‹ Marc Fane, roman parisianChapitre 9 sur 14 · MAP.C FANE · texte numérisé non relu

MAP.C FANE

— Es-lu heureuse, Marguerite ?

Elle le regarda, surprise, avec ses paupières fines entre-fermées. Le pressant davantage, se coulant à demi sur lui, dans une lourdeur élastique, chaude et voluptueuse, anéantissante, elle chuchota dans une raillerie pleine d'instinctive victoire :

— Pourquoi demandez-vous ça ?

— Parce que j'aimerais te savoir heureuse.

— Heureuse quand ?

— Toujours !

— Gomme vous êtes drôle i cria-t-elle.

Elle le prit contre elle, contre' sa poitrine délicate en lui disant :

— Je ne suis pas malheureuse î Savait-elle? Ignorait-elle? Dans la pression de

ses bras, dans le retour de ses lèvres rouges sur les lèvres du jeune homme, était-ce l'enfant, était-ce la jeune fille ? Il parut à Marc qu'il n'eût osé le demander pour sauver sa vie, que c'était un secret divin qu'il n'avait nul droit de connaître, qu'il devait rester dans son rôle passif, acceptant la caresse et son caractère équivoque, prenant purement ce bonheur qui, sans cela, s'envolerait. Cette nébulosité de sa pensée, en somme, il y goûta le raffinement suprême, le même qui arrive aux natures basses et très re-

torses comme aux tempéraments jeunes, doux, puissants et naïfs, aux deux extrémités de la parabole amoureuse !

L'heure passa. Sur le firmament dense, dormassant, il traînailla quelque peu de poudre de corail, un crépuscule quasi monochrome mais qui, à l'analyse, acquérait des valeurs délicates et profondes

Quel temps s'écoula? Marguerite soupirait, ne pouvait partir. Des pauses d'ennui amoureux la tenaient immobile, des réactions la faisaient reprendre la tête de Marc, y chercher, en caresses, un assouvissement du désir inconnu et quand il fallut se lever, les étoiles venant, Marc ne savait toujours pas, et Marguerite partit molle, trébuchante.

Le lendemain, le principe de monotonie des grands ouragans de l'être ramena Marc au jardin, Marguerite y revint, mais suivie de la tante et de sa mère. Aux symphonies du beau crépuscule, les jeunes gens ne purent que se parler, ensauvagés par le souvenir de la veille. Elle ne questionna plus en désordonnée, lui ne parla plus en jeune sage; mais en tous deux la parole extérieure fut insignifiante, le vrai sens au tréfonds, souligné en trouble de timbre. D'ailleurs, selon la coutume, de la voir timide,

il la crut fâchée. Elle fut, sans doute, plus pénétrante, non troublée d'analyse, sûrement moins modeste. Comme la veille, l'heure des étoiles vint, mais avec le surplus des bonnes femmes et sans baisers.

Deux jours, trois jours ainsi, où Marc oublia quasi de manger, où la pudeur de la vierge (et toujours des témoins !) éveillée en sursaut, arrêta les paroles aventureuses. Puis, subit, un effrayant cataclysme : Marguerite repartie à l'Internat ! Des semaines, Marc garda le choc au cœur, des semaines il erra malade, maigrissant. Mais, de l'aventure étranglée au berceau, son désir tendre s'accrut encore, de plus en plus lui cacha les autres sens de la vie, et un soir il se trouva devant une manufacture d'où il avait, l'avant-jour, vu sortir des filles.

De bas en haut, la grande façade, à travers ses trous, distillait la lumière, symbole des ouvrières enchaînées là, par centaines, clartés de labeur, d'exténuation, de misérable détresse. Par à-coup, les oscillations de cœurs métalliques s'amplifiaient ; il bondissait, de la cheminée haute, une haleine de Cocyte, une expiration sulfureuse, un rouge d'enfer dans un nuage bi-

lumineux. Lui, cherchait à se figurer l'industrie, palpitant là, les indications inscrites à la muraille n'étant pas déchiffrables, et il revoyait, sur le cliché cérébral, une scène analogue, sur la route de Saint-Denis, au fond d'une cour ténébreuse.

Là, un foyer de Gabires, tellement arrosé d'oxygène par une soufflerie colosse, que la flamme quasi atteignait le reflet virginal d'un Sirius. Comme une trame d'araignée mastodonte, des poutres devant la fournaise, des poutres-mâts où se filigranent des arabesques de navires, des cordages, des chaînes de fer, les uns en réticules d'encre, les autres en filets de flint, de rhodium et de cuivre. Cependant qu'arrive un bloc de fonte au rouge, un beau bloc vivant, palpitant sur l'enclume monstre, le pilon formidable tombe, lent, lourd, avec son harmonie de belle basse chantante. A côté, que grêle est la mélodie de deux marteaux (pourtant énormes) qu'une couple d'hommes frappeurs relèvent, abaissent, deux frêles fantômes plombagineux dans un ellipsoïde de lueur. Et partout des coins de pénombre, des grottes d'incandescence, où des êtres de féerie, une vingtaine d'humains dont le biousage bleu, les fauves vestes ont une splendeur impériale dans la pureté du feu, dans

le ruissellement de la beauté la plus accablante pour l'être à qui l'œil est le sens suprême...

Marc revint à l'ambiance, à la grande façade plus voluptueuse qu'un palais, plein d'attendrissement devant les fenêtres, plein d'amour pour Jes humbles qui s'y tuent aux travaux forcés de la croûte de pain. Il percevait l'odeur grasse et fuligineuse où, sans doute, ils vivaient.

Il se figura le ploiement des échines, le recommencement, dix fois par minute, de quelque geste uniforme, leurs pauvres figures attentives, leur résignation bovine ; et aussi les colères de quelques-uns, plus nerveux ou plus raisonneurs. Pourquoi donc pas une mathématique plus sûre, une application moins sénile des forces? Il vit l'usine utopique, le bleu stellaire des lampes électriques, le ruissellement de courants délicats remplaçant le geste humain, variables au gré des commutateurs, des rhéostats. En même temps son esprit cherchait à inventer la main aux doigts de métal, la main subtile qui accomplirait tout le cycle des doigts de chair.

Une honte s'éleva subite dans lui, à l'idée qu'il se trouvait là pour attendre la sortie des filles, pour ajouter un élément de corruption à la corruption de la misère. Mais, lui ou un autre, et plutôt lui qui serait doux et bon, puisque ces

filles tombent quand même, fatalement ! Plutôt lui dont l'amour laisserait une trace moins ignoble ! Puis, il eut un petit frisson en songeant que, au contraire, son abandon plus dur en raison même de la bonté préliminaire, le monde plus noir pour la misérable, la laisserait moins croyante à toute justice.

— Abandon... abandon...

Si, pourtant, elle se présentait pure et charmante, éducable, pourquoi l'abandon? Il erra longuement par des hypothèses, brouillant le problème. Une rumeur l'interrompit, un effacement de lueurs sur la grande façade. Alors, il se posta à quelque distance, attentif.

Blouses, vieux paletots apparurent, s'arrêtant un instant, par groupes, puis les femmes, les filles. Marc était choqué des paroles de l'accostage populacier des femelles par les jeunes mâles. Dans les pénombres, cependant, un charme de vieille gravure décorait tel ouvrier ; tout un roman émanait de tel autre, résigné, les omoplates saillantes.

