‹ Marc Fane, roman parisianChapitre 8 sur 14 · LIVRE TROISIEME L'AMOUR · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIEME L'AMOUR

Dans ces jours d'hiver cérébral où toute idée dormait sous les névés du « qu'importe », Marc descendit, par crises lentes, à un absolu plus charnel, la fatalité de sa vigueur vers un but facile et d'ailleurs tellement exigé par la nature ! Chaque impuissance de labeur, chaque négation éveillée dans son cerveau par la nausée de l'action, aboutit au Sexe, à une terreur profonde qu'il formulait: « J'aurai vécu, j'aurai passé..., et sans amour! »

En vain, reprenant la promesse de F amourmariage, la création paisible de famille à l'heure où il serait libre et en force pour abriter une génération, il tentait rire à l'encontre du Poème, à

Fencontre de l'Idéalisation de la fonction : il y échouait misérablement.

Aux périodes de paresse et d'ennui accumulés, le but sexuel devint le principe de son être, le conducteur de ses sensations comme de ses pensées. Tout le jeu des volitions prit ce sens, se trempa du jeune avril, des nues fraîches qui se vidaient par caprices, en larmes vives où, vite, un coup de soleil passait, un beau rire vibratile. Vivre alors, avec de la chair instable, un cerveau infiniment capricieux, des nerfs qui se chargent d'électricité à la moindre induction, avec un symbolisme neuf, un attendrissement énorme à travers sa fibre, quelque chose de plus humide sur ses sensations, la souffrance de voir si plein de grâce un brin d'herbe, si délicieux un frôle ramuscule à peine vêtu de petite toison, si puissant un tronc de platane où l'on sent galoper la sève et se former le cambium, si agile un insecte dans l'éther!

Il en était malade, gonflé de la ressouvenance de mille poèmes fantômes. Ah ! si douces ces histoires, si suprême Yà deux, la marche de la femelle et du mâle humains aux pénombres de la chambre ou de la forêt, aux frôlements de la plante ou du velours. Il revécut, mais démesurément idéalisés, tels romans, tels contes ; il les

para, les vêtit de subtilité adorable, récitant des verbes de tendresse, de longs et sonores adjectifs où tout son être se fondait comme le givre aux matins tièdes.

Il se retrouva neuf, jeune, sur le sein éternel et abondant de la terre, avec en lui une force puissante et délicate de genèse... et quelle misère de ne la pas pouvoir dépenser !

Couché sur le sol de sa chambre, il y collait ses lèvres, il s'humiliait devant la matière avec un balbutiement :

— Oh ! si quelqu'une venait... venait !

Et avec un sourire à la bêtise de son cri, à ce vagissement d'enfant implorant l'Ambiance, pourtant il se demandait pourquoi pas ? Il ouvrait la porte, il attendait, et son cœur battait à puissants remous, plein du vin généreux de son âge!... Des promesses tremblaient sur ses lèvres, de chasteté, de pureté, d'idéal et devant le silence, le vide, le muet ricanement de la réalité, il criait, se fâchait.

Là bas, aux platanes, la bestiole ailée, libre, avec un frisson d'émerveillement accomplissait l'œuvre féconde, et le chaste, le pur fuyaient du cœur de Marc penché sur l'allège de la croisée, regardant évoluer quelque fille du peuple. Ah ! qu'il fondrait sur elle, dans ce jardin, si l'ère heu-

reuse des Troglodytes revenait, s'il pouvait l'attendre, perché dans quelque arbre, ah ! qu'il fondrait sur elle !

L'ère des Troglodytes ! Et la ratiocination, réveillée en sursaut, commençait la querelle, réclamait de Marc des désirs moins imbéciles, lui disait que la passante du Rêve, la sauvage de Saint-Acheul ou de Moustier, au nez d'Australienne, à l'horrible mâchoire, le ferait fuir. Inconvaincu, il restait ivre ; elle persistait, la Troglodyte, blanche et charmante, ses cheveux fauves tout croulants sur sa face, et des prunelles adorables y luisant comme des fulgores aux forêts nocturnes.

— Sales cages de pierre... et maudite la pudeur!

