exécution et les anciens camarades de Marc commencent à lâcher leurs sympathies dernières, épeurés. Les rares évolulionnistes, là présents, n'ont nulle envie de bataille, trop mineurs de nombre; seul Honoré palpite en discordance complète, prêt à offrir sa poitrine aux colères.
Mar,c, jamais, n'avait eu l'âme plus douce, le tressaillement du sacrifice au fond de sa poitrine, et il accepte l'interruption :
— Soit, citoyennes et citoyens, je passerai, puisque vous le voulez, à mes opinions...
— On Jes connaît, tes opinions ! hurla une manière de Pierrot plâtreux, affolé par l'almosphère hargneuse.
Des « chut » l'interrompirent, un retour à cette modération sournoise qni n'est qu'une curiosité, l'espoir que Marc va exposer des théories singulières :
— Mes opinions, citoyennes et citoyens, c'est d'abord que vous usez votre temps à débattre, comme susceptibles d'une solution immédiate,
MARC FA NK 329
toute une série de questions lointaines... Au lieu de chercher à vous coaliser dans des intérêts pratiques, et je vous vois effrayer à la fois, et inutilement, les humanitaires et les évolutionnistes. Sur plus d'une série de problèmes l'union serait non seulement possible mais immédiatement féconde... Dans cetle croyance, j'ai été conduit naguère à exposer quelques projets de ligues qui, accueillies avec sympathie au début, sont la cause tics calomnies lâchement répandues sur ma personne... Oui, je me suis demandé à quoi servait le verbiage des clubs... Oui, j'ai voulu du socialisme pratique... et non pas tant encore pour le bien immédiat que pour accoutumer le peuple a des associations harmoniques... et c'est pourquoi, modestement, j'ai proposé la ligue pour le loyer, la boucherie, la boulangerie. Car, sachez-le, citoyens... entraînés dans une voie de popularité facile... vos orateurs ont plus tôt fait de promettre la lune que de vous faire concevoir l'importance que pourrait accueillir le travail si les travailleurs recherchaient par grande masse les améliorations praticables, non au mode de possession de la propriété actuelle, mais aux modes de crédit, aux monopolisations. Notez bien — et j'y insiste — que je ne vous parle pas de ces misérables tentatives de coopération à vingt ou
330 MARC FAtfE
trente qui font des capitalistes au petit pied... mais de ligues compactes pour un but commun, de syndications où les corps de métiers s'entr' aideraient les uns les autres... Eh bien, citoyennes et citoyens, c'est sur les questions que ce mode de lutte comporte que j'ai voulu appeler l'attention populaire. J'ai osé concevoir — sans tomber dans les méthodes insuffisantes des Trade' s Unions anglaises — la possibilité d'un organisme ouvrier, vitalisé par des règles tout à la fois précises et larges, non seulement créateur de bienêtre direct mais agissant sur le gouvernement et sur la législation, provoquant des institutions de crédit nouvelles, élargissant l'industrie... et c'est ce dont, citoyennes et citoyens, je veux vous réexposer les bases, selon moi, rationnelles...
Sur la multitude, un souffle de doute, les âmes-peuples captives de l'orateur, admireuses de l'assurance dont flue sa phrase, du cristal de son timbre, de la sincérité de son visage et des beaux cheveux blonds épandus en houles. Minutes où la victoire pouvait accourir encore, le trouble naïf se transmuer en applaudissement, le fluide s'accumuler à de nouveaux électrodes. Puis, dans ce silence, une voix soudaine :
— Faut-y être godiche pour écouter ça !
Et le sanguin, dressé sur son siège, élève les
M \ lie PANE 331
deux poings vers Marc, avec un long hurlement :
— Crapule ! Mouchard !
Sans savoir comme, des gens sont debout, leur admiration changée en défiance, el quelqu'un, l'allumeur fatal des bagarres, gueule qu'il a des renseignements, bredouille un chiffre. Marc, coupé, ressaisit la parole, crie très haut. Mais les purs amoureux de boucan, indomptables, ne veulent plus lâcher si vite que naguère, embêtés dune trop longue retenue après les promesses de vacarme lâchées avant la séance, de proche en proche. Aussi la ménagerie s'éveille, l'antique farce animale, et il y a un bœuf, très nature, qui beugle au fond de la salle. La masse sérieuse cèdera-t-elle, tanguante entre les défiances reparues, le chuchotis des médisances remontées aux versatiles cerveaux et l'influence de l'orateur. Car, misère, la voix de Marc, pour puissante, n'arrive que par intermittences, et d'elle dépend la péripétie.
— Je vas le démolir ! crie un gas, déchargeur de houille ou forgeron, les yeux pâles et fluorescents dans le noir du masque. Toutefois, il reste en place, mimant Fassommade, tandis qu'une mélopée monte :
— L'exécution... l'exécution !