Il en remarqua, porteurs de petits baluchons, sérieux comme des bureaucrates ; des filles, malgré toute misère, lui montrèrent un coin de chic, une robe aux plis de grâce, les cheveux attrayants, une malicieuse démarche de parisiennes

aptes à de l'élégance si quelque hasard intervenait. Marc était ulcéré, comme d'une offense personnelle, si l'une de celles-là répondait au gros bagou d'un chasseur d'amour. Mais, indécis, il laissa s'écouler les silhouettes, croyant toujours que les suivantes offriraient des chances ou des grâces plus tentantes, tant que, par la peur de tout rater, il se résolut à un coup de fortune.

Trois s'avancèrent, dont une châtaine aux yeux captivants, tout à la fois gentille et canaille, lui fit battre les nerfs. Il alla, il se laissa devancer, mais suivit, attardé à la folie des jalons et à chaque jalon repris de couardise.

Soudain, un jeune boulanger, un funambule à la chevelure de marquis, aux jambes mi-nues, interminable en hauteur, accosta d'une manière ahurie. Marc le vit si ridicule qu'il ne crut pas qu'on le pût écouter. Les filles l'écoutèrent très bien, avec des faux rires, la gaîté conventionnelle des débuts d'aventures, mais le boulanger fut bête, ne trouvant pas les paroles utiles : alors, elles s'éloignèrent avec goguenardise à la joie profonde de Marc. Mais l'autre, plus ridicule, son tablier bis flottant sur les culottes courtes de toile, eut une inspiration, les paumes en cornet :

— Attendez que j'vous bécotte !

La châtaine, avec un arrêt, un hanchcment gentil :

— C'est trop tard, fallait le faire de suite.

La face poudreuse du funambule hésitait, un drame coula dans Marc, farouche, grotesque, d'espérance et d'angoisse. Puis, son cœur bondit de rage noire à la péripétie ; l'enfariné se précipitant, volant le baiser à travers les petits soufflets défensifs de la femelle.

Ses pensées, alors, s'éparpillèrent, contradictoires, grésillantes, avec, d'ensemble, du mépris, une apothéose du boulanger, le retour d'une scène comique de féerie, au Châtelet, où il survenait des mitrons dans le flottement des tabliers et des culottes de toile, la figuration d'une guerre d'amour où Marc serait Ménélaset l'autre Paris.

Tout cela, sans que la châtaine se dépouillât de son charme, plutôt hyperbolisée, idéalisée. Mais la scène coupa court là bas : les compagnes de la jeune fille, agacées, faisaient enfuir l'homme, sous de grosses épilhètes. Alors Marc se sentit téméraire, capable de prendre la succession du gaillard et il alla, à grandes enjambées vers les filles : il se contenta de les dépasser.

— Imbécile ! Imbécile ! répétait-il entre les dents.

Il profita d'un coin de rue pour se laisser

redevance!1, suivit à pas lents, furlifs, construisant la phrase d'abordage, la répétant à mi-voix, sans pouvoir attraper ni le ton ni le tour désirables. Le sort pourtant le favorisa : au boulevard Arago la jeune fille quitta ses compagnes. Par surcroît, les allées étaient sans piétons.

Seule, berçant sa marche en langueur, elle fut pour Marc la fée d'amour de toutes les légendes, dans le quasi désert, sous la tremblerie des arbres, le flottement capteur du clair obscur. Mais, l'idée de L'action désagrégea le petit poème. Il sut se résigner pourtant, s'avança. Au son de sa propre voix, par fortune, le cœur lui battit moins dur.

— Mademoiselle... Voulez-vous me permettre...

Elle leva les yeux, et comme une lanterne était proche, vit en plein la silhouette svelte, les yeux bleus et la fraîcheur de Marc. Avec un sourire vague, elle ne balbutiait guère moins que lui, troublée par l'air monsieur du jeune homme :

— Non, monsieur... Je dois être à la maison. Mais, d'une bravoure imprévue, il prit le bras

de la jeune fille, disant au hasard de méchants bouts de phrase. Elle céda, elle marcha près de lui, en silence d'abord, mais se renhardissant,

reprenant sa physionomie gentille et sceptique. Cependant, il allait se noyer clans ses louanges, si sottes ! — lorsqu'il s'avisa qu'elle, y prenait un vrai plaisir. Encouragé, il gravit la gamme, le cantique simple des cheveux, des yeux, de la bouche (elle avait par hasard les dents claires) à la Sulamite faubourienne. A mesure il la sentait contre lui, biche familière ; au tournant du boulevard, arrêtés, ils se regardèrent, lui d'en haut, elle, petite, la poitrine turgescente, levant sa face blanche où luisaient les yeux indécis de la fille de Lutèce.

— Retournons un peu, voulez-vous? demandât-il.

— Oui! fit-elle.

Ils retournèrent ; déjà remise au point, elle commença de bavarder, avec beaucoup d'afféterie délicieuse, mélange de lectures faites et de babil parisien. On la sentait, de nature, peu timide, essentiellement antimystique, apte à s'assimiler toutes habitudes et à se modeler à des milieux divers. Pour le moment, au contact du monsieur, elle triait évidemment ses mots, pointillait son accent, avec un rapprochement des coins des lèvres, une ouverture h la fois plus petite et plus verticale de la bouche, qui lui singularisait, lui zézayait ses syllabes.

Par surcroît, elle oscillait des hanches, rapetissait ses pas, gardant de sa grâce naturelle et acquérant un charme enfantin. Marc la perçut tendre au fond, mais molle d'attache, avec toute espèce de calculs possibles. Son bras tiédissait au contact de la petite main plébéienne et il glissait des regards vers le cou, neigeux dans la pénombre, doré près des réverbères.

Elle était de celles qui portent sur les sens, rouge de bouche, les yeux sans rêverie, plastique tout ensemble et vivace ; ensuite, par la facilité de son abandon, sa pesanteur au bras, la tiédeur de son corps, sa rapidité à sourire et son air de s'amuser, elle était propre à évaporer les timidités du mâle. Aussi, à une minute de solitude entière, il osa : renversant la tête gracile, la soierie des cheveux sur son bras gauche, il voulut les lèvres de la jeune fille. Et l'attouchement de lèvres chaudes, pleines, amoureuses et animales, fit captive toute sa chair :

— Je vous aime ! murmura-t-il, au hasard, plein de gratitude à ces lèvres qui n'avaient pas refusé les siennes.

— Moi aussi I fit-elle, souriant vaguement, avec une béatitude qui la fit deux minutes toute suave.

Des ombres apparaissaient dans l'allée, il ifosa

reboire à la coupe d'ivresse, mais en ses artères, tandis qu'ils repartaient, il crut percevoir le gonflement d'un beau sang neuf, rouge, électrique. Il continuait à dire sa gratitude, phrasait avec l'emphase d'une orgueilleuse joie de matière, hanlé pourtant d'un souci ; l'apparition et la réapparition du Mitron funambule, de son tablier de toile, de ses culottes flottantes, de sa chevelure de marquis, avec la démangeaison d'en parler à sa compagne. 11 se contint. Bien sur, le baiser du mitron n'était qu'un baiser volé !

— Volé !... volé !... fit-il tout bas.

— Hein? demanda-t-elle.

— Rien du tout...

Et il regardait autour de lui, comme Moïse avant d'assommer l'Egyptien, plein de l'envie ivre de resavourer le péché des lèvres si tièdes. Des silhouettes de témoins persévéraient sur les trottoirs et dans l'allée, effarouchant sa pudicité. Il demanda son prénom à sa compagne. Elle hésita, parut réfléchir:

— Herminie ! fit-elle enfin.