La ratiocination affirmait, au contraire, le délice infini de la pudeur, surhaussant l'amour, compliquant le problème (si précieux au Transformisme et au progrès!) de la Sélection, et Marc marchait, allait, comme attouché par des soies, des duvets merveilleux, édifiant tous les Edens du duo, réfugié profondément entre des plantes larges, sous les ogives miraculeuses, délivré du levain aigre des luttes, de l'abomination des œuvres, aux voix de l'Elément, aux symphonies crépusculaires, dans l'allégresse bénie du patriarchat I

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— Et les patriarches étaient des brutes ! soupirait Marc.

Voilà que les murs l'enserraient, que le plafond semblait descendre sur son crâne, tellement qu'il en avait de la dyspnée, presque de l'épouvante. Au galop il descendait, filait par les rues, et de brèves pluies lui lavaient charitablement la nuque, des coups de brise lui cinglaient l'oreille en bons camarades rafraîchisseurs.

Paris versait ses femmes dans Téquinoxe, une moisson prodigieuse, inouïe, et frôler tout cela, ces myriades de prunelles où tlue le rêve aussi bien qu'aux prunelles de Marc. Sentir que, jeune et frais, il ne lui faudrait qu'étendre la main dans celte forêt d'amour, y cueillir une femme, et reculer à chaque tentative. Suivre dans l'ombre des silhouettes, longtemps s'arrêter à des coins de rues, tremblant de peur et d'amour.

Que d'ombres, de fantômes, de reflets d'aventures, dont voici quelques-unes:

Au Luxembourg il se trouva, vers trois heures après midi, près d'un groupe déjeunes femmes bavardes, ricaneuses. L'une, bête charmante aux yeux magnétiques, l'effarait, l'angoissait. Un

bout de phrase lui parvint : «... Je l'ai rembarré » poliment. — Monsieur je n'aime pas les figures » de pain d'épice — Il m'aurait gifflée ! N'em- » pêche que je lui ferais lécher mes bottines. »

Ces mots pénétrèrent et brûlèrent Fane incroyablement. Oh ! oui, oh ! oui, lui aussi aurait léché ses bottines, il aurait plaisir à s'étendre par terre, à se laisser piétiner par la jolie et stupide ! Et il eut soif d'humiliation, de supplice, de tout ce qui hante les fanatiques. Elle, cependant, tournait ses beaux yeux, s'attardant une minute à cueillir l'admiration autour d'elle, et elle ouvrit son ombrelle devant un rayon émergé d'une fenêtre ouverte dans un nuage. Soudain, elle vit Fane, le toisa dans un regard de dédain. Humilié, il baissa les paupières, s'estimant grotesque, mais féroce, sentant que de celle-là il n'aurait nulle pitié. Elle, le voyant si rouge, s'étonna, l'éclaira d'un regard plus doux mais qu'il était infiniment trop bête, en science sexuelle, pour interpréter...

11 y avait, rue de la Voie-Verte, un cabaret tout humble que Marc connut un jour de pluie. Un chien-métis s'y tenait près de la porte, le front sur la vitre, dans des contemplations hu-

maines, escomptant d'avares survenances de clients. Au fond, un vieux homme équarissait des écorces de liège, puis, d'une mécanique peu complexe, faisait naître des bouchons. Une famille de bouteilles tristes montait contre la vitrine et Marc, entre elles, visait le comptoir. Là, livrée à des fabrications au crochet, une fille ténébreuse, aux sourcils de bitume, aux prunelles d'obsidienne, fille de septentrion pourtant, par l'indécis du contour et la finesse de la lèvre. Marc y revint, accrochant là les atomes de sa rêverie, observé par le grand chien. Comment pénétrer en ce paradis minuscule? Jamais se fut-il avisé qu'il pouvait suffire d'y aller boire absinthe ou ch opine, après, au préalable, avoir endossé quelque pelure plus artisane, vieux veston et vieux feutre ?

Souvent il était tard, souvent l'heure où le vieil homme 'enclosait le débit par de grandes planches posées unafàune et fixées par l'antique barre et des écrous. Alors, la fille se tenait au seuil, passant les planches, le chien lourd cascadait au voisinage, fourrant son muffle dans des mouillures. Marc passait avec, au bout des pieds, un fourmillement. Le chien le flairant, la fille l'épiant, il accélérait son pas, svelte. Plus loin, sa rétine restituait le menu spectacle à son analyse, et la silhouette femelle fusinée sur les clairs

du débit, le vieux emboîtant précautionneusement ses planches, des verres de fin de soirée sur une table, chuchotaient une histoire hyperbolique de beauté, de tendresse et de jouvence.