Ce sont les boucanisles, et la foule commence
à Huer ; des vibrations s'exacerbent l'une à l'autre, des concepts de crime et de trahison transmuent d'honnêtes cervelles. Marc, bientôt, va mériter tout châtiment.
— L'exécution !... l'exécution !
— Citoyennes et citoyens... essaie Lamasure. Le beuglement du bœuf, profond, immense, le
coupe, puis un hurlement, des aboiements épars, une antiphonie horrible, poussant à l'inflammation cérébrale. Marc y perd parole, gesticule à vide, et la fortune des batailles penche à gauche, le peuple-enfant incline aux huées, les sympathies achèvent de mourir comme des astres sous une nue. Chaque incidence va croître la tempête. Voici le porteur de houille qui s'avance pour assommer Marc, dans un Ilot tremblotant qu'il fend et qui l'acclame comme un héros. Le sanguin, jaloux, s'anime, s'élance ; les gens du bureau veulent pousser Marc vers le praticable.
— Non, non ! fait*-il.
Mais déjà une fièvre succède au calme de sacrifié des minutes précédentes, et lui aussi, aux électricités atroces, aux fureurs des bêtes humaines, à la discordance clamante, aux horribles prunelles de fous, à la hideur des faces belliqueuses, s'induit, s'exaspère, plus prêt aux coups de poing qu'au martyre.
marc ka.m: 333
— Allons ! murmure une voix.
Honoré vient d'escalader l'estrade ; la foule l'approuve, hurle de joie puis de fureur, en voyant que le mégalocéphale tente d'entraîner Marc.
— C'est un de la préfecture... un collègue, parbleu ! hurle celui qui, naguère, prétendait avoir des renseignements.
La foule trouve l'impudence d'Honoré abominable, une femme veut qu'on l'écorche et qu'on le sale. Des accusateurs nouveaux saillissent, les mêmes termes vont, viennent, rauques : « police, mouchards, traîtres », dominés harmoniquement de la clameur creuse du bœuf. Plusieurs amateurs deviennent sérieux, à leur tour s'indignent. Même aux plus simples curieux il se démontre que Marc et Honoré sont de la police. Alors, au fond des cœurs faubouriens, où gît la haine absolue de la préfecture, les miséricordes se taisent, passives, ou se transmuent en candide révolte, et il vient un mascaret où les bancs chavirent, où des hommes croulent. Un demi-silence, le repos de la vague, et le déchargeur de houille vient d'atteindre Marc et l'empoigne :
— Colles-y l'poing su' la gueule !
— Su' l'pif, donc, su l'pif !
Et, atroce, une voix grêle :
— Faut lui faire passer le goût du pain ! Cependant Honoré a pris une chaise, l'abat sur
la tête du déchargeur. L'homme tombe, abruti. Marc roule les poings ; îe sanguin, venu deuxième, hésite ; l'élan faut aux suiveurs.
— Lâches ! lâches I hurle Honoré, sa chaise en l'air, et Marc s'empare de la carafe.
Une minute coule, d'étonnement, de couardise, où tout l'épique des agresseurs se résout en injures. La multitude conçoit qu'il faut multiplier l'électricité de haine, s'excite en colossales huées. Marc et Honoré, dans une pose hardie et maladroite, un peu arrière l'estrade, écoutent Lamasure les exhorter à la retraite. Le jeune homme, par amour pour son compagnon, se décide. Mais au premier pas en arrière, le courage qui vient aux fauves devant les reculs, précipite le sanguin et trois autres. Honoré frappait, Marc élevait la carafe en tournoiements.
— Nom de Dieu !
Le sanguin tenait la chaise, essayait de l'arracher à l'oncle et Marc reçut un coup de poing. D'un élan jeune, quittant la défensive, en pleine face de son agresseur, il abattit la carafe. Alors, une mêlée confuse, que le déchargeur, toujours assis par terre, contemplait de ses grands yeux bleus stupides, et des coups sourds, un glabre
étourdi, croulant, Marc du sang sur la face, dans la frénésie du rouge, dans un farouche instinct de bataille.
— Arrivez, bandits !
Un coup de canne brisa la carafe. Il en gardait le goulot taillé en pointes aiguës, dans une pose d'escrime, et il vit vaguement Honoré brandir sa chaise, repousser enfin son adversaire. Mais d'autres combattants montaient, une horrible fièvre de meurtre s'exhalait du grondement de la foule et Marc et Honoré voyaient survenir sur eux des yeux farouches, des têtes abominables, toute une masse qui les écrasera, qui foulera leurs corps dans une minute. Ils frappaient pourtant, dans l'ivresse désespérée, sachant, sentant trop qu'on ne leur sera pas plus miséricordieux s'ils cèdent, et des mains fiévreuses, des cannes se levaient au hasard, manquant le but. Une canaille aux prunelles ibères alors brandit un couteau, se glissa, cherchant à frapper de biais, et Marc apercevait vers sa gauche, l'évolution de la figure brune, sournoise, une figure de basse boucherie. Et soudain, il perçut la lame aiguë, son rayon clair. Elle l'effleura, lui déchira la peau de l'épaule, et parmi les coups il avait encore la fortune d'atteindre l'assassin, de l'écarter d'un coup de pied. Mais trop de mains l'accablaient,
précipitaient la finale, la défaite, la boucherie...