Il sentit le mensonge véniel qu'elle lui faisait, par amour d'un prénom rare.

— Et vous? dit-elle.

Il eut envie de mentir également, n'osa :

Elle, trouvant le nom bizarre, avança une lèvre incrédule, un peu indignée de ce qu'il la trompât. Mais elle revint à sa manière aimable pour dire :

— Alors, je vous plais?

— Oh! fit-il...

Et la tête tournée vers elle, la contemplant avec ostentation :

— A qui ne plairiez-vous pas ?

Elle lui serra le bras, contente, mais rembrunie quand il ajouta :

— Tout de suite je vous ai trouvée charmante... mais j'avais peur de vous aborder... et je vous ai suivie depuis la manufacture...

Il se repentit d'emblée, honteux, car enfin elle devait rire de lui en songeant au Mitron ! Elle ne pensait pas au Mitron du tout, mais à ce que Marc l'avait vue sortir de l'Usine:

— Je ne suis pas une ouvrière, fit-elle... je... je surveille... Je suis d'une bonne famille... mon père était bijoutier !

Toute trouble, elle balbutiait, elle s'effrayait, elle oubliait sa câlinerie dans le désir immense qu'il ne la crût pas une ouvrière. Il eut, par bonheur, une inspiration :

— Oh ! l'on voit de suite que vous n'êtes pas une ouvrière !

Elle se pelotonna contre lui, charmante et frileuse. Ils marchèrent quelques pas en silence, puis, à la rue du Faubourg-Saint-Jacques :

— Il faut que je rentre ! fit-elle.

— Oh ! pas encore ! murmura-t-il, épouvanté que toute à lui comme elle le semblait à cette minute, il la quittât au hasard d'un lendemain. De nouveau, le Funambule le tracassa, cette fois au moment où il criait, les mains en portevoix:

— Attendez que j'vous bécotte !

Dieu sait quels mitrons pouvaient tout brouiller d'un jour à l'autre !

— Oh ! pas encore ! je vous en prie... je suis heureux de sentir votre petite main sur mon bras !

Elle trouva la phrase gentille, et soudain l'allée déserte, leurs lèvres se reprirent, plus longuement, plus chaudement :

— Ah ! que c'est bon ! fit-il.

Elle sourit, attira le jeune homme, la chair émue.

— Viendrez-vous demain? demanda- 1— il.

— Oui... un peu en dedans de la rue de la Glacière... à droite en partant d'ici... à l'usine ma mère vient souvent me chercher...

Il se douta bien que, simplement, c'est qu'elle

avait peur qu'il ne la découvrît ouvrière en venant l'attendre à l'usine. Cette idée l'apitoya, mêlant une pointe d'idéal (?) à l'aventure. Il vit des jours très doux dans le futur immédiat, se demandant pourquoi il n'aurait pas enfin son bout de béatitude amoureuse? Mais, comme va l'existence, il eut une réponse subite, brutale et sans transition : le bras de sa compagne tressaillant, dégagé du sien, et, comme il se tournait, il aperçut « Herminie » à deux mètres déjà:

— Oh! ne me suivez pas! faisait-elle.

Gomme, d'instinct, il voulait la reprendre, elle

ajouta d'une voix rauque :

— Mon homme !

Marc, les yeux grands, la vit se diriger vers un solide populo à peine débouché de la rue de la Santé. L'imprévu multipliait ses impressions au point de bannir la surprise, et plutôt curieux, admettant les droits du gaillard, il attendit. Avait-il vu ? Allait-il la battre ou venir sur Marc ; que faire?... Non, il n'avait pas vu, il accueillait « Herminie » avec une tranquillité de propriétaire :

— Est-ce complet? s'écria Marc.

Avec un rire lourd, il répétait :

^Est-ce complet?... Est-ce complet?

Pendant qu'elle, le mitron, le populo gravi-

taient dans son crâne avec des intensités croissantes, des mélancolies lugubres. L'aventure, d'abord, lui parut sans issue, puis, au hautement chaud des lèvres, des lèvres pleines, molles, animales, il songea à ce coin de la rue de Lourcine où il devait l'attendre le lendemain.

— Pourquoi pas ?

Et le populo? Etait-ce un mari ou simplement F homme? Marc se souvint qu'il avait, dans la perspective, honnête apparence, une brave face velue, le plaignit.

— Elle est tout de même un peu infâme !

Et il répéta avec une certaine complaisance :

— Infâme et charmante !...

Malgré des remords, le lendemain il alla rue de Lourcine. Elle ne vint pas. Il y retourna le surlendemain, sans plus de chance. Le troisième soir il se risqua jusqu'à l'usine. Il ne la vit pas davantage, soit inadvertance, soit qu'elle n'y fût pas réellement. Il ne s'obstina point, sollicité, du reste, par une autre aventure et celle-là moins fragile, durable.

Au terme de juillet une jeune femme avait pris le petit appartement du cinquième, au-dessus des Fane. De jolie allure, très discrète, du coup elle conquit le culte de Marc. Il osa la saluer. Il connut bientôt, par la tante, qu'elle vivait seule, mariée, mais ayant obtenu la séparation de corps. Elle parut au jeune homme, à chaque rencontre, plus émouvante. Capté, il cessait dès lors son vagabondage d'amoureux des rues, concentré chez lui, allant plus que déraison dans l'escalier. Elle finit par le connaître, par le regarder, et, sans doute, le trouvait attrayant. Après quelques semaines survint une première péripétie.

Un matin, il la vit dans l'escalier portant un panier qui paraissait lourd, car elle montait avec

peine, s'accrochant à la rampe. Le cœur de Marc bondit terriblement à l'idée de lui prendre ce fardeau. Comment dire, faire? Ne refusera-t-elle pas d'un air de mépris, car la politesse galante, chaque jour, se surannise. Il ferma les yeux, il éteignit violemment les fanaux de la ratiocination et s'élança, mit la main sur le panier, grelottant, pâle comme un criminel, avec des syllabes incompréhensibles.

Elle s'inclina gentiment, sans résistance, lui laissa le faix. Il monta, taciturne, et c'est elle qui dit deux ou trois paroles, lui qui répondit par monosyllabes.

Au troisième étage, elle voulut reprendre le panier :

— Non, non, je ne permettrai pas ! grommela-t-il.

II l'emporta jusqu'en haut. Là, ils s'arrêtèrent ; elle lui fit son remerciement. Il ne savait plus comment s'éloigner, restait devant elle, la regardant. Un peu de sang aux joues, elle était frêle, de fine grâce, de grands yeux bruns assez doux, et toute sa personne nuancée d'une gentille impertinence. 11 subit la magie de cette silhouette vive, mais à contre-sens, avec trop d'épouvante, trop humble. Elle, dans le sourire de sa lèvre relevée sur les dents pures, n'exprimait rien que

de vague, observait sans trouble la tête blonde du jeune homme, sa solidité et sa fraîcheur.

— Merci encore ! fit-elle.

Elle se retirait avec une ombre de risée, un mécontentement vague, et Marc se crut repoussé, descendit quatre à quatre, l'âme noire. Étendu sur son lit, il avait immensément honte. Sera-l-il éternellement une non-valeur amoureuse, un des êtres que les femmes rejettent pour leur incurable maladresse?.. « Et qu'elles ont raison de rejeter! » répétait-il.