Cependant, s'allongeait une muraille. Parmi des efflorescences de champignons, un arbre gueux brandissait sa fortune (une poignée haillonneuse de feuilles), une senteur aigrelette émanait d'une brasserie, il s'élevait des idées de décrépitude, d'un certain bien-êlre sale, d'une population aux mœurs de cloportes.

Un soir, une émotion ; là, près du cabaret, une cheminée semait des flammèches dans le vent. Marc s'arrêta, très ému, espérant un petit bout d'incendie, juste de quoi rassembler du populaire. A la faveur d'un groupe ne pourrait-il pas se tenir près delà fille, frôler sa jupe et peut-être avancer une lèvre subreplice ? Mais la destinée regimba, les flammèches s'alanguirent, et Marc écouta longtemps l'arbre gueux raconter ses malheurs à deux lanternes plaintives.

Il arriva que le vieillard aux bouchons se défia. Ses yeux, au passage du jeune homme, se fixaient sur lui, mornes et de haute défiance. Puis, il hélait le chien-métis. La façon dont il caressait la bête, clairement disait au rôdeur: « Il mord ! » Voyait-il le chasseur d'amour ou le

larron en Marc? Celui-ci ne le put découvrir et d'ailleurs sa timidité s'incommoda de l'aventure ainsi comprise et il s'en fut ailleurs.

Un leurre entra dans sa vie, une face frêle, de charme pâle, aux yeux clairs qui, aux crépuscules de fin avril, apparaissait à une fenêtre d'entresol, dans la rue de Babylone. Furtif d'abord, il osa s'arrêter un jour, et il descendit sur lui un très doux sourire. 11 repassa, à des heures toujours plus tardives.

A onze heures, la rue rare en passants, il se postait à une encoignure, et à l'entresol éclairé de lueur fine, au rideau soulevé, bientôt apparaissait la Face. Des minutes s'écoulaient, des quarts d'heure, la contemplation troublée uniquement aux passages de piétons, puis le rideau tombait avec lenteur et Marc évoluait par le Saint-Germain laciturne, dans des idées d'amour lentes, intarissables, avec une vierge de vieille race, grêle, portant sur elle les grâces des aristocraties moribondes. Un soir (au loin sonnait une4heure lourde, une luminosité rouge s'éveillait dans le ciel, son et lueur qui ne s'éteindront plus en Marc) une porte-fenêtre s'ouvrit près de la croisée coutumière. Marc, stupéfait, toute une minute crut

rêver : Là haut, sur le balconnet c'était un homme, frêle, aux cheveux longs.

Il s'enfuit vers des recoins de silence, à l'Esplanade des Invalides, tandis que reparaissaient des myriades d'histoires système « Belle et Bête », (( Riquet à la houppe », et tout tremblant, sans qu'il pût dire si la honte ou l'amertume était prédominante. Longtemps il injuria l'inconnu, puis lui vint de l'indulgence, un sourire mélancolique. Il ne retourna point rue de Babylone et l'aventure s'effaça vite, relativement, après l'avoir reporté quelque temps vers un camarade d'école, de la douzième année.

C'est dans la salle d'étude, en été. Un peu à l'avant, dans la lumière dormeuse — les fenêtres étant au septentrion — il contemple le camarade. Tout son être s'élance, dans un bond de mysticisme, le camarade se métamorphose, d'une autre race, d'un autre monde, et l'âme de Marc, prosternée, l'adore... Un jour, dans la cour de l'école, par jeu, ils s'élreignirent, luttèrent, et l'autre roula contre la terre. Alors, voyant s'épandre les beaux cheveux dans la poudre, tout l'être de Marc cria sacrilège et de grandes larmes jaillirent de ses paupières

Une tante de. Marc habitait Versailles. Au mois de mai, il l'alla voir et, charmé du bon accueil, il y resta quelques jours. Un jeudi, le soleil déjà vers le déclin, il était au petit jardin de la tante, couché sur sa poitrine, dans l'herbe. Une pensée continue, comme une sente sous des feuillages, comme un fil entre des verroteries, le harcela : que, malgré tout, l'individualité n'est qu'une hypothèse sur la matière, que la circulation des atomes dans la chair, que l'éveil de telles sensations, ah ! que dérobées à la conscience ! Les organes, soumis aux ténèbres du dehors, réceptacles de lois, plus forts que le lien individuel, interviennent à perpétuité. Plus même que pour telle machine extérieure, ne parle-t-on de « soi » à un point de vue de minime expérience, sait-on les mutations, est-ce que reins, cœur, poumons, cerveau même, apparaissent autrement qu'une étoffe qu'il faut soigner et ménager et sans que même on sache le pourquoi du soin autrement que par un pauvre empirisme ?