— La fin ! cria l'oncle, sa chaise arrachée enfin, rompant sous le nombre.
Une clameur répliqua, au fond de la salle, un cri qui sonnait l'espérance, le sauvetage :
— La police !
L'électricité belliqueuse, presque soudain, décroissait chez les agresseurs, ne persistant qu'en la foule spectatrice, grondante au passage de l'escouade de police. A peine si le sanguin et deux autres firent mine de s'acharner, et la police arrêtait au hasard, pendant qu'en l'oncle et le neveu le coup de fortune du secours n'effaçait pas la rude palpitation du combat, la hantise des faces de haine, la férocité inhumaine ruée sur eux. Marc affaibli, pâle et sanglant avec le cœur qui, à présent, lui défaille, murmurait à voix toute basse :
Ils levèrent des pierres pour le lapider !
Et dans l'ombre de la sortie, au couloir, avec un peu de fièvre, il prenait Honoré entre ses bras en sanglotant des paroles de gratitude profondes et douces.
Marc s'était jeté au lit, dans l'espérance de l'ensevelissement du « moi », l'abandon de son être aux forces éparses. À l'attouchement frigide des draps, roulé, concentré sur lui-même en Z, il savourait d'abord la vibration d'une intimité absolue avec lui-même, en dehors des vicissitudes :
— On ne m'a pas pris ceci... on ne peut pas, on ne peut pas !
Mais vint, prompte, la terreur de l'insomnie : sa tête chaude, tous ses nerfs en dysharmonie, une dépense énorme de dynamique vitale persévérant en lui, fatale, inécar table. Toute son épine dorsale souffrante, avec un point de congestion plus rude entre les épaules, son crâne semblait débile aux tempes, vertigineux au centre du front. La surabondance des pensées l'abasourdissait, toutes se heurtant dans l'inondation
338 MARC FANK
cérébrale, toutes butées contre une impression fixe : déchéance. Accrochée à tous les carrefours de l'âme, tapie aux jungles idéens, elle ne lui laissait de cesse — et encore! — qu'à des accès intermittents de réaction, où il voyait sa soirée autre qu'ignominieuse, où il avait l'orgueil de son discours, de sa lutte physique. Il resubit la fausse tolérance de la foule, l'éveil hypocrite des prunelles, la détente de fauves hurlant conlre sa personne, l'attaque, les houles de fous. Il avait été brave, n'avait pas failli à se défendre et pourtant se désolait de faiblesses: en parant
ainsi, en frappant comme ça Mais non, ils
étaient trop ; il avait bien calculé au contraire... ah ! les brutes ! Et un attendrissement immense le souleva sur son lit : Honoré.
■ — Ah ! mon oncle... si bon... un héros! Chaud, doux, admirable compagnon, préférable à tout l'univers, si haut de nature, imposant d'intellect i
Et Marc pleura avec des grondements :
— Oh ! qu'il vaut mieux que moi... mille fois... mille fois !
Longtemps le tint cet attendrissement, une envie de se lever, d'aller dire sa reconnaissance à l'oncle, dans l'autre chambre ; puis de nouveau la soirée, la discussion de ses phases. Etait-:]
exécuté, définitivement honni? Non... non,., non !
Il reparlerait, il remuerait les cervaux et les consciences au soc de sa parole ! Les chaos argumentaux sourdirent, une tempête d'intellect, un amalgame qu'il tentait d'ordonner, d'harmoniser en masse cohérente, et qui toujours se dissolvait, emporté à des ilux intarissables. Malgré tout, il ne .percevait pas la matérialité de son relèvement, il subissait l'impression d'une ignominie définitive. Alors, il tenta la figuration d'une vie en dehors du praticabilisme, la création d'un groupe nouveau et venait une impatience terrible, une nouvelle envie d'aller éveiller Honoré, cette fois pour lui exposer un plan. Lui-même se mit à en rire, à mi-voix, avec affectation, et murmura avec angoisse :
— Il y a d'autres éléments de praticabilisme... il y en a beaucoup !
Mais, dominé par la défaite, il restait impuissant à imaginer ces autres éléments ; il lui semblait que le parti englobait toutes les grandes armes possibles, inapte à se passionner d'un autre triomphe que parmi ses expulseurs !...
— Du sommeil, nature ! De l'inconscience, ô mon Dieu !
Quelle glace aux pieds! En vain les friction-