Tout l'acte, depuis le début, lui parut horriblement prétentieux, lourd et impoli. Qu'importe que d'autres fassent ces choses-là : elles sont indignes de Marc Fane ! De par sa nature, il se jugea incapable d'arriver à quelque but de tendresse que dignement, sans galanteries crapuleuses de camelot. Là-haut, dans son joli nid, elle pouvait bien railler l'imbécile !

— Son joli nid ! . . . Son joli nid !

Car il la concevait dans un refuge ineffable, des choses frêles où seul pouvait s'appuyer un délicat corps de femme. Là, assise à quelque labeur tout léger, il la croyait songeant à lui, pleine de dédain, et il songeait à écrire un mot d'excuse, une lettre finement faite. Puis, s'avisant que rien ne la prouvait distinguée d'esprit,

la réaction lui vint, il s'injuria pour des causes tout autres : sa maladresse ne fut pas d'avoir pris le panier, mais de n'avoir pas grossement louange lorsqu'elle le regardait. Il revit le sourire d'impertinence, son air d'attente lorsque l'orée rouge de la lèvre se soulevait sur les dents. Rustre ! n'avoir pas compris ! Et de nouveau il l'imagina au nid frêle, méprisant son imbécillité d'homme qui ne sait rien dire à la femme.

— Langue nouée ! Muet ! Bègue !

Puis, la pitié de lui-même :

— Pauvre Marc !

Une mélancolie lasse resta sur lui jusqu'au soir.

Les jours suivants, il la rencontra deux ou trois fois, sans que, dans la manière aisée dont elle répondait à son salut, il pût rien démêler. Son imagination ne fournissait que des tactiques monotones, des ruses puériles. Morose, il détesta définitivement toute promenade, au bout d'un quart d'heure revenait, comme si en s'éloignant de sa demeure, il écartât la possibilité d'une péripétie. Continuellement, sur la pointe du pied, avec des prudences de maraudeur, il entrebâillait la porte de l'appartement, il se penchait sur la rampe de l'escalier, et s'il s'ouvrait quelque porte, vite il fuyait, épeuré, avec un lancine-

ment singulier dans les chevilles, pareil à ce qu'on éprouve lorsqu'une voiture vous passe trop près.

Puis, la fièvre générique n'avait plus l'abondance large des premiers temps, mais une stérilité de monomanie, une morosité positive, tenant beaucoup plus de l'instinct d'une bête que du rêve d'une haute nature d'homme... et l'angoisse des éveils nocturnes, des écoutes dans l'ombre, des impressions de vie totalement manquée, totalement nulle. . . et pourtant un espoir au fond, l'idée d'un gros lot à la loterie de l'amour.

Il finit par contracter une habitude. Comme d'autres sortent clandestinement pour quelque partie de cartes ou de dames, lui (l'oncle et la famille couchés, toute la maison silencieuse), il montait vers le cinquième. Il y restait aux aguets comme un Maori en embuscade, l'oreille quelquefois collée à la porte de la jeune femme, il croyait fermement l'enlendre respirer, se retourner dans son lit. Quel choc au cœur si quelque chose grinçait dans une chambre, quelle fuite éperdue et pourtant silencieuse lorsqu'une serrure bruissait ou qu'un locataire sonnait en bas !

Et les jours de lune ! Sur la rampe vague, sur les bords des marches, sur les portes, un tissu plein de cableaux d'encre, une trame de lueurs

blêmes se posent doucement, secouées par le tremblement d'un arbre, la cime la plus haute du jardin. Minutes de poésie peureuse, de rêves frêles emportés au fil des rayons, de paniques qui lui picotaient la plante des pieds! Pourtant l'instinct le maintenait aux écoutes, pendant que ses carotides envoyaient leur jusant par grosses lames sonores. Si elle savait, s'attendrissait ? Si tout doucement la porte s'ouvrait, qu'elle parût dans l'entrebâillement ténébreux, blanche sur l'ombre, si elle compatissait à sa peine, ah ! quel conte de fées... et qu'il serait reconnaissant éternellement !

— Eter-nel-le-ment !

Mais, tandis qu'il répétait le mot, sa raison le trouvait hyperbolique, sans que ses impressions variassent beaucoup. Bientôt il oubliait le chamaillis de ses pensées, il recommençait à coller son oreille à la porte en murmurant des termes de litanies :

— Ayez pitié de moi ! Secourez-moi !

Tant que, las, il se décidât à descendre, à tenter l'oubli du sommeil.

L'aventure, près d'un mois, resta identique, Marc également songe creux, ne rêvant que miracles. La vie lui donna, très simple, un dénouement équivalent à ces miracles: une après-midi,

comme il se tenait dans sa chambre, la tante rentra avec les enfants, et il eut envie de les embrasser. Mais quand il fut dans la salle à manger, il devint pâle. Là, jouant avec Victor, elle se tenait, pendant que la tante disait quelque histoire du quartier. Rougissante un peu à la vue de Marc, tous deux balbutièrent.

Il eut pourtant une idée heureuse : prendre Rite sur son genou. Le joli petit intermédiaire permit l'échange de riens, une aube de familiarité. Toutefois, à cause de la présence de la tante (il le croyait du moins), le charme de cette entrevue n'était pas immense. Mais la jeune femme fut à peine partie que l'impression varia, suave déjà dans le souvenir, pendant qu'il écoutait avec une curiosité extraordinaire la tante dire comment la connaissance s'était faite, à la chaussée du Maine, où la jeune dame avait caressé les enfants.

De ce jour, une phase nouvelle, l'attente nerveuse des retours de promenade des enfants, l'amertume des mécomptes quand elle n'y était pas, les ruses de sauvage pour venir chercher quelque objet et s'attarder à quelque mot, une terreur que la tante vît clair et ne voulût rompre l'embryon d'Idylle, le fœtus d'espérance où palpitaient toutes ses journées. Puis, une gratitude

immense à la tante, car voilà qu'elle devinait tout, que sa faible et bonne nature cédait au désir de Marc, indirectement aidait à nouer l'aventure.

Alors, presque quotidiennement, l'inconnue vint. Son charme gracile, l'attrayante impertinence de son regard, les variations menues de sa toilette — quelque cravate renouvelée, quelque panne neuve au corsage — tout se multipliait au kaléidoscope amoureux.

A cette ère des grandes transmutations, elle parut, selon l'habitude immortelle, la beauté des choses, la subtile compagne des lectures, des visions, des météores. Il balbutiait : Ma sainte Marie d'ivoire, Dalila, Diane, Naïade, Dryade, Oréade ! Aux nuages, il semblait traîner de sa robe, une bordure de cumulus était le feston de sa jupe, la nocturne silhouette d'un arbre, dans les ténèbres, avait des mouvements d'elle ; aucune comparaison ne semblait bizarre, aucun terme mal à propos s'il s'appliquait à l'amante. Selon l'occurrence, très haute, infiniment pure, il ne trouvait pas une jouissance moindre à la vêtir de termes moins chastes, de noms voluptueusement historiques, de noms inertes ou de noms d'animaux. D'appellations brutales, de termes crus évoquant des liens de chair où il la faisait sa

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serve, il passait à d'autres où elle devenait son tyran absolu, frémissant à toutes les béatitudes de s'humilier et de se prosterner. L'orateur, enfin, l'homme de paroles doublé d'un sensilif, se délectait à phraser comme à monosyllaber son amour, enchaînant dans la parole tout ce que l'amoureux de formes, de reflets, de vie, allait trouver dans l'ambiance.