Cette pensée de jeune, tourmentante aux jeunes, il l'abhorrait, il la rejetait avec haine, exigeait la possession de son organisme. Sa chair était sa chair et non un sourd travail de métamorphose docile à l'immutabilité des lois !

— Moi... moi... moi! répéta-t-il.

Le moi se déroba, un galop du sang, avec des douceurs excessives, avec des poignances insupportables, gonfla ses reins et son cerveau. Alors, il lui parut que sa vie allait jailiir, qu'une action virile était immédiatement indispensable. Toute sa chair cria le sexe. Des poèmes lui Allèrent sur Famé, suaves, en phrases très banales ; et aussi des anecdotes, des lectures de voyage. Il trouva adorable la coutume d'Otahiti où les époux donnent leur femme au voyageur.

Une scène qui lui avait brouillé le cœur, d'indignation et d'amour, et qu'il avait regardée passif cependant, remonta sur l'ombre de sa mémoire. C'est au petit soir, dans un grisonneraient des arbres, de l'étang, au parc de Montsouris. Une maigre mère cane, avec ses dix petits pelucheux, somnole à la brise crépusculaire. Un gros jars noir, prospère, l'accoste. Elle est lasse, trop près encore de sa maternité, elle le refuse. Il la poursuit alors, il l'abat, il lui aplatit la tête au sol, du bec, écrase cette pauvre tête contre l'herbe. Deux fois, trois fois, elle échappe, elle crie, elle ne veut pas, sans qu'il y ait jeu de femelle. Enfin, il la surmonte, il l'aplatit plus férocement sur la terre, victorieux.

Marc souleva la tête, l'âme chaude au frisson des germes. Les herbes attouchaient son front,

s'amplifiaient devant sa prunelle, et il y vit un paysage large, une forêt où les gentils trèiles, les gramens étaient des géants de terre sauvage, où le taraxacum élevait une colonnette infiniment haute et grêle. Puis il essaya de se figurer un microbe, un microbe à cent membres, et la circulation d'un sang dans d'innombrables veinules, d'un sang qui, en quantité, n'atteignait pas la millionnième partie d'une goutte d'eau. Cela lui devint indifférent, il regarda couler une toison blanche au firmament, tout à la fois souhaita le bonheur du genre humain et d'être là haut, dans la grotte de rhodium d'un cumulus.

Mais revenaient en refrain, alanguies, puériles, avec un navrement, une suavité incroyable, les paroles :

« Ah ! pauvre chair... pauvre chair ! »

11 astreignait la poitrine, avec pitié, se disait des choses douces, avec la perception de deux Marc, l'un très fort, par-dessus le monde, l'autre si faible, si misérable !

— Monsieur Marc, fit une voix.

Une fillette s'avança, nubile d'hier à peine» Elle venait d'habitude plus tard chez la tante, avec sa mère, et Marc depuis trois jours, au petit salon de veillée, répondait à toutes espèces de demandes qu'elle posait désordonnément. 11 savait

que, en vacances prolongées pour une petite crise d'âge, bientôt elle allait retourner à l'Internat. A son appel il se tourna pour la voir venir, dans ses jupes encore courtes, gracile, un sourire panique sur la jeunesse divine de sa bouche. Elle reparla :

— Bonjour, Monsieur Marc !

— Marguerite !

Elle s'assit auprès de lui. Il en eut épouvante.

Elle commença de babiller d'une façon téméraire, fanfaronne. Ses rires la ployaient sur l'herbe, fouset d'un timbre grêle. Une finesse — rien d'intellectuel, pourtant — décorait ses yeux ; son cou, déjà tout armé de la grâce guerrière des belles, don de fraîcheur et de superbe, tissu de jouvence de mai ; sa bouche de captiveuse aux dents prises aux conques d'Amphitrite ; l'encens léger de sa chair, similaire et non pareil à celui des collines vêtues de la dentelle du Reverdis; le grand flottement de sa chevelure blonde que tous les fils de l'homme adorèrent par les âges : ces choses, au cœur enflé du jeune mâle, à cette minute, acquirent leur pleine puissance, leur prodige et leur mystère.