Avec cela, l'idylle avançait, lente. Ni un mot, ni une caresse n'avait rompu l'équivoque de leurs relations. Marc sentait combien tout tenait à un fil, l'absolue nécessité d'un nœud. Un jour, Gilberte ayant emmené les enfants dans une chambre à côté, Marc resta seul avec la visiteuse dans la salle à manger. Pour l'encourager peutêtre, elle lui montrait un médaillon, une petite miniature médiocre ; il se trouva tout proche. Le nœud se noua, subitement, les lèvres de Marc sur les cheveux de la jeune femme, et elle ne se retira pas tout de suite, faisant:

— Monsieur Marc !

— Adrienne! osa-t-il.

De ce jour, il s'enhardit à prendre des baisers. Douces à l'infini d'abord, les joies de prélude, les caresses neutres — trop attendues — ne le purent apaiser longtemps ; toutes les inventions d'une poésie de haute race

pour retarder les accomplissements, et qui ont sans doute leur symbole, sont un mode de complication concourant à perfectionner le type, trépassèrent en Marc. Dans une lassitude excessive, il ne leur perçut plus de valeur, les nia, plein de violence, ne rêvant plus qu'aux conclusions.

Le plus souvent, l'instinct seul y prédomina, douloureux et suave, un défilé d'images précises, d'altitudes animales. Pourtant, même alors, il y vint quelque transfiguration. L'Acte auquel, par une sagesse évidente, toutes les sociétés humaines ont attaché l'idée secondaire et basse de l'amour, l'Acte en lui-même prit une signification haute, presque sainte aux yeux de Marc, et tandis que ses libres tressaillaient de volupté, que le vent estival faisait trembler sa peau, il répétait d'une manière respectueuse, dolente et enfantine :

— L'acte de vie... Les trois quarts de notre raison d'être !

Les yeux clos, il la voyait, Adrienne, soumise à lui comme la biche au grand cerf par les futaies automnales, et il lui arrivait une rage à sacrifier des lambeaux de son existence pour la réalisation. Follement rué à travers la chambre, il implorait quelque condition terrible, des morceaux de sa chair à céder. Tout à coup la sueur

perlait à ses cheveux parla certitude qu'on ne lui en demandait pas tant, que lui seul, sa timidité, son idiotisme, était l'obstacle, et nullement la volonté d'Adrienne. Pris d'épouvante, il se figurait quelqu'autre intervenant, lui prenant la proie, uniquement parce qu'il avait été trop lâche pour la prendre ! Quel remords, pire, quelle constatation d'impuissance ! Il s'y heurtait, s'y écorchait, jusqu'aux lassitudes du sommeil...

Durant quelques jours, elle évita de venir. Ce n'est que des ruses iniinies qui la lui faisaient rencontrer par l'escalier. Avec une figure neutre, mais où il percevait du dédain, elle répondait à son bonjour, condescendait à l'écouter dire quelques mots. Quand la bouche du jeune homme cherchait la sienne, elle ne répondait point, absente, et il s'enfuyait dans une trépidation farouche. Un jour, comme elle montait, voyant le bout de jupe blanche trembler contre la rampe, il la suivit jusqu'au cinquième.

— Descends donc ! disait-elle.

Il fit non de la tête. Elle entr'ouvrit sa porte, il la suivit, comme en rêve se trouva chez elle.

— Voyons, va-t'en ! faisait-elle encore, d'une voix tranquille et, à ce qu'il crut percevoir, sans le désir qu'il obéît.

Une odeur légère de lavande flottait par la

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chambre, enivrait Marc, et le petit nid était bien un peu pareil à l'imagination forgée par l'amant,

— frêle, délicat, à petits meubles ajourés.

Cette ambiance, éleclrisée d'elle, à l'unisson de la créature adorable vivant là, il s'y perçut loin du monde, immensément loin, dans une solitude où ils n'étaient que deux, l'îlot ou la caverne des rêvasseries; l'espace de quelques secondes il se vit l'homme, elle la simple femme. Ah! oui, combien loin ! Cette porte fermée, ces murs, ces vitres diaphanes où venait le sourire agité d'août, ah ! c'était au bout du monde, des frontières de Chine où leur bonheur se pouvait clore, où ils pouvaient vivre des jours d'incommensurable allégresse.

Mais si le dehors était loin, Àdrienne l'élait aussi; maîtresse absolue du destin, selon le oui ou le non. Si, pourtant, il voulait, s'il usait de sa force?... Les yeux nébuleux, il entrevit la personnalité gracile, sa jouvence de dryade aux taillis, la cuirasse embaumée, souple, tremblante de son vêtement. User de sa force, bon Dieu ! sa force à lui ! N'élait-il l'indéfiniment asservi, l'inapte à toute brutalité indispensable?... Il balbutia :

— Oh ! je t'aime, Adrienne...

Elle s'était laissé prendre dans les bras de l'homme avec un petit sourire, sa jolie lèvre

rouge relevée, tandis qu'il s'échauffait à l'explorer d'une bouche vorace. Et il dit :

— Veux-tu?

Elle répondit:

— Quoi?

— Tu sais bien...

— Non! fit-elle... Les hommes sont trop égoïstes !

Il pensait que c'était vrai, pourtant, eut pitié, incapable de démêler ce qui émanait vraiment d'elle, combien elle eût été heureuse qu'il usât d'actes et non de paroles. Non que le pauvre mâle n'en eût une conscience confuse, mais une conscience tellement enchevêtrée de réflexions ! Fermons les yeux ! songea-t-il. Il ferma les yeux, la reprenant dans ses bras, et il parut que déjà sa bravoure augmentait, lorsqu'elle se mit à rire. Tressaillant, comme d'un coup de sifflet la nuit, dans un carrefour, ses bras abondonnèrent la proie. Elle dit alors, humiliée, très âpre :

— Voyons, va-t'en ! Je ne veux pas que tu me compromettes !

Et il s'en alla.

Cette fois, d'ailleurs, il n'eut môme plus pitié de lui-même. Ce ne fut plus qu'une sensation immense de lâcheté, la sensation d'un coup de poing auquel on n'a pas répondu. Rouge et pâle,

alternati remeat, il passa des heures à se répéter trois ou quatre mots, le serment qu'il recommencerait la scène, qu'il serait brut et maladroit, brusquant tout, dénouant par oui ou non :

— Je serai grossier... grossier... grossier... En même temps, il percevait un avilissement

de « Marc Fane », il sentait l'affreux de sortir de sa nature haute pour une pauvre aventure de chair. 11 s'en excusait, se disant:

— C'est pour elle... Je l'ennuie... je l'humilie...

Dans cette fièvre, vers onze heures du soir, il se trouva au palier du cinquième. Le noir était profond, une nuit pesante derrière les vitres de l'écoute, .aqueuse et sans lune. Un silence où, à chaque pas, le plancher craque. 11 s'approcha comme de coutume de la porte, y voulut coller l'oreille. Il eut la stupeur de la sentir céder avec un petit gémissement, tandis que des flots de terreur et d'espoir se battaient dans son crâne : Etait-ce prémédité? Irait-il?... Si... Qu'importe ! Oui, oui !...

11 entra. Tout à la fois il se sentit pareil à un bandit, à un chasseur de bêtes fauves, à un éclaireur solitaire proche les campemenls ennemis, à un somnambule, à une bote malfaisante, et il attendit, dans l'épouvante, le cri d'Adrienne

qui allait le figer, qui déjà lui dressait les poils sur la peau.

Il allait, les mains étendues, et par bonheur toucha le lit. Au contact de l'édredon ses imaginations s'évanouirent et doucement il chercha la tête d'Adrienne :

— C'est moi... c'est moi... répétait-il... Marc... Un soupir dans l'ombre, une sensation suave

et chaste en Marc, et la jeune femme murmurant:

— Non!... Non !...

Il comprit qu'elle ne dormait pas à son entrée, une avalanche de joie l'envahit pendant qu'il se penchait tendrement, dans l'adoration, avec un murmure jaseur, des paroles amoureuses. Et ils s'épousèrent.

L'heure passa. Dans l'ombre, il était triste, plein de compassion pour celle qui dormait à son côté. Par intervalles, il embrassait la chevelure odorante. Puis, un orgueil lui monta, très large, où l'intellect, l'ambition, la grandeur étaient absents, l'orgueil simple que les forts partagent avec les plus faibles, l'orgueil d'iustinct que la nature a maintenu à travers la vieille civilisation. Il eut le respectinfini d'Adrienne, une impression religieuse de sa bonté, le désir qu'elle fût heureuse par lui, longtemps. Il y avait, aussi, une

pitié douce pour lui-même, une compassion de sa propre vanité. Mais au total c'était aimable extrêmement, une heure de repos, de patience, une halte dans la vie, entrecoupée de résolutions sages, une lassitude saine où il reprenait confiance dans l'avenir.

Des semaines très charmantes parurent récompenser Marc de la Iraînerie des préliminaires. La jeune femme prit à tâche de ménager l'inquiétude, les soupçons rapides du jeune mâle. Elle fut à lui comme il fallait, avec un bout de mutinerie comme la fleur rouge par les blés, une candeur qui lui vint devant la naïveté superbe de l'amant. Le seul remords de Marc, l'idée qu'il ne travaillait pas, alors qu'un autre lui dispensait l'indépendance, un soir fut détruit par l'oncle disant :

— Repose-toi quelques mois... tu en sortiras mieux armé ! Sans crainte, tu sais : c'est mon désir et mon plaisir !...

Dès lors il but au grand vase de poésie. Aux jours de septembre, sur les collines où monte

une haleine vers les couchers de l'astre, il cueillit des joies similaires à celles des camelots, mais exhaussées par sa nature. Elle s'y abandonnait, en tout bien obéissante et d'une soumission voulue, dans la joie de laisser errer son destin au gré de la jeune inexpérience. Il advint qu'il se donna tout entier, présent et avenir. Non qu'il ne demeurât quelque restriction mentale, (quel héroïsme ou sacrifice humains n'y croulent ?) mais sa restriction était de celles qui sont vaincues par la tendresse. Elle, au rebours, tout à lui pour l'heure, enfermait des casuistiques assez fortes pour vaincre l'amour à l'occurrence. Peut-être, lorsque s'en vint à mourir la saison, lorsque trépassèrent tant de milliards de bestioles et de plantes annuelles, lorsque lumière et fluide magnétique, atmosphère et sol terrestre se mirent à chuchoter le psaume mortuaire, les gris et les humides relevés seulement de l'agonie polychrome de la feuille et de l'éveil poudre émeraude des cryptogames, peut être alors se sentirent-ils le plus proches, frileusement unis au foyer ardent de l'amour contre la dissolution colossale. Souvent, sur une côte, dans le demimyslère des vapeurs, leur regard descendait, remontait entre de beaux enfauls terrestres (peupliers, frênes, saules, aux mourantes cheve-

lures). Par des éclaircies ineffables — angles, fuseaux, croissants — Tanière-plan végétal était une émouvante toison de vie, une assise compacte et légère d'ensemble sur laquelle posait Paris vêtu de petit gris, l'arc triomphal, les deux polyèdres jumeaux du Trocadéro. La Seine, ample, couleur de grand chemin, sans moires sous "la patine nébuleuse, roulait ses larges flots, ses écumes traînant en dentelles derrière un steamer parisien. Sur la pente, un pré, des cytises où l'or est beau autant qu'aux pétales amoureux du printemps, la grâce de trèfles sur les gramens, et aussi quelque anguleux terrain jaune où montent les diplotaxes par milliers de petites croix beurrées, et bugles, et véroniques, et pauvres minuscules bourses à pasteur, et mourons des champs... toute l'hymne des tardives lutteuses qui se tournent vers l'Astre caché au ciel de cadmium, entre les monts de nues sommeillantes, indolentes, que pousse un vent asthmatique en attendant la venue des sanglots immenses de l'Equinoxe, broyeurs d'arbres et dévoreurs de navires !

A ces courses, entrecoupées de repos casaniers, de condensations familières où ils restaient l'un à l'autre sans trêve, évadés de l'ambiance, Marc retrouvait la vigueur, le sang oxygéné in-

dispensable à la dépense nerveuse de ses tendresses. Pourquoi, de toutes, la plus charmante fut-elle celle du jour le plus hivernal, à Vincennes?

Il voletait, rare, un plumetis de neige. Très diaphane restait l'atmosphère, sans le plus léger tourbillon de vent. Le grand silence posait sur le bois, évocateur d'immuable et d'infini. Les hordes de colonneltes arborescentes, aux taillis, ceintes de panne verte, raidissaient les ramuscules-chevelures, à coudes graciles. De lourds aïeux en jalons, de grands fûts torses, entrecoupaient le peuple-enfant. Les feuilles de chêne partout bronzaient les vert-de-gris de la mousse. Quelque pie fuyait, au ras du sol, son vol caractéristique à queue balancière. Les pointules de gramens, par milliards, et aussi les louffettes d'arbrisseaux, dans leur désir de vivre vrillaient la neige. Un monticule, souvent, à pelage neigeherbe, accroupi, tel un jaguar chimérique. Les cheminots, perdus en géométries pâles, droites et courbes de tout système. Un cours d'eau, un ravin, et les jeunes et séniles peupliers, dans leur vie assomptive, sur la déclivité, de race si hâtée et si légère devant les chênes traînards !

Le ciel vivait en haut, de vélin lisse, à court horizon, couvant de près le sol de novembre

dôme tiède contre l'éther glacial. Les ramilles entreposées, là dessus semblaient plus charbonneuses, précises aussi, tentantes pour des doigts armés d'un grêle fusain. Des trouées, par tous les horizons, des mystères roux, pers ou translucides. Parfois, une famille d'éternels, les arbres tertiaires, aux chevelures en cristaux, leur lente vie victorieuse du cycle sépulcral.

Dans l'harmonie de l'immobilité et du silence, les amants circulèrent sans hâte, à peine s'entendant marcher, et Marc sentit une béatitude entière et l'aveu de son bonheur chuchota sur sa lèvre :

— Je n'envie rien sur la terre !

C'était la cime de leur amour et, comme ils sortaient du bois, ils Je comprirent sans doute; déjà naquit dans leurs âmes la question inquiète si aucun demain renouvellerait la sérénité divine de cet aujourd'hui.

Leur amour se pondéra. Plus lentes en furent les phases. Dans le jeune homme progressa la germination imperceptible et sûre de l'habitude. Il reprenait au travail (pas beaucoup !), et son rêve de vie se séparait de moins en moins d'une idée d'épousailles sérieuses avec Adrienne.