Attendri, très attendri, au point que sa chair cessa de le tourmenter, il vit Marguerite enchaî-

née à lui dans le devenir, très loin, comme un trésor immense et sans tache. A peine s'il osa se la figurer féconde, perpétuant leur race, le grand poème de ceux qui seraient d'Elle et de Lui.

Cependant elle le frôlait, elle lui passait une main de caresse sur le frout, coupant la respiration au jeune homme. La peur qu'il avait de la voir partir, lui fit, au hasard, conter une baliverne. Elle était facile à amuser, extraordinairement ! Ivre de vin de vie, elle balbutia sans but en appuyant de plus près sa chair tiède de cachemire et de velours. D'abord dénouant la cravate, la renouant, elle rit bientôt des cornes tressées par elle à la chevelure blonde de Marc: scène pour lui miraculeuse où il se sentit sans force, avec une fascination de bête vaincue, les pru* nelles larges. Les rires cependant, plus fous, plus grêles, grandirent à mesure, pendant qu'elle s'écriait :

— Oh ! Monsieur Marc* comme vous êtes bon !

Et se penchant sur lui, elle lui mit au visage ses lèvres rouges, d'humidité amoureuse, qu'il sentit mollir sur sa joue, s'attacher deux secondes^ Alors, une béatitude démesurée où il ne bougea pas, craignant d'effaroucher sa volupté comme on craint de faire s'enfuir un passereau dans un sentier.

— Chère ingénue ! songeait-il.

Pour rien, il n'eût tenté quelque part active dans la scène, acceptant la joie passive, non sollicitée, neutre et secrète. Au ciel, un assombrissement, une superposition de nuages tièdes, comme un duvet dans une couche de géant, dont longtemps il n'osa détourner la vue, honteux de regarder Marguerite, se souvenant des paroles d'Adam : « J'ai eu peur parce que j'étais nu, et je me suis caché ! » nées d'une sensation sœur de la sienne devant la jeune fille rieuse à ses côtés, en gamine ineffable. Comme il se taisait, elle dit:

— Parlez donc, Monsieur Marc !

— De quoi ? fit-il, rauque.

— Racontez-moi la « foret noire ».

— Je suis fatigué.

— Yrai ! pauvre Monsieur Marc !

D'un air de compassion son visage se posa entre le ciel et le jeune homme. Alors, il eut l'impression qu'elle bornait l'Univers, qu'elle s'interposait devant toutes choses, victorieuse, qu'il était son prisonnier tout humble. Eut-elle le sens exact de l'événement, un instinct magnétique ? Elle passa une de ses mains sous le cou de Marc et se baissant, l'embrassa au hasard, deux fois, trois fois.

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— Lcà! dit-elle. Etes- vous mieux?

Il oublia toute vicissitude, ces minutes comprises dans une notion d'au delà, une dissolution suave de sa personnalité et les lèvres rouges reprirent, trouvèrent les siennes. Alors, sans cesser de rire, d'un rire plus bas cependant, panique et forestier, elle continua le jeu, cent fois, sa jeune chair tout ivre.

Une pause. Elle, mystérieuse, ne riait plus du tout, même se tenait en silence. La lueur monotone, dialysée à travers tant de nuages, coula sur la laine douce de sa robe, variée par les pénombres des plis ; ses cheveux se développèrent en satin couleur froment, en fils de la vierge, en nichées vaporeuses ; l'ondulation pâle de son visage, la chair voluptueuse de son cou furent le symbole sacré de l'amour.

Autour d'elle, les gramens capillaires, les yeux jaunes des renoncules, les tourelles des taraxacums, un univers de formes grêles et pareil, pourtant, à ce que la vie produit de plus énorme. Le coin aussi était minuscule, enclos des cinq poiriers, à travers lesquels transparaissaient des fragments de façades, des morcelets de fenêtres, et Marc éprouva combien les plus puissantes béatitudes tiennent en peu d'espace, toutes choses condensées dans la forme de Marguerite. Il dit :

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