La jeune femme ne resta point sans glisser à la môme pente, mais plus soucieuse que lui pour toute espèce de raisons (jaseries de voisinage, son mariage non rompu, la jeunesse de Marc) et elle s'abîmait en incertitudes pleines d'ennui. Marc s'en aperçut à peine, inexpert et invoyant. Pourtant, lorsque surgirent les premières disputes — toutes émanées d'elle — il eut quelque inquiétude. A des reproches brusques et inattendus, il se montrait d'abord irritable, mais vile doux et resoumis. Selon la règle, elle fut alors plus agressive, injuste et disant des choses mensongères et préméditées. Pourquoi, il ne s'en rendait pas compte. Mais s'il négligea de chercher les raisons secrètes, il ne se trompa guère en attribuant un esprit querelleur à sa maîtresse.

Un jour, à la fin d'un de ces orages, comme ils arrivaient à la lassitude, l'électricité mauvaise d'Adrienne épuisée — à une question dernière elle répondit :

— Enfin, il ne faut plus me compromettre... il faut songer à l'avenir.

Il en resta assommé et morose. Quel avenir ? Et, des heures après, il y revint, il demanda :

— Ton avenir n'est donc pas moi ?

— Je ne crois pas ! dit-elle.

Ulcéré, et pris par là de passion trouble et

soupçonneuse, il espionna Adrienne. Lorsqu'elle allait vers la ville, il lui élait défendu de raccompagner. 11 avait à cela obéi volontiers aux premiers temps de l'amour, mais s'y soumettait de plus en plus mal. Deux ou trois fois il fit la tentative de rompre la défense : il trouva la jeune femme dure et défiante, soudain étrangère.

— Enfin, pourquoi? répétait-il.

Elle finit par lui répondre :

— Me nourrirais-tu si on m'enlevait la pension que me sert mon mari?... Tu n'es qu'une feuille au vent, mon pauvre garçon !

Honteux, puis en fièvre, il commença de ratiociner, procédant en jeune homme, par synthèses. La tête basse et volontaire, pleine d'orage, elle écoutait sans trop entendre, et brusques, en vent glacial, ces paroles soufflèrent sur Marc :

— Je ne lui en veux plus, moi, à mon mari... Le mal qu'il m'a fait, je le lui ai maintenant rendu !

Pâle, mordu aux entrailles, il estima cela monstrueux. Nulle réponse ne vint à sa lèvre. La tête à la vitre il sentait trembler ses chevilles et le cœur lui défaillir. Elle, les mots lâchés, y songeait. Elle se sentait à manche avec l'autre, vengée des trahisons, et le ressouvenir d'heures aimables, l'envie, comme jadis, du monde de son mari (autre sphère que la sienne où, sans lui,

elle n'était pas reçue) cela lui soulevait l'âme de désirs. Apitoyée, cependant, et point méchante après tout, elle souhaita consoler Marc. Il conlinuail à tourner le dos, le front à la vitre, à rêver à ce mari. Sans savoir bien juste son histoire, il le voulut une bête féroce, élégante, dévoreuse de femmes, puis le vit petit vieux, dyspeptique, cagneux et tremblotant. Entre ces deux images il hésita, jaloux des deux, et le paysage d'hiver, les nuages, les maisons, tout lui parut antinature, barbouillé sur du papier.

Elle, de le voir persister devant la vitre, cela lui évapora son indulgence, lui fit trouver le jeune homme bête. Elle se contint, puis cria, nerveuse :

— Ne reste pas là comme une borne !

Il se tourna, les yeux en feu, induit à l'aigreur d'Adrien ne :

— Eh ! retourne chez ton mari !

— Un bon conseil ! dit-elle.

Ils se regardèrent, chargés d'électricités semblables et se repoussant. Le premier, il se neutralisa, réaltiré vers elle :

— Pourquoi cette querelle, voyons ?

— Egoïste !

Les yeux de la jeune femme, beaux et barbares, il resta les contempler :

— Gomme la colère va bien à tes yeux !

— Va-t'en !

Mais la phrase portait. Encore trop proche des jours d'Idylle, sa chair éprise de celle de Marc, elle faiblit à la flatterie :

— Tu n'es qu'un enfant !

La paix revenait, leurs veines emplies du sang de volupté qui, après l'orage, les restituait l'un à l'autre, mais c'était le jalon piqué sur la sente de l'avenir, le ferment de dispute prêt à s'épanouir, le lien plus lâche, le retour du « soi » chez la jeune femme, la solution de continuité que les pelits chocs des marteaux atomiques lentement élargiront d'un travail aussi opiniâtre et aussi patient que celui de l'Oestre aux flancs du pachyderme.

Toujours, après avoir soufflé sa lampe, un paletot ou une couverture aux épaules, Marc ouvrait la fenêtre avanl de s'aller coucher. Son œil et ses poumons, cinq minutes prenaient un bain d'air et de firmament. Les ténèbres refaisaient la nature et, d'ailleurs, les plages incommensurables d'en haut n'était-ce pas la solitude éternelle, les prairies vierges de l'infini? Il y faisait un examen de conscience don( les astérismes devenaient lamé-

lodie, pareils aux chants qui accompagnent les souvenirs.

Cet hiver, les constellations royales de janvier se mêlèrent aux tristesses de son Eden croulant. Tandis que glissaient Rigel et Procyon, la Vierge près de la chevelure de Bérénice, tandis que tournaient les arctiques autour de l'axe du monde, toute la clepsydre prodigieuse où les gouttes sont des Univers, il rêvassait aux caprices (caprices?) d'Adrienne. Il la revoyait boudeuse et calculeuse, lui mesurant les entrevues. Il la percevait tournée vers d'autres pôles, refusant de mettre sa destinée à côté de celle du jeune homme. Il ne la sentait plus amante, mais libre, à toute minute prête à rompre le nœud fragile.

D'abord, la lutte, la tentative de l'amant à repénétrer dans rame de la maîtresse, les saignements de cœur et d'amour-propre. Puis, l'habitude, déjà une aube de résignation. Accusateur, le plus souvent, dénigreur même, Marc tentait pourtant être juste envers la jeune femme. Il s'avouait alors qu'elle lui avait beaucoup donné, qu'elle lui avait dispensé la joie suprême de l'être et qu'il ne devait point la haïr après cela, pas plus que la vouloir pour lui tyrauniquement si cela ne lui plaisait plus!... « Ne lui plaisait plus ! » Orgmil, vanité et tendresse, tout en lui

s'insurgeait, sanglotait au retour de ses paroles. Mais par-là môme, il était incité à les répéter, et a répétition en usait les angles.

A ces crises qui corrompent les faibles natures, Marc se fortifiait le sens moral. Un désintéressement plus haut surgissait en son être intime. Sa grande soif d'amour avait englouti ses vanités d'orateur praticabiliste, et les calculs de l'oncle avaient été justes de tuer l'une fièvre par l'autre. A travers les chagrins, le travail le reprenait fibre à fibre, non encore le travail créateur mais du moins l'étude, l'éparpillement de son « moi » dans les acquêts incommensurables du labeur humain. Au reste, il recommençait ses rêves de détacher un segment du praticabilisme pour en constituer la phalange d'un parti d'évolution. Déjà il retournait aux cercles, il étudiait la guerre Garoulle-Digues avec un mépris peut être exagéré de la bassesse des manœuvres, mais qui devait le sauver de chutes pour l'avenir.

— Je ne veux plus que lu montes chez moi !

Il se tut, fit quelques pas par la chambre, secouant la tête avec une grande tristesse et une ombre de sarcasme. Elle, assise, fabriquait un petit cadre de brins de paille.

— Tu veux te débarrasser de moi? fit-il enfin.

— Je veux être respectée !

— Ah?

11 eul envie de s'humilier. Quoiqu'il se sentît le vaincu, il éprouvait pourtant une pitié d'elle, de sa petite tête opiniâtre, de sa fragile personne, une pitié toute d'instinct, toute physique. Le revirement vint de suite, la pensée combien était puissante la jolie silhouette là assise, quelle machine de guerre elle était pour le toujours blesser profondément et le terrasser à chaque escarmouche ! Il s'y accoutumait pourtant et, dans sa mélancolie, passait le sourire des généraux toujours vaincus mais qui connaissent si bien les ruses de leurs concurrents.

— Ce n'est pas bien malin de me faire souffrir, tu sais, Adrienne... Il te suffira toujours de le vouloir... Je suis sans armes!

Elle piqua quelques pailles eu silence, peutêtre émue, puis :

— Je ne tiens pas à te faire souffrir!

Il la regarda, et, tout autour d'elle, flottaient, subtils, impondérables, des pauses d'âme de Marc, des réalités mortes, des moments où toute la création avait été elle, des Genèses, des Décrépitudes, la Clarté et la Ténèbre sensationnelles. Il vit sa forme, sa divine jeunesse empreinte en

lui, inexpugnable, ayant tissé des recoins innombrables de son être et qui ne trépasseraient qu'à son propre trépas :

— Si lu comprenais quelle part de ma chair, tu es, Adrienne !

— Je dois songer à demain...

— Demain !

Et tout à coup, en brutal:

— Demain, c'est ton mari !

Elle enragea, nerveuse, avec un grand désir d'offenser le jeune homme, cria :

— Oui ! demain c'est mon mari !

Il vint sur elle, les bras ouverts, plaintif:

— Oh, non !... oh, non !...

Elle trouvait outrecuidant qu'il osât ou se plaindre ou se fâcher, barrer la route à des désirs raisonnables et dit :

— 11 te vaut bien. . . et il est mon mari ! Arrêté dans son élan, gauche, pourtant sa

logique ne protestait guère, il admettait au tréfonds une justesse aux projets d'Adrienne. Malgré l'opiniâtreté de son tempérament à poursuivre en tout le Durable, à haïr YÉphémère, il concevait la disparité de leurs êtres, il concevait que, personnalité à caprices, à nerfs orageux, à volontés retorses autant que violentes, jamais Adrienne ne serait la compagne de route, la

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tranquille et l'intime qu'il fallait à l'homme créateur, au fabricateur de systèmes. Et quoique son cœur battît vite et douloureux, humilié, il réiléchit à ces choses, il sentit une nouvelle marée de résignation montant en lui, au point qu'il finit par dire :

— Donc je ne puis plus monter ?

— Non.

— Où te verrai-je ?

— Je te le ferai savoir :

Il mit son orgueil à ne pas faillir, à ne pas se retourner, mais ses artères grondaient cruellement tandis qu'il redescendait chez lui, tandis qu'il se laissait crouler sur son lit en murmurant les antiques et fortes paroles:

— « Que la Mort et l'Exil et toutes les choses » terribles, toujours te soient présentes, et tu » n'auras point de pensées basses et tu ne dési- » reras rien avec trop d'ardeur. »

Il fut dur et humiliant pour Marc d'obtenir, en fraude, quelques rendez-vous d'Adrienne. Tous avaient une solennité glaçante et morbide, à peine revêtus, vers la fin, d'une ombre de mélancolie, d'un regret semblable aux baumes ilo liant au soir dans des nefs solitaires. Chose

réelle, la personnalité d'Adrienne lui semblait s'évaporer et s'anéantir et celte impression brisait ses flux de colère et de rancune :

— Suppose-la morte... morte...

Avec la répétition du bout de phrase il arrivait à cette figuration, il plongeait au passé, voyait en perspectives immensément profondes les mois amoureux. Un pardon surgissait en lui, presque une gratitude, mais non sans retours, sans âpres coups de couteau au cœur.

Yoilà que revint le soleil, plus long sur l'horizon, et des plantes et des insectes trompés par tel beau jour précurseur de printemps osèrent tenter de vivre. Un matin où passait une lumière émue sur les toits, une lumière fabricatrice d'êtres dans un firmament amoureux, Marc allait sortir. Dans l'escalier il rencontra Adrienne, et elle lui dit :

— Je t'attends chez moi, ce soir à six heures. Chez elle ! Pourquoi? Et tout en marchant il

raillait l'indomptable espérance qui redressait en lui sa corolle, comme la galanlhine sous les neiges :

— Aujourd'hui pas plus qu'hier, Marc, ce qui a vécu ne ressuscitera.

A six heures, il se trouvait chez Adrienne. L'ombre, aux Irois quarts tombée, environnait la

jeune femme, et toute l'électricité ambiante avait une douceur miraculeuse. Elle vint à lui, plus charmante qu'aux derniers temps, et cela lui fit peur en même temps qu'il s'enivrait tristement à tenir contre lui sa gracile maîtresse.

— Allumerai-je la lampe?

— Si tu veux me plaire, non !

Elle voulait lui plaire et il la sentit plus proche, pleine d'une singulière mansuétude et d'ellemême allant aux lèvres de l'amant. Il s'y prit, il s'oublia, sa jeunesse ouvrit au large ses ailes. Elle, d'ailleurs, lui refit le don de grâce, gentille et presque humble, mais sérieuse par minutes et taciturne.

Deux heures coulèrent, et dans l'ombre elle chuchota:

— J'ai une course à faire.

— Te reverrai-je bientôt?

— Oui !

Après le dîner, comme Marc causait avec l'oncle pendant que Gilberte couchait les enfants, un coup de sonnette retentit. Le jeune homme se leva, nerveux comme il l'était depuis plusieurs semaines chaque fois que vibrait la voix de cuivre et, ouvrant la porte, vit un petit porteur de télégrammes :

— M'sieu Marc Fane !

Quand Marc tint le papier bleu, il resta le contempler plein de défiance. Aux lettres hughes de son nom, son histoire serve s'éveillait, l'ère suffocante du bureau où il sentait mourir son cerveau dans les travaux inférieurs.

— De qui?...

Il ouvrit d'un coup de pouce, lut, et resta pâle.

— Excusez-moi, mon oncle...

Un regard des deux hommes, navré, affectueux, puis Marc se réfugia dans sa chambre. Là, sous l'œil blême du satellite posé derrière les vitres, il relut, relut, relut : « Adieu, Marc, je suis de retour près de mon mari. »

— Adieu, Marc ! fit-il doucement.

Le Nirvana l'effleura, le souffle tentateur de l'Immanence. Oh ! retourner au brasier des formes, restituer ses molécules à la grande nature ! De sa chair morte créer des vies éparses, nourricier de fleurs et de bestioles :

— Mais, Marc, tu oublieras demain...

Et dans sa grande douleur, dans le battement lourd de son cœur, ces paroles allaient et venaient, avivaient la perception de l'Inévitable, faisaient entrevoir la consolation proche. Au dehors, une splendeur plus subtile émanait du paysage, le vaisseau lunaire fendait les océans intarissables et combien de soirs ainsi depuis le premier des

hommes, que de milliards d'allégresses mortes et ressuscitées sur la pauvre surface terrestre !...

Mais sa poitrine éclata, sou cœur trop jeune protesta en sanglots lourds et r au que s contre la catastrophe, il s'écroula sur les genoux avec une clameur misérable :

— Elle est morte pour toi !

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